Premiers chapitres
Karin Slaughter
Mort aveugle

Thriller
Traduit de l’américain par Paul Thoreau

Karin Slaughter vit à Atlanta. Mort aveugle a déjà été vendu dans une quinzaine de pays, tout comme son deuxième roman, Kisscut, et a été nominé dans de nombreux prix. Les lecteurs du Washington Post l’ont élu sur la liste des meilleurs thrillers de l’année.

 

ara Linton se cala contre le dossier de son fauteuil, en articulant au téléphone un « oui, maman » prononcé à mi-voix. C’est à peine si elle eut le temps de se demander quand elle aurait passé l’âge de sauter sur les genoux de sa mère.
« Oui, maman », répéta-t-elle en tapotant le bout de son stylo sur le bureau. Elle sentit une bouffée de chaleur lui monter aux joues, et une impression de malaise l’envahit.
On frappa un coup feutré à la porte, puis il y eut cette question hésitante :
« Docteur Linton ? »
Sara contint son soupir de soulagement.
« Il faut que j’y aille », signala-t-elle à sa mère, qui lui lança une dernière admonestation avant de raccrocher.
Nelly Morgan fit coulisser la porte, en considérant Sara d’un air dur. En sa qualité d’agent administratif de la clinique pédiatrique Heartsdale, Nelly lui tenait lieu de secré­taire. Aussi loin que remontaient les souvenirs de Sara, Nelly gérait déjà cet établissement, et c’était même le cas du temps où elle y avait été admise en tant que patiente.
« Tu as les joues en feu, souligna Nelly.
— Je viens de me faire engueuler par ma mère. »
Nelly haussa le sourcil.
« J’imagine qu’elle avait de bonnes raisons.
— Si l’on veut, répliqua-t-elle, espérant clore le sujet.
— Les résultats du labo concernant Jimmy Powell sont arrivés, lui annonça Nelly sans cesser de la toiser du regard. Et le courrier », ajouta-t-elle, en laissant tomber une pile de lettres au sommet de la corbeille en plastique qui ploya sous l’excédent de poids.
Sara parcourut le fax avec un soupir. Les bons jours, elle diagnostiquait des otites et des laryngites. Aujourd’hui, elle allait devoir annoncer aux parents d’un garçon de douze ans que leur fils souffrait de leucémie myéloblastique.
« Pas brillants », devina Nelly. Elle travaillait dans cette clinique depuis suffisamment longtemps pour savoir lire des résultats d’analyse.
« Non, confirma Sara, en se frottant les yeux. Pas brillants du tout. » Elle se redressa sur son siège.
« Les Powell sont à Disney World, c’est ça ? demanda-t-elle.
— Pour l’anniversaire de leur garçon, précisa Nelly. Ils devraient être rentrés ce soir. »
Sara se sentit envahie par la tristesse. Elle ne s’était jamais faite à l’idée d’annoncer ce genre de nouvelles.
« Je peux les prévoir pour demain matin à la première heure, suggéra Nelly.
— Merci », lui répondit Sara en rangeant les résultats du laboratoire dans le dossier de Jimmy Powell. Au même instant, elle jeta un coup d’œil à la pendule sur le mur et ne put réprimer une exclamation.
« C’est l’heure juste ? », demanda-t-elle en consultant sa montre. J’étais censée retrouver Tessa pour déjeuner, et je devrais y être depuis un bon quart d’heure. »
Nelly vérifia sa montre à son tour.
« Si tard ? Vu l’heure, on est plus proches du dîner que du déjeuner.
— De son côté, c’était le seul moment possible », se défendit le docteur Linton en rassemblant les dossiers de ses patients. Elle heurta la corbeille du courrier arrivé, le tas de papiers se répandit par terre et la corbeille en plastique se fendilla.
« Quel bordel », siffla Sara.
Nelly fit mine de l’aider, mais elle l’arrêta. Mis à part le fait qu’elle n’aimait pas que les autres se chargent de ranger son fouillis, elle craignait, si Nelly réussissait à se mettre à genoux, qu’elle ne parvienne jamais à se relever sans un solide coup de main.
« J’ai tout, lui dit Sara en ramassant la pile et en la lâchant sur son bureau. Il y avait autre chose ? »
Nelly afficha un grand sourire.
« L’inspecteur Tolliver est en attente sur la trois. »
Sara assumait la double fonction de pédiatre et de médecin légiste de la ville. Jeffrey Tolliver, son ancien mari, était le chef de la police. Pour l’appeler au beau milieu de la journée, il ne pouvait avoir que deux motifs, aussi peu plaisants l’un que l’autre.
Gagnée par l’appréhension, elle se releva et décrocha le combiné, décidée à laisser à son ex-mari le bénéfice du doute.
« Tu as inté­rêt à ce que quelqu’un soit mort. »
La voix de Jeffrey était déformée, et elle en déduisit qu’il l’appelait depuis son portable.
« Désolé de te décevoir, lui répliqua-t-il. Je patiente depuis dix minutes. Et si c’était une urgence ? »
Sara glissa des papiers dans sa serviette. C’était une règle non écrite de la clinique que d’imposer un véritable parcours du combattant à Jeffrey avant qu’il ne puisse l’obtenir au bout du fil. Elle était d’ailleurs fort surprise que Nelly se soit même souvenue de lui annoncer que Jeffrey était en attente.
« Sara ? »
Elle lança un coup d’œil en direction de la porte, en marmonnant entre ses dents :
« Je le savais, j’aurais déjà dû être partie.
— Je te demande pardon ? fit-il, et sa voix fut suivie d’un léger écho, à cause du portable.
— Je disais qu’en cas d’urgence, tu envoies toujours quelqu’un, mentit-elle. Où es-tu ?
— A la fac, lui répondit-il. J’attends les chiens de garde. »
Il usait du terme par lequel les vigiles chargés de la sécurité à Grant Tech, l’université d’État située en centre-ville, se désignaient eux-mêmes.
« Qu’y a-t-il ? lui demanda-t-elle.
— Je voulais juste savoir comment tu allais.
— Ça va », lâcha-t-elle, cassante, en ressortant les papiers de sa serviette non sans se demander pourquoi elle les y avait mis. Elle feuilleta certains dossiers, et les enfourna dans la poche extérieure.
« Je déjeune avec Tess et je suis en retard, ajouta-t-elle. Tu avais besoin de quelque chose ? »
Il eut l’air déconcerté par sa sécheresse de ton.
« Non, seulement, hier, tu avais l’air perturbée, lui rappela-t‑il. A l’église.
— Je n’étais pas perturbée », grommela-t-elle, en farfouillant dans son courrier. Elle s’arrêta sur une carte postale, et tout son corps se raidit. La carte était illustrée d’une photo de l’Emory University, à Atlanta, l’alma mater de Sara. Et tapés proprement à la machine à côté de son adresse de la clinique pédiatrique, les mots : Pourquoi m’as-tu oublié ?
« Sara ? »
Elle fut parcourue d’un frisson glacial.
« Il faut que j’y aille.
— Sara, je... »
Elle raccrocha avant que Jeffrey ait pu achever sa phrase, fourra trois dossiers médicaux de plus dans sa serviette, ainsi que la carte postale. Elle sortit par la porte latérale sans que personne l’aperçoive.
Elle posa le pied dans la rue, et fut aussitôt baignée de soleil. Il y avait dans l’air un brin de fraîcheur qu’on ne ressentait pas ce matin, et des nuages noirs promettaient de la pluie pour plus tard dans la soirée.
Une Thunderbird rouge la dépassa, un petit bras s’agitait à la fenêtre.
« Coucou, docteur Linton », s’exclama l’enfant.
Elle lui adressa un signe, répondit d’un « coucou » en traversant la rue. Elle changea sa serviette de main et coupa par la pelouse devant la faculté. Elle prit à droite sur le trottoir, se dirigea vers Main Street, et arriva au restaurant en moins de cinq minutes.
Tessa était assise dans un box contre le mur du fond de la salle déserte, en train de manger un hamburger. Elle n’avait pas l’air contente.
« Désolée, je suis en retard », s’excusa Sara en s’approchant de sa sœur. Elle ébaucha un sourire, mais Tessa n’était pas d’humeur.
« Tu avais dit deux heures. Il est presque deux heures et demie.
— J’avais de la paperasse à terminer », plaida-t-elle en calant son cartable dans le box. Tessa était plombier, comme leur père. Si les canalisations bouchées n’avaient rien de drôle, la maison Linton et Filles recevait rarement le genre d’appels urgents qui constituaient le lot quotidien de Sara. Sa famille était incapable de saisir ce qu’une journée chargée représentait pour elle, et ils étaient tous constamment irrités par ses retards.
« J’ai appelé la morgue à deux heures, l’informa Tessa, en grignotant une frite. Tu n’y étais pas. »
Sara s’assit en maugréant, et se passa la main dans les cheveux.
« Je suis repassée à la clinique, et maman m’a appelée et puis je n’ai pas vu le temps passer. » Elle s’arrêta là, répétant ce qu’elle répondait invariablement.
« Je suis navrée. J’aurais dû t’appeler. » Comme Tessa ne réagissait pas, elle poursuivit.
« Soit tu continues de me faire la tête pendant tout le déjeuner, soit tu laisses tomber et je t’offre une part de gâteau au chocolat et à la crème.
— Non, un Red Velvet, marchanda Tessa.
— Marché conclu », accepta-t-elle, et en fut soulagée au-delà de toute mesure. Il était déjà suffisamment pénible que sa mère soit en colère contre elle.
« A propos de coups de fil, commença Tessa, et Sara comprit où sa sœur voulait en venir avant même qu’elle n’ait posé sa question, tu as des nouvelles de Jeffrey ? »
Sara se leva, plongea la main dans sa poche de poitrine. Elle en sortit deux billets de cinq dollars.
« Il a appelé avant que je ne quitte la clinique. »
Tessa lâcha un rire tonitruant qui remplit toute la salle du restaurant.
« Et qu’est-ce qu’il t’a raconté ?
— J’ai raccroché avant qu’il ait pu prononcer le moindre mot », rétorqua Sara, en tendant l’argent à sa sœur.
Tessa glissa les deux billets de cinq dans la poche arrière de son jean.
« Alors comme ça, maman t’a appelée ? Elle était vachement en pétard contre toi.
— Moi aussi, je suis assez en pétard contre moi », renchérit-elle. Deux ans après son divorce, elle n’arrivait pas à se défaire de son ancien mari. Elle oscillait entre sa haine de Jeffrey Tolliver et sa haine d’elle-même à cause de tout ceci. Elle avait simplement envie de pouvoir passer une journée sans penser à lui, sans qu’il intervienne dans sa vie. Hier, ce n’était pas le bon jour, et aujourd’hui apparemment pas davantage.
Pour sa mère, le dimanche de Pâques était un jour important. Sara n’était pas particulièrement croyante, mais enfiler un collant un dimanche par an, c’était peu cher payer pour le bonheur de Cathy Linton. Sara n’avait pas prévu que Jeffrey serait présent à l’église. Elle l’avait aperçu du coin de l’œil, juste avant le premier hymne. Il était assis trois rangs derrière elle, sur sa droite, et ils avaient dû se repérer l’un l’autre au même moment. Sara avait été la première à se contraindre à regarder ailleurs.
Assise là, fixant le prêtre des yeux sans écouter un mot de ce qu’il racontait, elle avait senti le regard de Jeffrey posé sur sa nuque. Il la fixait si intensément, avec tant de feu dans les yeux, qu’elle se sentit submergée d’une bouffée de chaleur. Elle avait beau être assise dans une église, sa mère d’un côté, Tessa et son père de l’autre, elle avait senti son corps réagir sous ce regard... Il y avait quelque chose de propre à cette période de l’année qui la transformait en une tout autre personne.
Elle se surprenait en train de gesticuler sur son banc, songeant aux attouchements de Jeffrey, au contact de ses mains sur sa peau, quand Cathy Linton lui avait flanqué un coup de coude dans les côtes. A en juger par l’expression de sa mère, elle savait exactement ce qui traversait l’esprit de sa fille à cet instant, et elle n’appréciait guère. Cathy avait croisé les bras dans un geste de colère, et cette posture signifiait qu’elle se résignait à ce que Sara finisse en enfer pour avoir eu des pensées sexuelles à l’église Baptiste Primitive le dimanche de Pâques.
Il y avait eu une prière, puis un autre hymne. Après un laps de temps qu’elle jugea décent, Sara avait jeté de nouveau un coup d’œil par-des­sus son épaule, en direction de Jeffrey, mais l’avait simplement vu la tête inclinée sur la poitrine, endormi. C’était le problème avec Jeffrey Tolliver, il était bien mieux en imagination qu’en réalité.
Tessa tapota sur la table, pour capter l’attention de sa sœur.
« Sara ? »
Sara plaça la main sur sa poitrine, consciente que son cœur cognait de la même manière qu’hier matin à l’église.
« Pardon ? »
Tessa lui adressa un regard entendu, mais n’insista pas.
« Qu’a dit Jeb ?
— Qu’entends-tu par là ?
— Je t’ai vue lui parler après l’office, fit Tessa. Qu’est-ce qu’il t’a dit ? »
Sara hésita à mentir. Finalement, elle lui répondit.
« Il m’a invitée à déjeuner aujourd’hui, mais je lui ai expliqué que je te voyais.
— Tu aurais pu annuler. »
Sara haussa les épaules.
« On sort ensemble mercredi soir. »
Tessa aurait pu aller jusqu’à applaudir.
« Seigneur, soupira Sara. A quoi est-ce que je pensais ?
— Pas à Jeffrey, pour changer, releva Tessa. Non ? »
Sara attrapa le menu derrière le distributeur de serviettes en papier, mais elle n’avait pas vraiment besoin de le lire. Elle n’avait que trois ans quand avec tous les membres de sa famille, ils prenaient leurs repas au Grant Filling Station au moins une fois par semaine, et durant tout ce temps le seul changement jamais apporté au menu était intervenu quand Pete Wayne, le patron, avait ajouté des pralines à la liste des desserts, en l’honneur du président Jimmy Carter, ancien planteur en cacahuètes.
Tessa posa la main sur le bras de sa sœur, en écartant doucement le menu.
« Ça va ?
— C’est encore et toujours cette période de l’année qui revient », admit Sara, en fouillant dans son cartable. Elle finit par retrouver la carte postale et la leva en l’air.
Tessa s’abstint de la prendre, et Sara lui lut le message : Pourquoi m’as-tu oublié ? Elle la posa sur la table entre elles deux, attendant la réaction de sa sœur.
« C’est tiré de la Bible ? », s’interrogea Tessa à voix haute, et pourtant elle ne devait pas l’ignorer.
Sara regarda par la fenêtre, tâchant de reprendre une certaine contenance. Soudain, elle se leva et s’écria :
« Il faut que j’aille me laver les mains.
— Sara ? »
D’un geste, elle repoussa la manifestation d’inquiétude de Tessa et se rendit dans le fond de la salle, en essayant de tenir le coup jusqu’à ce qu’elle atteigne les lavabos. La porte des toilettes pour dames était coincée dans le chambranle depuis la nuit des temps, et donc elle appuya sur la poignée d’un coup sec. A l’intérieur, l’endroit carrelé de noir et de blanc était frais et presque réconfortant. Elle s’adossa au mur, réfugia son visage dans ses mains, essayant d’effacer les dernières heures de la journée. Les résultats d’analyse de Jimmy Powell continuaient de la hanter. Douze ans plus tôt, alors qu’elle préparait son internat de médecine à l’Atlanta Grady Hospital, elle s’était familiarisée avec la mort, sans pour autant s’y habituer. Le Grady Hospital possédait le meilleur service des urgences de tout le sud-est des États-Unis, et elle y avait connu sa part de cas de traumatismes avec complications, depuis ce gamin qui avait avalé un paquet de lames de rasoir jusqu’à cette jeune fille sur qui l’on avait pratiqué un avortement au moyen d’un cintre métallique. Il y avait eu des cas horribles, mais jamais rien de franchement inattendu dans une ville aussi grande.
Des cas comme celui de Jimmy Powell, admis à la clinique pédiatrique, la laissaient en état de choc. Ce serait l’un des rares cas où ses deux métiers allaient converger. Jimmy Powell, qui aimait suivre les matchs de basket-ball de l’université et s’était constitué l’une des plus importantes collections de petits bolides Hot Wheels qu’elle ait jamais vue, serait très certainement mort d’ici l’an prochain.
Elle s’attacha les cheveux en une queue-de-cheval un peu lâche en attendant que le lavabo se remplisse d’eau froide. Elle se pencha au-dessus, en marquant un temps d’arrêt devant l’odeur écœurante et douceâtre qui montait de la vasque. Pete avait probablement balancé du vinaigre dans la canalisation pour que ça ne sente pas le moisi. C’était un vieux truc de plombier, mais Sara détestait l’odeur du vinaigre.
Tout en se redressant, elle retint sa respiration, s’aspergea la figure, s’efforçant de se ressaisir. Un coup d’œil dans le miroir lui montra que cela ne s’améliorait pas, mais elle s’était fait une tache d’eau juste sous le col de son chemisier.
« Super », marmonna-t-elle.
Elle se sécha les mains sur son pantalon tout en se dirigeant vers les toilettes. Après avoir avisé le contenu du premier box, elle passa au second, celui des handicapés, et ouvrit la porte.
« Oh », lâcha-t-elle dans un souffle, en reculant vivement, pour ne s’arrêter que lorsque ses jambes vinrent buter contre le lavabo. A tâtons, ses mains cherchèrent le rebord du coffrage, et elle s’y arc-bouta. Un goût métallique lui remonta dans la bouche, et elle se força à avaler de grandes goulées d’air pour ne pas défaillir. Elle ferma les yeux, compta cinq pleines secondes avant de regarder à nouveau.
Sibyl Adams, qui était professeur à l’université, était assise sur le siège. Elle avait la tête renversée en arrière, contre la cloison carrelée, les yeux clos. Son pantalon était descendu sur ses chevilles, elle avait les jambes grandes ouvertes. On l’avait poignardée à l’abdomen. Du sang débordait de la lunette, entre ses jambes, et gouttait sur le carrelage.
Sara s’obligea à pénétrer dans le box, à s’accroupir devant la jeune femme. Le chemisier de Sibyl était relevé, et elle put voir la large plaie verticale qui lui entaillait tout l’abdomen, tranchait son nombril en deux, pour s’arrêter à l’os pubien. Une autre entaille, beaucoup plus profonde, ouvrait la chair à l’horizontale, sous les seins. C’était la principale source d’hémorragie, un flux de sang régulier continuait de s’échapper du corps. Sara posa la main sur la blessure, essayant d’interrompre le saignement, mais le sang s’infiltra entre ses doigts, comme si elle essorait une éponge.
Sara s’essuya les mains sur son chemisier, puis elle ramena la tête de Sibyl en avant. Un faible gémissement s’échappa des lèvres de la jeune professeur, mais Sara fut incapable de discerner s’il s’agissait du simple relâchement d’air qu’exhalait un cadavre ou de la plainte d’une femme encore en vie.
« Sibyl ? » chuchota-t-elle, à peine capable de prononcer un mot. La peur lui étreignait la gorge comme une angine estivale.
« Sibyl ? » répéta-t-elle, en se servant de son pouce pour appuyer sur la paupière de la jeune femme et l’ouvrir. La peau était encore chaude au toucher, comme si elle était restée trop longtemps exposée au soleil. Un large hématome recouvrait tout le côté droit du visage. Elle put distinguer l’impact d’un coup de poing au-dessous de l’œil. Lorsqu’elle palpa l’hématome, l’os joua sous sa main avec un petit bruit sec, comme deux billes qui ripent l’une contre l’autre. Quand elle posa les doigts contre la carotide, une palpitation infime se fit perceptible, mais Sara ne put distinguer si c’était la vie, ou le tremblement de ses propres mains qu’elle percevait. Elle ferma les yeux, se concentra...
Sans avertissement, le corps fut secoué d’un violent soubresaut, plongea en avant et projeta Sara contre le sol. Du sang se répandit tout autour des deux femmes, et instinctivement elle s’agrippa pour se dégager de Sibyl, prise de convulsions. Avec ses mains, ses pieds, à tâtons, elle chercha à retrouver appui sur le carrelage glissant. Enfin, elle réussit à la retourner et lui maintint la tête afin de l’aider à surmonter cet accès. Mais les soubresauts cessèrent brusquement. Elle colla son oreille contre la bouche de Sibyl, épiant les bruits de respiration. Elle n’entendit rien.
Se redressant à genoux, elle entama une série de compressions, s’efforçant de ramener la vie dans le cœur de la jeune femme. Elle lui pinça le nez, lui souffla de l’air dans la bouche. Brièvement, la poitrine de Sibyl se souleva, mais rien de plus. Sara essaya encore, s’étouffa à cause du sang qui lui pénétra jusque dans l’arrière-gorge. Elle cracha à plusieurs reprises pour se vider la bouche, s’apprêtait à continuer, quand elle sentit qu’il était trop tard. Les yeux de Sibyl basculèrent dans leurs orbites et elle lâcha un râle, un sifflement, son souffle s’échappa avec un frisson sourd. Un filet d’urine se répandit entre ses jambes.
Elle était morte.



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