Mark Slouka
Le monde visible
traduit de l'anglais par Dominique Letellier
Mark Slouka, diplômé de l'Université Columbia,
a enseigné à Harvard et à l'Université
de San Diego, en Californie. Il est actuellement professeur de creative
writing à Columbia et collabore à la rédaction
de Harper's Magazine. Il vit à New York avec sa femme
et ses enfants. Chez Grasset ont déjà paru son premier
roman, Deux (2003), et un recueil de nouvelles, Le Lac
perdu (2004).
1
ne nuit, quand j'étais
petit, ma mère sortit de la cabane où nous séjournions
dans les Poconos. Je me réveillai en entendant mon père
enfiler son pantalon dans le noir. Il était très tard
et les fenêtres étaient ouvertes. La nuit, partout.
Où allait-il ? lui demandai-je. " Rendors-toi ! ",
dit-il. Maman était sortie se promener. Il allait revenir
tout de suite, dit-il.
Mais je fondis en larmes, parce que jamais maman n'était
allée se promener en forêt la nuit et que jamais, me
réveillant soudain, je n'avais vu mon père mettre
son pantalon dans le noir. Je ne connaissais pas cet endroit, et
les grandes fenêtres que le clair de lune projetait sur le
sol m'effrayaient. Il me dit d'être courageux, qu'il serait
de retour avant même que je m'en inquiète. Il mit ses
chaussures et sortit chercher sa femme. Il finit par la trouver,
assise contre un arbre ou au bord d'un étang, avec son pantalon
moulant et ses chaussures de tennis éculées, quinze
ans trop tard.
Ma mère avait connu un homme, pendant la guerre. Ils avaient
vécu une histoire d'amour, et comme toute bonne histoire
d'amour, elle avait laissé du sang par terre et un naufrage
dans son sillage.
Tout était terminé à l'automne 1942. Quelques
mois plus tôt, en mai, des partisans tchèques avaient
assassiné le Reichsprotektor Reinhard Heydrich à Prague,
et le pays en avait subi les représailles prévisibles
: interrogatoires, purges, exécutions de masse. Les partisans
impliqués dans l'assassinat furent tués le 18 juin.
En décembre de cette même année, mes parents
s'enfuirent de la Tchécoslovaquie occupée, passèrent
de Bohême en Allemagne, puis d'Allemagne en France et descendirent
jusqu'à Marseille, où ma mère faillit mourir
de la scarlatine avant qu'ils puissent rejoindre l'Angleterre et
où mon père et un ancien délinquant appelé
Vladek (qui s'était lié d'amitié avec mon père
parce qu'ils étaient tous deux de Brno) vendirent des bas
en nylon et des chocolats aux putains, dont les établissements
étaient comme par hasard dans les mêmes quartiers et
qui avaient toujours un peu d'argent à dépenser.
Ils étaient très jeunes alors. J'ai des documents
de l'époque : les cartes de travailleurs étrangers
et les passeports souples, usés, avec leurs photos et leurs
timbres pourpres, les informations (cheveux - bruns, visage - ovale)
indiquées au stylo... J'ai des photos d'eux - à Innsbruck,
à Sydney, à Lyon. Sur l'une d'elles, mon père,
torse nu, luisant de sueur, un mouchoir autour de la tête,
est debout sur une chaise pour peindre une petite pièce en
blanc. C'est l'année 1947. Le soleil traverse une fenêtre
sans rideaux à sa gauche. Ma mère lui tient le pot
de peinture. Derrière lui, le mur à peindre, au-dessus
des coups de brosse, ressemble au ciel sur une lointaine chaîne
de montagnes.
Je naquis, trois ans plus tard, dans un monde qui donnait vaguement
l'impression d'être hanté, comme l'écho atténué
d'un autre plus ancien. Nous vivions à New York, à
l'époque. La nuit, dans notre appartement tout en haut d'un
immeuble du Queens, ma mère se pelotonnait contre mon dos
et je sentais son parfum, ses cheveux, sa chaleur profonde comme
une grotte. Elle me fredonnait une chanson tchèque jusqu'à
ce que je feigne de dormir. Nous nous allongions toujours sur le
côté droit, ma tête sous son menton, son bras
gauche autour de moi, et souvent - c'est ce dont je me souviens
le plus clairement à son sujet - ses doigts jouaient sur
mon ventre ou sur ma poitrine, comme si elle pianotait en rêve,
bien qu'elle ne rêvât pas, qu'elle ne fût même
pas endormie, et bien qu'elle n'eût jamais de sa vie posé
les mains sur un clavier.
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