Jean-Claude
Skréla
Le tournant du jeu
Une vie pour le rugby de
mouvement
document
Jean-Claude Skréla a
été troisième-ligne aile
à Auch et au Stade toulousain. Il a
joué 46 fois en équipe de France,
avec laquelle il remporta le grand chelem du
tournoi des cinq nations 1977. Entraîneur
du Stade toulousain, de 1983 à 1992, il a
inventé, avec Pierre Villepreux, un
nouveau mode de préparation au jeu. A la
tête de l'équipe de France, il a
obtenu un palmarès
inégalé : deux grands chelems
consécutifs et une place en finale de la
Coupe du monde 1999.
CHAPITRE I
Des adieux ratés
e
premier ballon de rugby que j'ai tenu
n'était pas un ballon. C'était un
béret bourré d'herbe qu'une ficelle
tenait fermé. Il avait une forme vaguement
ovale et supportait nos passes de gamins dans la
cour de l'école communale. Les filles
jouaient à la balle, avec une vraie balle,
sous le préau. Nous, les garçons,
nous jouions au rugby, dehors, avec ce faux ballon
qui volait de mains en mains dans le moutonnement
immense des collines du Gers où notre regard
dominait le tissu sans accrocs des champs et des
prairies.
Depuis le hameau de Cassemartin, posé sur
une haute butte, on ne voit pas L'Isle-Jourdain qui
est la première ville au sortir de la
Haute-Garonne. La cité demeure cachée
dans un repli du terrain, derrière la ferme
des Loups. Mais quand on regarde en direction de
Toulouse, vers l'est, par-delà la
vallée de la Save, la forêt domaniale
de Bouconne forme une masse d'un vert profond,
très visible sur l'horizon. Si des brumes de
chaleur ne viennent pas affadir les couleurs du
paysage, ce vert a exactement le ton du maillot des
joueurs de rugby sud-africains qui firent un tour
d'honneur de carnassiers repus, sur la pelouse du
Parc des Princes, à Paris, le 22 novembre
1997.
Depuis mes premières
récréations d'écolier, avec un
engin de feutre et d'herbe, jusqu'à cette
après-midi d'automne parisien,
c'est-à-dire en près de quarante ans,
le rugby a rempli ma vie sans rupture. En devenant
tour à tour débutant, puis joueur,
puis joueur de haut niveau, international,
entraîneur de club et enfin entraîneur
de l'équipe de France, je n'ai jamais eu
l'impression de changer de jeu. Tout au plus, j'ai
suivi, accompagné et, parfois, aidé
à l'évolution de la discipline
collective la plus complexe qui soit puisqu'elle
accommode plus de joueurs sur un terrain que tout
autre sport de ballon et permet à ses
pratiquants d'utiliser toutes les parties du corps.
Mais à cet instant précis où
les rugbymen venus de l'hémisphère
Sud célébraient leur victoire sur
l'équipe de France, je savais que le temps
d'une vraie mutation était venu.
J'avais été nommé
entraîneur du XV de France deux ans plus
tôt. Le rugby devenait alors un sport
professionnel et la chaîne de
télévision Fox avait obtenu
l'invention de toutes pièces de
compétitions d'un niveau sans
précédent, disputées en
Afrique du Sud, Australie et
Nouvelle-Zélande. Des joueurs mieux
préparés, d'une qualité
collective inusitée étaient apparus
dans l'hémisphère Sud. La
modification des règles avait fait le reste
: deux ans plus tard, le rugby était devenu
un jeu différent. Un jeu que les joueurs
français avaient découvert face aux
Sud-Africains, dans l'humiliation et le
désarroi.
Faire des adieux n'est jamais facile. Ceux que
l'équipe de France de rugby a faits ce
jour-là au Parc des Princes demeurent comme
le modèle de la sortie manquée.
Prendre congé d'un stade qui vous a
donné plus de bonheur que de jours sombres
en encaissant la plus grande défaite de
toute votre histoire reste un faux pas impossible
à oublier. Pour moi, qui entraînais
l'équipe méthodiquement
anéantie ce jour-là par la formation
sud-africaine, la défaite ne se ramenait pas
au score, colossal (10-52), ni au fait que les
joueurs sud-africains faisaient ce tour d'honneur
là où on attendait des
Français lancés dans la ronde des
adieux ; non, la déroute tenait au jeu, ou
plus exactement aux deux jeux pratiqués sur
le terrain. On avait vu se croiser deux
époques. Le XV de France avait passé
quatre-vingts minutes à poursuivre vainement
les prophètes d'un rugby
réinventé, neuf et désormais
incontournable. Sept essais contre un ! Qui pouvait
douter de l'ampleur du bouleversement en cours
?
Voilà pourquoi, lorsque je me retourne vers
les années consacrées à la
préparation de l'équipe de France, je
me souviens moins des succès, de ces deux
grands chelems consécutifs dans le Tournoi
des cinq nations et d'une place en finale de la
Coupe du monde - en quatre ans, un palmarès
inégalé dans l'histoire du rugby
français -, que de cet instant où une
tâche énorme était
dictée par le jeu : il fallait que le XV
tricolore, d'un coup, change d'époque. Fini
le temps où un joueur atteignait le plus
haut niveau du rugby en imitant simplement les
comportements et les placements sur le terrain des
générations qui l'avaient
précédé. Il fallait faire
entrer dans le jeu moderne des internationaux, des
rugbymen confirmés et légitimement
portés à croire que leurs
succès suffisaient à démontrer
l'étendue de leur savoir de joueur.
Entraîner l'équipe de France de rugby
relève de la gestion de fantômes. Pour
tout le monde, pour vos voisins et vos amis, pour
la presse, pour les amateurs du jeu et pour les
inconnus qui vous abordent dans la rue, vous
êtes un entraîneur en charge d'une
équipe. On ne cesse d'ailleurs de vous
parler de cette équipe et de ses joueurs.
Mais vous, vous êtes le seul à
éprouver combien, durant la majorité
de vos journées, vous êtes un
entraîneur sans joueurs. Vous travaillez,
vous préparez une équipe, mais vous
ne disposez pas de ses joueurs. Ils sont à
la disposition de leur club. Ils sont des voix au
téléphone, des noms sur un papier,
des visions de jeu qui vous trottent dans la
tête. Ils sont partout sauf sur le terrain
d'entraînement où vous voudriez
travailler avec eux. J'avais deux mois et demi pour
changer le jeu de ces joueurs absents. Le match
suivant de l'équipe de France, contre
l'Angleterre, en ouverture du Tournoi des cinq
nations, se jouait pour la première fois au
Stade de France, le 7 février 1998.
Après des adieux gâchés par une
déroute, il n'était pas question
d'endeuiller une inauguration avec la même
atmosphère.
Encaisser plus de 50 points était du jamais
vu en France à ce niveau. Même si
cette équipe sud-africaine avait, deux mois
plus tôt, inscrit 61 points (contre 22) face
à l'Australie et qu'elle en infligerait,
deux semaines plus tard, 68 à l'Ecosse
(contre 10), à Edimbourg, il y avait dans
l'idée de " prendre " autant de points
quelque chose de monstrueux. Le rugby
français, les joueurs, les dirigeants, les
amoureux du jeu et, plus encore, ceux de la
victoire, ne savaient comment endurer cela. " Il
faut se sortir de là, il faut trouver une
solution ", affirmait le soir du match Bernard
Lapasset, le président de la
Fédération, alors qu'on examinait
l'ampleur des dégâts, après le
banquet, à l'hôtel Terminus
Saint-Lazare.
En quatre ans, Bernard Lapasset n'a jamais remis en
cause la division des tâches exposée
lors de mon recrutement : le président
préside, l'entraîneur entraîne.
Jamais, en aucune manière, il n'est
intervenu dans le choix des joueurs ou les options
de jeu de l'équipe de France. Mais il ne
pouvait ignorer l'ampleur des émotions et
des réactions que provoquait cette
défaite. Elles se rangeaient en deux
catégories. D'une part, il y avait ceux qui
pensaient que l'équipe de France
était menée par des personnes
incapables d'assumer leur tâche, tenues au
mieux pour des irresponsables ne rêvant que
du jeu d'attaque et au pire pour des
incompétents. D'autre part, il y avait ceux
qui pressentaient que le rugby entrait dans une
nouvelle dynamique, que son évolution
tactique et technique allait
s'accélérant et qu'il faudrait, d'une
façon ou d'une autre, prendre le tournant du
jeu où venaient de s'engouffrer les nations
du Sud.
Quelques jours plus tard, en s'entretenant avec Jo
Maso, le manager de l'équipe, Laurent
Cabannes, troisième ligne aile, sorti sur
blessure à la mi-temps de ce qu'il
pressentait, à 33 ans, être son
dernier match en équipe de France, avait
lâché une phrase d'une lumineuse
honnêteté : " Je ne suis plus
invité à ce niveau. " Mais, en
vérité, c'est l'équipe
entière qui ne semblait plus invitée
à jouer ce jeu-là. Souvent, au cours
de ce match, elle avait dû se contenter de
suivre de loin le galop de ses adversaires qui
n'avaient jamais tant mérité de
porter des springboks, des gazelles,
brodées sur leurs maillots. Quelques images,
d'une cruauté extrême, restaient
impossibles à effacer : d'abord, un essai
marqué dès le coup d'envoi, sur la
première phase de jeu, tel un constat
préliminaire d'insuffisance défensive
des joueurs en bleu ; puis, au bout d'un quart
d'heure, l'interception d'une passe entre Marc Dal
Maso et Olivier Merle, qui avait produit un essai
sud-africain de 80 mètres, assorti, durant
de longues secondes, du spectacle de joueurs
français débordés
s'échinant dans l'inutile poursuite des Boks
; et un autre essai, de débordement,
humiliant, marqué par l'ailier James Small
entrant dans l'en-but au pas, sans même
courir.
Dans le vestiaire, après le match, les
joueurs étaient silencieux, anéantis.
Ils étaient, pour le dire d'un mot,
choqués ; ils n'avaient pas tant la
sensation d'avoir été battus que de
s'être sentis impuissants face aux
déferlantes du jeu de passes des
Sud-Africains. Leur sensation me paraissait juste,
mais je me méfie des émotions. Il
faut toujours revoir l'enregistrement vidéo
d'un match, sans se laisser emporter par son
déroulement, avec un montage resserré
sur le jeu. Défaite ou victoire, pour
nourrir une analyse objective, il faut ôter
les points : enlever les tentatives de coups de
pied, couper l'image dès l'instant où
un essai est marqué, ne jamais montrer le
tableau d'affichage. Car on peut parfois gagner et
omettre de jouer tout comme, mais c'est bien plus
rare, on peut jouer beaucoup et ne pas
décrocher la victoire. En tant
qu'entraîneur, je n'ai regardé que des
montages vidéo où figure le jeu
effectif d'attaque et de défense de deux
équipes, mais sans les scores, jamais.
Revu ainsi, ce France-Afrique du Sud était
très contrasté : dans les phases
statiques, dans le combat des avants, sur les
touches, les mêlées, qu'elles soient
ouvertes ou fermées, comme dans les
regroupements, les joueurs français
répondaient présents. Puis,
dès que le jeu devenait dynamique et que des
passes s'enchaînaient, leurs
difficultés étaient manifestes. En
recevant l'impact d'un joueur sud-africain, ils
reculaient presque toujours, à moins qu'ils
ne regardent passer un porteur de ballon sans
même parvenir à le frôler. Il
suffisait que l'équipe d'Afrique du Sud
déplace le jeu latéralement, par une
ou deux passes, pour qu'elle trouve face à
elle des défenseurs moins nombreux ou mal
disposés, quand ce n'était pas les
deux à la fois. Ce défaut devenait
flagrant si l'équipe de France perdait le
ballon et que ses attaquants devaient se
transformer en défenseurs. Il suffisait
alors d'une longue passe latérale entre deux
Sud-Africains pour que le dispositif
défensif se révèle
inadapté.
Bien sûr, cela faisait deux ans
déjà que la télévision
montrait des matches de l'hémisphère
Sud où le rugby respirait
différemment. En provoquant la
création des Three Nations Series, ou
Tri-Series, qui opposaient les trois grandes
nations du Sud, et de ce championnat entre
franchises qu'est le Super Twelve, la
chaîne Fox avait permis à une
élite de se regrouper. Ses joueurs avaient
découvert la vie à trois temps qui
régit d'autres disciplines :
préparation, compétition,
récupération. Ils devenaient plus
puissants, plus rapides et meilleurs joueurs de
ballon. Ce qu'ils réalisaient de plus
spectaculaire était diffusé et
rediffusé, de telle manière que
chacun pouvait aussitôt le voir et s'en
inspirer. Après deux saisons de ces
compétitions, le jeu et les joueurs avaient
changé. Parler du Super Twelve en
Europe revenait à désigner une
façon de jouer plus encore qu'une
compétition de l'hémisphère
Sud. La vitesse, le replacement incessant des
joueurs et l'ampleur de leurs mouvements collectifs
donnaient en effet aux matches la vivacité
d'une partie de tennis où attaques et
défenses se répondent
instantanément. Cette évolution ne
m'échappait pas. Mais, comme les autres
entraîneurs de l'hémisphère
Nord, je m'en tenais à une analyse
insuffisante. Je voyais un gros volume de jeu
là où le jeu devenait
différent.
Lorsque les Sud-Africains avaient
débuté leur tournée en Europe
par un match contre l'Italie, j'étais dans
les tribunes du stade Dall'Ara, à Bologne,
avec Pierre Villepreux, mon complice,
entraîneur adjoint de l'équipe de
France. Au bout de cinquante minutes, les
Transalpins n'étaient guère
menés que de 3 points : 23-26. Mais une
demi-heure plus tard, ils avaient dû renoncer
à contenir les charges et les passes de
joueurs se plaçant et se replaçant
dans un ballet assez époustouflant : 31-62 ;
neuf essais ! Je me souviens du constat inquiet de
Pierre en quittant les gradins : " Si les Boks
jouent comme ça contre nous, on aura des
problèmes. " J'étais d'accord
avec lui, mais, tous deux, nous ne jetions pas un
regard assez profond sur le match. Il ne suffisait
pas de remarquer les courses longues d'un nouveau
troisième ligne, Johan Erasmus, ou les
progrès tactiques de joueurs
déjà connus, comme le deuxième
ligne Mark Andrews ou le talonneur James Dalton.
Nous aurions dû aussi mesurer à quel
point cette équipe, échantillon du
jeu de l'hémisphère Sud, était
organisée sur des bases neuves et avait un
niveau de préparation physique plus
élevé. L'apparition de piliers en
position d'ailiers ou celle de trois-quarts centre
au milieu des avants tenaient moins à
l'inspiration soudaine des joueurs qu'à un
dispositif de jeu collectif et à une
préparation physique pour le moment hors
d'atteinte des joueurs français. Le dernier
match au Parc des Princes en avait fait la
démonstration : notre équipe
nationale n'était plus à même
de répondre aux attentes du jeu en train de
se diffuser à partir de
l'hémisphère Sud. Il fallait changer,
et très vite.
Dans ces moments-là, entraîner est un
défi. Mais je n'étais pas seul pour
le relever. J'ai passé des heures à
parler, face à face ou au
téléphone, avec Jo Maso, Pierre
Villepreux, Max Godemet, l'autre entraîneur
adjoint, et Jean Dunyach, qui suit l'équipe
de France au nom du comité directeur de la
Fédération française de rugby.
Il nous fallait, ensemble, comprendre le
problème ; voir de quelle manière ces
matches du Super Twelve, regardés
à la télé pendant
l'été en se disant " ils font
beaucoup de jeu, c'est un rugby fait pour le
spectacle ", étaient en fait l'incubation de
quelque chose de neuf qui venait d'éclore
avec des résultats énormes.
L'après-midi même où les Boks
nous humiliaient à Paris, l'équipe
d'Angleterre encaissait la plus grande
défaite de son histoire sur le sol anglais :
8-25, à Manchester, face à
l'équipe de Nouvelle-Zélande. Le plus
impressionnant restait que les vaincus tiraient
fierté de leur échec. Ils
s'étaient offert un tour d'honneur, hilares,
parce qu'ils n'avaient été battus,
eux, que de 17 points, alors que les Irlandais
venaient de perdre, une semaine plus tôt, par
15-63 face à la même
équipe.
Le 6 décembre, je suis allé à
Londres avec Villepreux, pour voir ces
Néo-Zélandais jouer leur second
test-match face aux Anglais. Ces derniers ont
été héroïques, au point
d'arracher le match nul : 26-26. Depuis deux
semaines déjà nous analysions le jeu
des Boks, et suivre sur la pelouse de Twickenham
une partie des All Blacks nous a confirmé
qu'une nouvelle manière,
systématique, d'occuper l'espace avait vu le
jour. C'était un dispositif plus
généreux, basé sur la
polyvalence des joueurs. Des avants de la
première ligne venaient finir des phases de
débordement à la place des ailiers,
des arrières donnaient la main dans des
regroupements. Quand ces équipes du Sud
jouaient, elles laissaient vraiment des joueurs
partout sur le terrain. Elles étaient
meilleures que les équipes du Nord dans le
placement, mais surtout incomparablement meilleures
dans le replacement au cours d'une phase de
jeu.
Si les Néo-Zélandais, qui jouaient
là le plus mauvais match de leur
tournée en Europe, ne perdaient pas dans un
stade de Twickenham acharné à
soutenir son équipe, c'est qu'ils
étaient toujours disponibles d'une
façon neuve, aussi bien en attaque qu'en
défense. Leurs déplacements
étaient par moments aux antipodes de ceux
que l'on voyait en France, dans les matches de
championnat basés d'abord sur la
conquête forte, avec des coups de pied en
touche et des avants qui vont tous au ballon dans
les regroupements.
D'une certaine façon, l'analyse du tournant
que venait de prendre le jeu a été
facilitée par la cabale
déclenchée contre nous au sein du
rugby français. Nous, cela veut dire Pierre
Villepreux, Jo Maso, Max Godemet et moi. Dès
la conférence de presse suivant le match au
Parc des Princes, l'éventualité de ma
démission a été
évoquée par un journaliste et j'ai
répondu tout à trac, sans y avoir
jamais songé, que je préparerais le
match contre l'Angleterre, mais qu'en cas de
nouvelle et lourde défaite " je saurais
prendre mes responsabilités ".
Jean Dunyach, quelques heures plus tard, au terme
du banquet, m'avait tenu, lui, le propos d'un
élu qui sait que seule une élection
nourrit la légitimité : " Pour le
moment, c'est nous qui commandons ; ce n'est pas
l'extérieur qui commande. Nous sommes les
élus et nous rendrons des comptes à
la prochaine élection. " Le milieu du
rugby, dirigeants, joueurs, entraîneurs, des
journalistes aussi, instruisait un procès
assez simple : les joueurs de l'équipe de
France n'entendaient parler que d'attaques et ne
travaillaient pas la défense. Et, bien
sûr, beaucoup croyaient que nous ne pourrions
pas tenir face à cette pression.
C'était vraiment une cabale énorme,
tumultueuse, où tout le monde parlait dans
tous les sens depuis les gradins des stades ou les
mains courantes le long des terrains jusqu'au
courrier des lecteurs dans les journaux. Le
président Lapasset m'a donc appelé
afin de reprendre les choses en main en m'invitant
à venir parler, en compagnie de Villepreux
et Maso, à d'anciens internationaux, membres
du comité directeur de la
Fédération qui se réunissaient
à Agen début décembre.
Je revois encore la scène : un repas
d'avant-match, dans ce petit restaurant qui se
trouve au coin, à l'entrée du stade
Armandie. Il est 14 heures et je dis :
- Messieurs, il faut y aller.
Une dizaine de personnes se lèvent, d'autres
restent assis devant leur assiette. Parmi ceux qui
se lèvent pour participer à la
réunion : Claude Dourthe, André
Herrero, Jean Piqué, Michel Palmié,
Jean-Claude Baqué. Je crois qu'il y a aussi
Jacques Laurens, qui est secrétaire
général de la
Fédération, et, bien sûr,
Bernard Lapasset.
Tout ce monde bouge et soudain Dourthe pose une
question préliminaire, à voix haute,
afin que tout le monde l'entende :
- On est là pour les virer ou
pour ne pas les virer ?
Et comme personne ne répond, il poursuit
:
- Mais alors, si on n'est pas
chargés de les virer, qu'est-ce qu'on fout
là ?
Avec le recul, il me semble que cette
réflexion d'un homme qui, lorsqu'il jouait,
n'a jamais eu de leçons à recevoir de
personne en matière de défense et de
combativité, était vraiment bien
venue. Elle a coupé court à beaucoup
de choses. Le problème n'était pas de
nous " virer " mais, comme l'expliquait Lapasset,
de savoir si nous avions des solutions.
J'ai d'abord refusé de parler. Je voulais
que tout le monde regarde un montage vidéo.
J'étais allé le préparer
moi-même, à la station France 3 de
Toulouse. Certains s'opposaient à visionner
des images et préféraient ouvrir une
discussion ; tout le monde s'est quand même
mis devant le téléviseur. Quarante
minutes d'images montraient l'équipe de
France en train de s'entraîner et de se
préparer à rencontrer l'Afrique du
Sud, car Marc Météron, un cameraman
qui fait partie du staff de l'équipe,
enregistre tout notre travail. Beaucoup de plans
étaient tournés à Lyon
où, une semaine avant la déroute du
Parc, l'équipe de France avait
rencontré une première fois l'Afrique
du Sud et perdu sur un score plus modeste (32-36).
Les images étaient choisies à dessein
: on y voyait l'équipe de France travailler
spécifiquement la défense et le
replacement défensif. Et il y avait aussi
quelques propos définitifs assenés
aux joueurs, notamment un plan de Pierre Villepreux
parlant à l'équipe, au matin du match
du Parc des Princes.
Philippe Saint-André, le capitaine,
était à sa droite, Pierre tenait un
ballon mais ne se préoccupait pas de le
faire circuler. " Ce que vous proposez de
faire, disait-il, ça me va, mais ne
lâchez pas la proie pour l'ombre. La
défense reste la priorité, ne
lâchez pas cette priorité ; tout le
reste, on le fera. " Des propos du même
acabit, tenus par moi, cette fois dans le
vestiaire, achevaient de démentir ce qui
s'écrivait, se disait un peu partout sur une
supposée philosophie du " tout pour
l'attaque ". Et les images étaient
authentifiées, en quelque sorte, par la
présence, sur un plan, de trois élus
du comité directeur quand l'équipe
s'entendait rappeler qu'elle devait défendre
d'abord. " C'est un trucage ", s'est alors
écriée une des personnes qui
visionnaient les images. Mais des membres du
comité qui se trouvaient à la fois
sur l'écran et parmi nous ont
confirmé la véracité de ce qui
était montré. Je ne suis pas tordu au
point de confectionner de fausses preuves.
L'échec n'en demeurait pas moins : à
Lyon, avant le premier match contre les
Sud-Africains, et plus encore, avant de monter
à Paris pour jouer le second, nous avions
mis les joueurs en garde sans obtenir aucun
résultat. Nous leur disions : attention,
dans cette situation, ils ont un deuxième
ligne, un talonneur, un ailier qui ne se placera
pas comme cela se fait dans le championnat
français ; de même, tel joueur va
traîner sur le bord du terrain après
la touche ou, au contraire, va s'éloigner
tout de suite du regroupement. Nous pensions, et
les joueurs nous l'affirmaient, en toute
sincérité, qu'un Français
resterait en face de ce Sud-Africain "
déplacé " pour défendre, mais
dans le cours du jeu, cela ne se vérifiait
pas. Car nos joueurs n'avaient pas les mêmes
repères qu'un Sud-Africain, pas le
même champ de vision du jeu. Du coup, ils
étaient inefficaces.
Un avant, en France, se situait par rapport aux
sept autres avants, tout comme un arrière ne
voyait que les lignes de trois-quarts ; rares
étaient ceux qui lisaient la position des
trente acteurs placés sur la pelouse. La
plupart des Français, à un moment ou
à un autre, découvraient donc leurs
adversaires sud-africains trop tard, quand ils
entraient, en pleine course, dans leur
périmètre d'action. Logiquement, ces
Français n'étaient pas en place pour
défendre. Les vagues d'attaques
sud-africaines exploitaient très souvent des
situations de surnombre, celles qui " fixent " les
défenseurs. Plutôt que de " prendre un
courant d'air " de joueurs lancés qui les
passeraient de façon humiliante, des
Français allaient parfois se cacher dans les
regroupements, dégarnissant encore plus les
espaces où s'engouffraient leurs
adversaires.
Le reste du montage montrait aussi des images
débarrassées de tout contexte
émotionnel : une rencontre Angleterre -
Afrique du Sud et un Pays de Galles A -
Nouvelle-Zélande. De quoi comparer le rugby
des deux hémisphères et voir comment
le Sud posait au Nord des problèmes
nouveaux. A partir de cela, nous pouvions parler
sérieusement, et nous n'avons eu aucun mal
à exposer ce que nous allions faire. Car les
semaines de " chahut " qui avaient suivi le match
du Parc des Princes, pour nous, n'avaient pas
été perdues. Nous avions
révisé la réponse aux trois
questions que pose l'entraînement d'une
équipe nationale : quel jeu choisit-on de
jouer ? Quels joueurs faut-il sélectionner
pour pratiquer ce jeu ? Quel travail faut-il faire
pour mettre ce jeu en place ?
Pour ce qui était du jeu : nous n'avions pas
le choix. Pour rivaliser avec le rugby des nations
du Sud, il fallait, nous aussi, prendre le tournant
du jeu et avoir, à tout moment, plus de
joueurs disponibles sur le terrain, plus de gens en
soutien derrière le porteur du ballon, plus
de polyvalence de la part de chaque joueur. Aller
au ballon ou, au contraire, anticiper l'action
suivante et se replacer dans le champ de jeu
devenait le dilemme tactique que chaque joueur,
qu'il soit avant ou arrière, aurait à
résoudre sans cesse, sans rupture de
concentration, tout au long d'un match.
Le néologisme inventé par Villepreux
pour désigner cette problématique, "
l'intelligence situationnelle ", finirait par avoir
une forme de célébrité tant il
provoquerait l'ironie. Il fallait pourtant nommer
ce talent qui devenait une clé du jeu : la
capacité de chaque joueur à se situer
au mieux sur le terrain, en fonction du
face-à-face de la défense et de
l'attaque. Et dans cette dimension-là, tout
le monde ne faisait pas preuve de la même
intelligence.
Comme toujours, Pierre Villepreux a montré
sa clairvoyance en cherchant des solutions. Il a
imaginé une série de parades
tactiques, lourdes à installer, qui
reposaient sur un principe unique : puisque les
joueurs, d'eux-mêmes, ne se plaçaient
pas là où il fallait, nous allions
désigner ceux qui devraient assumer un
placement spécifique selon le départ
de la phase de jeu. Par exemple, après une
touche, donc dans une situation où, de
façon classique, s'il y a ensuite un
regroupement, les huit avants vont ensemble au
combat, nous avons décidé que, dans
le premier temps de jeu, le talonneur et le sauteur
resteraient volontairement à la traîne
; ils ne participeraient pas au regroupement et se
placeraient d'abord à hauteur des
trois-quarts, sur le petit côté, avant
de juger s'ils devraient se resituer ailleurs.
Toutes les situations ont ainsi été
déclinées : si nous faisons le lancer
en touche, si l'adversaire lance, s'il s'agit d'une
mêlée près d'une ligne de
touche, près de l'autre ligne de touche,
s'il y a un regroupement, etc.
Qui reste ? Qui suit le ballon ? Qui va
plutôt se repositionner derrière ou
sur les côtés ? Nous voulions
répondre à ces questions par des noms
afin d'avoir toujours des joueurs disponibles pour
le temps de jeu suivant. Et de faire vivre à
l'équipe de France ces phases très
longues à sept, huit, neuf temps de jeu et
plus que déployaient les équipes du
Sud. Car ce placement repensé devrait
permettre, quand on aurait le ballon, de lancer le
jeu de façon différente, de
gérer cette deuxième ligne d'attaque
qui se généralisait au Sud, de
dessiner la course des leurres et d'obtenir que
plusieurs garçons pénètrent en
même temps dans le même intervalle.
Tenir toute la largeur du terrain, face à
des équipes qui n'en laissaient pas un pouce
dégarni, c'était donc retrouver une
base pour repartir à l'attaque dans le jeu
moderne.
Mais cette option renvoyait à la
deuxième question : quels joueurs pourraient
soutenir cette ambition ? Et là, Max Godemet
a donné le ton. Il a fait parler les
chiffres. Il a repris les matches, repensé
totalement l'approche statistique et il s'est
concentré sur ce qui devenait pertinent :
temps de jeu effectif, séquences courtes et
longues, nombre des temps de jeu dans chaque phase,
nombre de plaquages, de plaquages décisifs,
de ballons perdus, etc. Il a tout recensé,
en données globales, puis réparti par
équipe, par match, par période de jeu
dans le match et par joueur dans chaque
période.
Etablis poste par poste, des profils
décrivaient les qualités techniques
et physiologiques nécessaires pour jouer ce
jeu. Il fallait des joueurs prêts à
supporter plus de trente-cinq minutes de jeu
effectif, soit 50 % de plus que ce qui se voyait en
championnat. Il fallait aussi que les joueurs
réussissent au minimum les trois quarts de
leurs plaquages. Pour les joueurs des deux
premières lignes, pour l'ouvreur et les deux
centres, ces qualités de plaqueurs
devenaient d'ailleurs essentielles dans des matches
qui se jouaient à plus de cent plaquages,
contre une soixantaine en championnat. Et puis,
chacun devrait se replacer sans cesse dans des
phases de jeu plus longues. La VMA, vitesse
maximale aérobie, c'est-à-dire la
puissance de la machine poumons-cur,
devenait, comme chez un athlète de
demi-fond, une donnée importante au moment
de choisir un joueur ou de l'affecter à une
position.
Bien sûr, ces critères ne suffiraient
jamais pour sélectionner des joueurs. Tous
ceux qui seraient choisis durant ces quelques
semaines destinées à tout remettre en
place devraient d'abord convaincre par leur talent
de joueur. Mais nous saurions leur dire ce qui
allait être exigé d'eux au plan
physique afin de prendre le tournant du jeu. Sur
tous les plans, il s'agissait d'exigences qui
n'avaient rien à voir avec ce que demandait
la participation aux matches du championnat de
France : plaquer plus, jouer plus longtemps dans un
match, multiplier les temps de jeu ; une
révision générale à la
hausse était nécessaire.
C'étaient des semaines difficiles. Car je
devais continuer d'aller voir des matches pour
suivre les joueurs et donc me retrouver
désarmé face à des gens qui
demandaient comment l'équipe de France avait
pu perdre par plus de 50 points. Mais qui peut
faire entendre sa raison dans une défaite ?
J'avais même renoncé à
m'étonner publiquement de l'annonce faite
par l'équipe sud-africaine, en
prévision des tests anti-dopage, que douze
de ses joueurs prenaient de la Ventoline pour
raison médicale. Une équipe
asthmatique aux deux tiers, cela fait quand
même beaucoup. Dans les gradins des stades,
ma situation était souvent inconfortable.
J'avais droit aux "Skrela, tu n'as pas honte
? ", lancés dans mon dos. Aux noms
d'oiseaux des lettres d'insultes. Et si je parlais
avec des dirigeants ou certains entraîneurs,
ce n'était pas facile de les convaincre que
le jeu était en train de changer et qu'il
nous faudrait suivre ce mouvement.
Parfois, dans les tribunes, j'entendais le vieux
propos de la délation lancé contre un
joueur par des papys en casquettes ou bérets
: " Il triche, il va pas dans les regroupements
! " Moi, je savais déjà que
j'allais mettre en garde les internationaux, quand,
enfin, ils seraient réunis pour travailler,
en leur disant : " Ceux qui iront dans les
regroupements pour se cacher ne pourront plus
rester avec l'équipe. " On allait se lancer
à la conquête de l'espace, comme
lorsque j'étais enfant et que je courais
dans le ciel du Gers avec mon béret
bourré d'herbe.
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