Premiers chapitres
Isabelle Sorente
Panique

Isabelle Sorente, 33 ans, est écrivain et reporter. Polytechnicienne, elle a publié trois romans (dont Le Cœur de l'Ogre, aux éditions Lattès) et une pièce de théâtre (Hard Copy, Actes Sud) plusieurs fois jouée. Elle a participé à la création du magazine Blast.
I
Les hommes de la nuit noire


l y a quelque chose à voir entre l'écriture et la géométrie. Adolescent, je pouvais rêver des heures sur un dodécagone.
Soudain la solution illuminait les angles. Les médianes, les bissectrices m'apparaissaient, et les analogies invraisemblables entre les deux dimensions de ma feuille et la complexité des formules devenaient des évidences.
J'ai longtemps pensé qu'à force de regarder une histoire et des personnages, ils finiraient par prendre vie. Je n'aurais qu'à décrire ce que je voyais. Je raconterais les faits tels qu'ils sont, et ils seraient forcément extraordinaires, comme la matière vivante qui ignore la banalité.

Mais le monde est fait de telle sorte que mon amour de la géométrie m'a mené à une vie raisonnable, et que les dodécagones ne me révèlent plus rien de la splendeur des trésors cachés.

J'ai longtemps pensé que l'esprit était comme la Terre, il suffisait de creuser. Une matière noire jaillirait, qui donnerait aux mots assez d'énergie pour que j'y trouve ma joie.
Je redoute que mes rêves et la Terre ne soient faits de la même substance. Car la raison les asséchera. Combien d'océans et de territoires vierges anéantis ? Des chimères étaient tapies au fond de mon esprit. Elles ont fui.
La nuit, je rêve de raz de marée et de glissements de plaques tectoniques.
Misérable planète au bord de l'implosion, je poursuis ma trajectoire.

Aux heures de pointe sur le quai du RER, il me semble être microscopique.
Etre microscopique demande cependant de l'aplomb. Il faut une confiance même minime en sa réalité.
Mon insignifiance est plus radicale.

Hier, le père de Violaine a piqué un morceau de rôti saignant sur sa fourchette d'argent. Il m'a demandé quelles étaient mes perspectives d'avenir.
Je l'ai remercié pour mon stage en entreprise. Peut-être suis-je trop timide pour être un homme. Parfois je me sens si vide que j'imagine être un dieu. Un dieu aux créations absurdes et difformes.
Au moins, ma divinité me fait rire. Mes amis disent que je suis " un garçon réservé ". Je me demande toujours ce qu'on entend par réserve. Une réserve d'explosifs ? Ou la discipline qu'on s'impose pour ne pas exploser ?
- Un avant-goût de votre vie future, Jérôme, ce stage de fin d'études chez InterConsulting.
Voilà ce que m'a dit mon beau-père, il y a trois mois. Henri-Pierre Picq a occupé cette place dès notre première rencontre, avant même mes fiançailles avec Violaine. Il est apparu et aussitôt " Enchanté, monsieur, Violaine m'a beaucoup parlé de vous ". Le " gendre " était né. L'ambition ressemble à une force d'attraction : un bond social trop rapide, cela fait l'effet d'une chute. Il faut bien mourir de temps en temps pour renaître ! Pour oublier cette angoisse schizophrène, je fais comme tout le monde : je simule.
Je simule diverses situations financières, et leurs conséquences sur la santé de l'action, dans un bureau aux parois transparentes. Je suis très satisfait, Jérôme, a déclaré hier mon beau-père en présence de plusieurs personnes de la division Finance. J'ai surpris le regard admiratif d'un collègue. Etre si crédible m'a étonné. Evidemment, mes collègues ne peuvent pas se douter qu'à la nuit tombée, la force d'attraction change de sens. Il m'arrive de me sentir si étranger à ma propre existence que je doute de l'ordre du jour et de la nuit, comme ces mauvais danseurs qui ont toujours un pas de retard sur les autres.
J'amuse beaucoup Violaine quand j'essaye de danser le rock à six temps. Malgré ma bonne volonté, mes pieds s'emmêlent tout seuls. A peine la lumière décline, j'éprouve la sensation blessante d'avoir employé ma journée à contretemps, de m'être concentré plus de huit heures sur une activité minutieuse et absurde. Cette contrariété me déchire chaque soir avec la brutalité d'un phénomène météorologique.
Puis je me mets à écrire.
J'écris avec rage, comme si mon esprit s'acharnait dans la nuit pour effacer sa soumission au calcul. Sans doute cet acharnement effraye-t-il les créatures imaginaires que j'appelle au secours.
Violaine demande pourquoi je m'entête, pourquoi je gâche nos nuits. Je ne sais que répondre.
Peut-être les mots sont-ils les dernières traces d'une réalité en train de disparaître ?
Les actes ont la couleur de notre ombre. Celle des secrets déçus. Ils donnent la mesure du raté que l'on est. Ce déraillement du hasard que l'on enferme en vain dans une identité.

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