Premiers chapitres
Jean-Claude Skréla
Le tournant du jeu
Une vie pour le rugby de mouvement
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Jean-Claude Skréla a été troisième-ligne aile à Auch et au Stade toulousain. Il a joué 46 fois en équipe de France, avec laquelle il remporta le grand chelem du tournoi des cinq nations 1977. Entraîneur du Stade toulousain, de 1983 à 1992, il a inventé, avec Pierre Villepreux, un nouveau mode de préparation au jeu. A la tête de l'équipe de France, il a obtenu un palmarès inégalé : deux grands chelems consécutifs et une place en finale de la Coupe du monde 1999.

 

CHAPITRE I
Des adieux ratés

 
e premier ballon de rugby que j'ai tenu n'était pas un ballon. C'était un béret bourré d'herbe qu'une ficelle tenait fermé. Il avait une forme vaguement ovale et supportait nos passes de gamins dans la cour de l'école communale. Les filles jouaient à la balle, avec une vraie balle, sous le préau. Nous, les garçons, nous jouions au rugby, dehors, avec ce faux ballon qui volait de mains en mains dans le moutonnement immense des collines du Gers où notre regard dominait le tissu sans accrocs des champs et des prairies.
Depuis le hameau de Cassemartin, posé sur une haute butte, on ne voit pas L'Isle-Jourdain qui est la première ville au sortir de la Haute-Garonne. La cité demeure cachée dans un repli du terrain, derrière la ferme des Loups. Mais quand on regarde en direction de Toulouse, vers l'est, par-delà la vallée de la Save, la forêt domaniale de Bouconne forme une masse d'un vert profond, très visible sur l'horizon. Si des brumes de chaleur ne viennent pas affadir les couleurs du paysage, ce vert a exactement le ton du maillot des joueurs de rugby sud-africains qui firent un tour d'honneur de carnassiers repus, sur la pelouse du Parc des Princes, à Paris, le 22 novembre 1997.
Depuis mes premières récréations d'écolier, avec un engin de feutre et d'herbe, jusqu'à cette après-midi d'automne parisien, c'est-à-dire en près de quarante ans, le rugby a rempli ma vie sans rupture. En devenant tour à tour débutant, puis joueur, puis joueur de haut niveau, international, entraîneur de club et enfin entraîneur de l'équipe de France, je n'ai jamais eu l'impression de changer de jeu. Tout au plus, j'ai suivi, accompagné et, parfois, aidé à l'évolution de la discipline collective la plus complexe qui soit puisqu'elle accommode plus de joueurs sur un terrain que tout autre sport de ballon et permet à ses pratiquants d'utiliser toutes les parties du corps. Mais à cet instant précis où les rugbymen venus de l'hémisphère Sud célébraient leur victoire sur l'équipe de France, je savais que le temps d'une vraie mutation était venu.
J'avais été nommé entraîneur du XV de France deux ans plus tôt. Le rugby devenait alors un sport professionnel et la chaîne de télévision Fox avait obtenu l'invention de toutes pièces de compétitions d'un niveau sans précédent, disputées en Afrique du Sud, Australie et Nouvelle-Zélande. Des joueurs mieux préparés, d'une qualité collective inusitée étaient apparus dans l'hémisphère Sud. La modification des règles avait fait le reste : deux ans plus tard, le rugby était devenu un jeu différent. Un jeu que les joueurs français avaient découvert face aux Sud-Africains, dans l'humiliation et le désarroi.
Faire des adieux n'est jamais facile. Ceux que l'équipe de France de rugby a faits ce jour-là au Parc des Princes demeurent comme le modèle de la sortie manquée. Prendre congé d'un stade qui vous a donné plus de bonheur que de jours sombres en encaissant la plus grande défaite de toute votre histoire reste un faux pas impossible à oublier. Pour moi, qui entraînais l'équipe méthodiquement anéantie ce jour-là par la formation sud-africaine, la défaite ne se ramenait pas au score, colossal (10-52), ni au fait que les joueurs sud-africains faisaient ce tour d'honneur là où on attendait des Français lancés dans la ronde des adieux ; non, la déroute tenait au jeu, ou plus exactement aux deux jeux pratiqués sur le terrain. On avait vu se croiser deux époques. Le XV de France avait passé quatre-vingts minutes à poursuivre vainement les prophètes d'un rugby réinventé, neuf et désormais incontournable. Sept essais contre un ! Qui pouvait douter de l'ampleur du bouleversement en cours ?
Voilà pourquoi, lorsque je me retourne vers les années consacrées à la préparation de l'équipe de France, je me souviens moins des succès, de ces deux grands chelems consécutifs dans le Tournoi des cinq nations et d'une place en finale de la Coupe du monde - en quatre ans, un palmarès inégalé dans l'histoire du rugby français -, que de cet instant où une tâche énorme était dictée par le jeu : il fallait que le XV tricolore, d'un coup, change d'époque. Fini le temps où un joueur atteignait le plus haut niveau du rugby en imitant simplement les comportements et les placements sur le terrain des générations qui l'avaient précédé. Il fallait faire entrer dans le jeu moderne des internationaux, des rugbymen confirmés et légitimement portés à croire que leurs succès suffisaient à démontrer l'étendue de leur savoir de joueur.
Entraîner l'équipe de France de rugby relève de la gestion de fantômes. Pour tout le monde, pour vos voisins et vos amis, pour la presse, pour les amateurs du jeu et pour les inconnus qui vous abordent dans la rue, vous êtes un entraîneur en charge d'une équipe. On ne cesse d'ailleurs de vous parler de cette équipe et de ses joueurs. Mais vous, vous êtes le seul à éprouver combien, durant la majorité de vos journées, vous êtes un entraîneur sans joueurs. Vous travaillez, vous préparez une équipe, mais vous ne disposez pas de ses joueurs. Ils sont à la disposition de leur club. Ils sont des voix au téléphone, des noms sur un papier, des visions de jeu qui vous trottent dans la tête. Ils sont partout sauf sur le terrain d'entraînement où vous voudriez travailler avec eux. J'avais deux mois et demi pour changer le jeu de ces joueurs absents. Le match suivant de l'équipe de France, contre l'Angleterre, en ouverture du Tournoi des cinq nations, se jouait pour la première fois au Stade de France, le 7 février 1998. Après des adieux gâchés par une déroute, il n'était pas question d'endeuiller une inauguration avec la même atmosphère.
Encaisser plus de 50 points était du jamais vu en France à ce niveau. Même si cette équipe sud-africaine avait, deux mois plus tôt, inscrit 61 points (contre 22) face à l'Australie et qu'elle en infligerait, deux semaines plus tard, 68 à l'Ecosse (contre 10), à Edimbourg, il y avait dans l'idée de " prendre " autant de points quelque chose de monstrueux. Le rugby français, les joueurs, les dirigeants, les amoureux du jeu et, plus encore, ceux de la victoire, ne savaient comment endurer cela. " Il faut se sortir de là, il faut trouver une solution ", affirmait le soir du match Bernard Lapasset, le président de la Fédération, alors qu'on examinait l'ampleur des dégâts, après le banquet, à l'hôtel Terminus Saint-Lazare.
En quatre ans, Bernard Lapasset n'a jamais remis en cause la division des tâches exposée lors de mon recrutement : le président préside, l'entraîneur entraîne. Jamais, en aucune manière, il n'est intervenu dans le choix des joueurs ou les options de jeu de l'équipe de France. Mais il ne pouvait ignorer l'ampleur des émotions et des réactions que provoquait cette défaite. Elles se rangeaient en deux catégories. D'une part, il y avait ceux qui pensaient que l'équipe de France était menée par des personnes incapables d'assumer leur tâche, tenues au mieux pour des irresponsables ne rêvant que du jeu d'attaque et au pire pour des incompétents. D'autre part, il y avait ceux qui pressentaient que le rugby entrait dans une nouvelle dynamique, que son évolution tactique et technique allait s'accélérant et qu'il faudrait, d'une façon ou d'une autre, prendre le tournant du jeu où venaient de s'engouffrer les nations du Sud.
Quelques jours plus tard, en s'entretenant avec Jo Maso, le manager de l'équipe, Laurent Cabannes, troisième ligne aile, sorti sur blessure à la mi-temps de ce qu'il pressentait, à 33 ans, être son dernier match en équipe de France, avait lâché une phrase d'une lumineuse honnêteté : " Je ne suis plus invité à ce niveau. " Mais, en vérité, c'est l'équipe entière qui ne semblait plus invitée à jouer ce jeu-là. Souvent, au cours de ce match, elle avait dû se contenter de suivre de loin le galop de ses adversaires qui n'avaient jamais tant mérité de porter des springboks, des gazelles, brodées sur leurs maillots. Quelques images, d'une cruauté extrême, restaient impossibles à effacer : d'abord, un essai marqué dès le coup d'envoi, sur la première phase de jeu, tel un constat préliminaire d'insuffisance défensive des joueurs en bleu ; puis, au bout d'un quart d'heure, l'interception d'une passe entre Marc Dal Maso et Olivier Merle, qui avait produit un essai sud-africain de 80 mètres, assorti, durant de longues secondes, du spectacle de joueurs français débordés s'échinant dans l'inutile poursuite des Boks ; et un autre essai, de débordement, humiliant, marqué par l'ailier James Small entrant dans l'en-but au pas, sans même courir.
Dans le vestiaire, après le match, les joueurs étaient silencieux, anéantis. Ils étaient, pour le dire d'un mot, choqués ; ils n'avaient pas tant la sensation d'avoir été battus que de s'être sentis impuissants face aux déferlantes du jeu de passes des Sud-Africains. Leur sensation me paraissait juste, mais je me méfie des émotions. Il faut toujours revoir l'enregistrement vidéo d'un match, sans se laisser emporter par son déroulement, avec un montage resserré sur le jeu. Défaite ou victoire, pour nourrir une analyse objective, il faut ôter les points : enlever les tentatives de coups de pied, couper l'image dès l'instant où un essai est marqué, ne jamais montrer le tableau d'affichage. Car on peut parfois gagner et omettre de jouer tout comme, mais c'est bien plus rare, on peut jouer beaucoup et ne pas décrocher la victoire. En tant qu'entraîneur, je n'ai regardé que des montages vidéo où figure le jeu effectif d'attaque et de défense de deux équipes, mais sans les scores, jamais.
Revu ainsi, ce France-Afrique du Sud était très contrasté : dans les phases statiques, dans le combat des avants, sur les touches, les mêlées, qu'elles soient ouvertes ou fermées, comme dans les regroupements, les joueurs français répondaient présents. Puis, dès que le jeu devenait dynamique et que des passes s'enchaînaient, leurs difficultés étaient manifestes. En recevant l'impact d'un joueur sud-africain, ils reculaient presque toujours, à moins qu'ils ne regardent passer un porteur de ballon sans même parvenir à le frôler. Il suffisait que l'équipe d'Afrique du Sud déplace le jeu latéralement, par une ou deux passes, pour qu'elle trouve face à elle des défenseurs moins nombreux ou mal disposés, quand ce n'était pas les deux à la fois. Ce défaut devenait flagrant si l'équipe de France perdait le ballon et que ses attaquants devaient se transformer en défenseurs. Il suffisait alors d'une longue passe latérale entre deux Sud-Africains pour que le dispositif défensif se révèle inadapté.
Bien sûr, cela faisait deux ans déjà que la télévision montrait des matches de l'hémisphère Sud où le rugby respirait différemment. En provoquant la création des Three Nations Series, ou Tri-Series, qui opposaient les trois grandes nations du Sud, et de ce championnat entre franchises qu'est le Super Twelve, la chaîne Fox avait permis à une élite de se regrouper. Ses joueurs avaient découvert la vie à trois temps qui régit d'autres disciplines : préparation, compétition, récupération. Ils devenaient plus puissants, plus rapides et meilleurs joueurs de ballon. Ce qu'ils réalisaient de plus spectaculaire était diffusé et rediffusé, de telle manière que chacun pouvait aussitôt le voir et s'en inspirer. Après deux saisons de ces compétitions, le jeu et les joueurs avaient changé. Parler du Super Twelve en Europe revenait à désigner une façon de jouer plus encore qu'une compétition de l'hémisphère Sud. La vitesse, le replacement incessant des joueurs et l'ampleur de leurs mouvements collectifs donnaient en effet aux matches la vivacité d'une partie de tennis où attaques et défenses se répondent instantanément. Cette évolution ne m'échappait pas. Mais, comme les autres entraîneurs de l'hémisphère Nord, je m'en tenais à une analyse insuffisante. Je voyais un gros volume de jeu là où le jeu devenait différent.
Lorsque les Sud-Africains avaient débuté leur tournée en Europe par un match contre l'Italie, j'étais dans les tribunes du stade Dall'Ara, à Bologne, avec Pierre Villepreux, mon complice, entraîneur adjoint de l'équipe de France. Au bout de cinquante minutes, les Transalpins n'étaient guère menés que de 3 points : 23-26. Mais une demi-heure plus tard, ils avaient dû renoncer à contenir les charges et les passes de joueurs se plaçant et se replaçant dans un ballet assez époustouflant : 31-62 ; neuf essais ! Je me souviens du constat inquiet de Pierre en quittant les gradins : " Si les Boks jouent comme ça contre nous, on aura des problèmes. " J'étais d'accord avec lui, mais, tous deux, nous ne jetions pas un regard assez profond sur le match. Il ne suffisait pas de remarquer les courses longues d'un nouveau troisième ligne, Johan Erasmus, ou les progrès tactiques de joueurs déjà connus, comme le deuxième ligne Mark Andrews ou le talonneur James Dalton. Nous aurions dû aussi mesurer à quel point cette équipe, échantillon du jeu de l'hémisphère Sud, était organisée sur des bases neuves et avait un niveau de préparation physique plus élevé. L'apparition de piliers en position d'ailiers ou celle de trois-quarts centre au milieu des avants tenaient moins à l'inspiration soudaine des joueurs qu'à un dispositif de jeu collectif et à une préparation physique pour le moment hors d'atteinte des joueurs français. Le dernier match au Parc des Princes en avait fait la démonstration : notre équipe nationale n'était plus à même de répondre aux attentes du jeu en train de se diffuser à partir de l'hémisphère Sud. Il fallait changer, et très vite.
Dans ces moments-là, entraîner est un défi. Mais je n'étais pas seul pour le relever. J'ai passé des heures à parler, face à face ou au téléphone, avec Jo Maso, Pierre Villepreux, Max Godemet, l'autre entraîneur adjoint, et Jean Dunyach, qui suit l'équipe de France au nom du comité directeur de la Fédération française de rugby. Il nous fallait, ensemble, comprendre le problème ; voir de quelle manière ces matches du Super Twelve, regardés à la télé pendant l'été en se disant " ils font beaucoup de jeu, c'est un rugby fait pour le spectacle ", étaient en fait l'incubation de quelque chose de neuf qui venait d'éclore avec des résultats énormes. L'après-midi même où les Boks nous humiliaient à Paris, l'équipe d'Angleterre encaissait la plus grande défaite de son histoire sur le sol anglais : 8-25, à Manchester, face à l'équipe de Nouvelle-Zélande. Le plus impressionnant restait que les vaincus tiraient fierté de leur échec. Ils s'étaient offert un tour d'honneur, hilares, parce qu'ils n'avaient été battus, eux, que de 17 points, alors que les Irlandais venaient de perdre, une semaine plus tôt, par 15-63 face à la même équipe.
Le 6 décembre, je suis allé à Londres avec Villepreux, pour voir ces Néo-Zélandais jouer leur second test-match face aux Anglais. Ces derniers ont été héroïques, au point d'arracher le match nul : 26-26. Depuis deux semaines déjà nous analysions le jeu des Boks, et suivre sur la pelouse de Twickenham une partie des All Blacks nous a confirmé qu'une nouvelle manière, systématique, d'occuper l'espace avait vu le jour. C'était un dispositif plus généreux, basé sur la polyvalence des joueurs. Des avants de la première ligne venaient finir des phases de débordement à la place des ailiers, des arrières donnaient la main dans des regroupements. Quand ces équipes du Sud jouaient, elles laissaient vraiment des joueurs partout sur le terrain. Elles étaient meilleures que les équipes du Nord dans le placement, mais surtout incomparablement meilleures dans le replacement au cours d'une phase de jeu.
Si les Néo-Zélandais, qui jouaient là le plus mauvais match de leur tournée en Europe, ne perdaient pas dans un stade de Twickenham acharné à soutenir son équipe, c'est qu'ils étaient toujours disponibles d'une façon neuve, aussi bien en attaque qu'en défense. Leurs déplacements étaient par moments aux antipodes de ceux que l'on voyait en France, dans les matches de championnat basés d'abord sur la conquête forte, avec des coups de pied en touche et des avants qui vont tous au ballon dans les regroupements.
D'une certaine façon, l'analyse du tournant que venait de prendre le jeu a été facilitée par la cabale déclenchée contre nous au sein du rugby français. Nous, cela veut dire Pierre Villepreux, Jo Maso, Max Godemet et moi. Dès la conférence de presse suivant le match au Parc des Princes, l'éventualité de ma démission a été évoquée par un journaliste et j'ai répondu tout à trac, sans y avoir jamais songé, que je préparerais le match contre l'Angleterre, mais qu'en cas de nouvelle et lourde défaite " je saurais prendre mes responsabilités ".
Jean Dunyach, quelques heures plus tard, au terme du banquet, m'avait tenu, lui, le propos d'un élu qui sait que seule une élection nourrit la légitimité : " Pour le moment, c'est nous qui commandons ; ce n'est pas l'extérieur qui commande. Nous sommes les élus et nous rendrons des comptes à la prochaine élection. " Le milieu du rugby, dirigeants, joueurs, entraîneurs, des journalistes aussi, instruisait un procès assez simple : les joueurs de l'équipe de France n'entendaient parler que d'attaques et ne travaillaient pas la défense. Et, bien sûr, beaucoup croyaient que nous ne pourrions pas tenir face à cette pression. C'était vraiment une cabale énorme, tumultueuse, où tout le monde parlait dans tous les sens depuis les gradins des stades ou les mains courantes le long des terrains jusqu'au courrier des lecteurs dans les journaux. Le président Lapasset m'a donc appelé afin de reprendre les choses en main en m'invitant à venir parler, en compagnie de Villepreux et Maso, à d'anciens internationaux, membres du comité directeur de la Fédération qui se réunissaient à Agen début décembre.
Je revois encore la scène : un repas d'avant-match, dans ce petit restaurant qui se trouve au coin, à l'entrée du stade Armandie. Il est 14 heures et je dis :
- Messieurs, il faut y aller.
Une dizaine de personnes se lèvent, d'autres restent assis devant leur assiette. Parmi ceux qui se lèvent pour participer à la réunion : Claude Dourthe, André Herrero, Jean Piqué, Michel Palmié, Jean-Claude Baqué. Je crois qu'il y a aussi Jacques Laurens, qui est secrétaire général de la Fédération, et, bien sûr, Bernard Lapasset.
Tout ce monde bouge et soudain Dourthe pose une question préliminaire, à voix haute, afin que tout le monde l'entende :
On est là pour les virer ou pour ne pas les virer ?
Et comme personne ne répond, il poursuit :
Mais alors, si on n'est pas chargés de les virer, qu'est-ce qu'on fout là ?
Avec le recul, il me semble que cette réflexion d'un homme qui, lorsqu'il jouait, n'a jamais eu de leçons à recevoir de personne en matière de défense et de combativité, était vraiment bien venue. Elle a coupé court à beaucoup de choses. Le problème n'était pas de nous " virer " mais, comme l'expliquait Lapasset, de savoir si nous avions des solutions.
J'ai d'abord refusé de parler. Je voulais que tout le monde regarde un montage vidéo. J'étais allé le préparer moi-même, à la station France 3 de Toulouse. Certains s'opposaient à visionner des images et préféraient ouvrir une discussion ; tout le monde s'est quand même mis devant le téléviseur. Quarante minutes d'images montraient l'équipe de France en train de s'entraîner et de se préparer à rencontrer l'Afrique du Sud, car Marc Météron, un cameraman qui fait partie du staff de l'équipe, enregistre tout notre travail. Beaucoup de plans étaient tournés à Lyon où, une semaine avant la déroute du Parc, l'équipe de France avait rencontré une première fois l'Afrique du Sud et perdu sur un score plus modeste (32-36). Les images étaient choisies à dessein : on y voyait l'équipe de France travailler spécifiquement la défense et le replacement défensif. Et il y avait aussi quelques propos définitifs assenés aux joueurs, notamment un plan de Pierre Villepreux parlant à l'équipe, au matin du match du Parc des Princes.
Philippe Saint-André, le capitaine, était à sa droite, Pierre tenait un ballon mais ne se préoccupait pas de le faire circuler. " Ce que vous proposez de faire, disait-il, ça me va, mais ne lâchez pas la proie pour l'ombre. La défense reste la priorité, ne lâchez pas cette priorité ; tout le reste, on le fera. " Des propos du même acabit, tenus par moi, cette fois dans le vestiaire, achevaient de démentir ce qui s'écrivait, se disait un peu partout sur une supposée philosophie du " tout pour l'attaque ". Et les images étaient authentifiées, en quelque sorte, par la présence, sur un plan, de trois élus du comité directeur quand l'équipe s'entendait rappeler qu'elle devait défendre d'abord. " C'est un trucage ", s'est alors écriée une des personnes qui visionnaient les images. Mais des membres du comité qui se trouvaient à la fois sur l'écran et parmi nous ont confirmé la véracité de ce qui était montré. Je ne suis pas tordu au point de confectionner de fausses preuves.
L'échec n'en demeurait pas moins : à Lyon, avant le premier match contre les Sud-Africains, et plus encore, avant de monter à Paris pour jouer le second, nous avions mis les joueurs en garde sans obtenir aucun résultat. Nous leur disions : attention, dans cette situation, ils ont un deuxième ligne, un talonneur, un ailier qui ne se placera pas comme cela se fait dans le championnat français ; de même, tel joueur va traîner sur le bord du terrain après la touche ou, au contraire, va s'éloigner tout de suite du regroupement. Nous pensions, et les joueurs nous l'affirmaient, en toute sincérité, qu'un Français resterait en face de ce Sud-Africain " déplacé " pour défendre, mais dans le cours du jeu, cela ne se vérifiait pas. Car nos joueurs n'avaient pas les mêmes repères qu'un Sud-Africain, pas le même champ de vision du jeu. Du coup, ils étaient inefficaces.
Un avant, en France, se situait par rapport aux sept autres avants, tout comme un arrière ne voyait que les lignes de trois-quarts ; rares étaient ceux qui lisaient la position des trente acteurs placés sur la pelouse. La plupart des Français, à un moment ou à un autre, découvraient donc leurs adversaires sud-africains trop tard, quand ils entraient, en pleine course, dans leur périmètre d'action. Logiquement, ces Français n'étaient pas en place pour défendre. Les vagues d'attaques sud-africaines exploitaient très souvent des situations de surnombre, celles qui " fixent " les défenseurs. Plutôt que de " prendre un courant d'air " de joueurs lancés qui les passeraient de façon humiliante, des Français allaient parfois se cacher dans les regroupements, dégarnissant encore plus les espaces où s'engouffraient leurs adversaires.
Le reste du montage montrait aussi des images débarrassées de tout contexte émotionnel : une rencontre Angleterre - Afrique du Sud et un Pays de Galles A - Nouvelle-Zélande. De quoi comparer le rugby des deux hémisphères et voir comment le Sud posait au Nord des problèmes nouveaux. A partir de cela, nous pouvions parler sérieusement, et nous n'avons eu aucun mal à exposer ce que nous allions faire. Car les semaines de " chahut " qui avaient suivi le match du Parc des Princes, pour nous, n'avaient pas été perdues. Nous avions révisé la réponse aux trois questions que pose l'entraînement d'une équipe nationale : quel jeu choisit-on de jouer ? Quels joueurs faut-il sélectionner pour pratiquer ce jeu ? Quel travail faut-il faire pour mettre ce jeu en place ?
Pour ce qui était du jeu : nous n'avions pas le choix. Pour rivaliser avec le rugby des nations du Sud, il fallait, nous aussi, prendre le tournant du jeu et avoir, à tout moment, plus de joueurs disponibles sur le terrain, plus de gens en soutien derrière le porteur du ballon, plus de polyvalence de la part de chaque joueur. Aller au ballon ou, au contraire, anticiper l'action suivante et se replacer dans le champ de jeu devenait le dilemme tactique que chaque joueur, qu'il soit avant ou arrière, aurait à résoudre sans cesse, sans rupture de concentration, tout au long d'un match.
Le néologisme inventé par Villepreux pour désigner cette problématique, " l'intelligence situationnelle ", finirait par avoir une forme de célébrité tant il provoquerait l'ironie. Il fallait pourtant nommer ce talent qui devenait une clé du jeu : la capacité de chaque joueur à se situer au mieux sur le terrain, en fonction du face-à-face de la défense et de l'attaque. Et dans cette dimension-là, tout le monde ne faisait pas preuve de la même intelligence.
Comme toujours, Pierre Villepreux a montré sa clairvoyance en cherchant des solutions. Il a imaginé une série de parades tactiques, lourdes à installer, qui reposaient sur un principe unique : puisque les joueurs, d'eux-mêmes, ne se plaçaient pas là où il fallait, nous allions désigner ceux qui devraient assumer un placement spécifique selon le départ de la phase de jeu. Par exemple, après une touche, donc dans une situation où, de façon classique, s'il y a ensuite un regroupement, les huit avants vont ensemble au combat, nous avons décidé que, dans le premier temps de jeu, le talonneur et le sauteur resteraient volontairement à la traîne ; ils ne participeraient pas au regroupement et se placeraient d'abord à hauteur des trois-quarts, sur le petit côté, avant de juger s'ils devraient se resituer ailleurs. Toutes les situations ont ainsi été déclinées : si nous faisons le lancer en touche, si l'adversaire lance, s'il s'agit d'une mêlée près d'une ligne de touche, près de l'autre ligne de touche, s'il y a un regroupement, etc.
Qui reste ? Qui suit le ballon ? Qui va plutôt se repositionner derrière ou sur les côtés ? Nous voulions répondre à ces questions par des noms afin d'avoir toujours des joueurs disponibles pour le temps de jeu suivant. Et de faire vivre à l'équipe de France ces phases très longues à sept, huit, neuf temps de jeu et plus que déployaient les équipes du Sud. Car ce placement repensé devrait permettre, quand on aurait le ballon, de lancer le jeu de façon différente, de gérer cette deuxième ligne d'attaque qui se généralisait au Sud, de dessiner la course des leurres et d'obtenir que plusieurs garçons pénètrent en même temps dans le même intervalle. Tenir toute la largeur du terrain, face à des équipes qui n'en laissaient pas un pouce dégarni, c'était donc retrouver une base pour repartir à l'attaque dans le jeu moderne.
Mais cette option renvoyait à la deuxième question : quels joueurs pourraient soutenir cette ambition ? Et là, Max Godemet a donné le ton. Il a fait parler les chiffres. Il a repris les matches, repensé totalement l'approche statistique et il s'est concentré sur ce qui devenait pertinent : temps de jeu effectif, séquences courtes et longues, nombre des temps de jeu dans chaque phase, nombre de plaquages, de plaquages décisifs, de ballons perdus, etc. Il a tout recensé, en données globales, puis réparti par équipe, par match, par période de jeu dans le match et par joueur dans chaque période.
Etablis poste par poste, des profils décrivaient les qualités techniques et physiologiques nécessaires pour jouer ce jeu. Il fallait des joueurs prêts à supporter plus de trente-cinq minutes de jeu effectif, soit 50 % de plus que ce qui se voyait en championnat. Il fallait aussi que les joueurs réussissent au minimum les trois quarts de leurs plaquages. Pour les joueurs des deux premières lignes, pour l'ouvreur et les deux centres, ces qualités de plaqueurs devenaient d'ailleurs essentielles dans des matches qui se jouaient à plus de cent plaquages, contre une soixantaine en championnat. Et puis, chacun devrait se replacer sans cesse dans des phases de jeu plus longues. La VMA, vitesse maximale aérobie, c'est-à-dire la puissance de la machine poumons-cœur, devenait, comme chez un athlète de demi-fond, une donnée importante au moment de choisir un joueur ou de l'affecter à une position.
Bien sûr, ces critères ne suffiraient jamais pour sélectionner des joueurs. Tous ceux qui seraient choisis durant ces quelques semaines destinées à tout remettre en place devraient d'abord convaincre par leur talent de joueur. Mais nous saurions leur dire ce qui allait être exigé d'eux au plan physique afin de prendre le tournant du jeu. Sur tous les plans, il s'agissait d'exigences qui n'avaient rien à voir avec ce que demandait la participation aux matches du championnat de France : plaquer plus, jouer plus longtemps dans un match, multiplier les temps de jeu ; une révision générale à la hausse était nécessaire.
C'étaient des semaines difficiles. Car je devais continuer d'aller voir des matches pour suivre les joueurs et donc me retrouver désarmé face à des gens qui demandaient comment l'équipe de France avait pu perdre par plus de 50 points. Mais qui peut faire entendre sa raison dans une défaite ? J'avais même renoncé à m'étonner publiquement de l'annonce faite par l'équipe sud-africaine, en prévision des tests anti-dopage, que douze de ses joueurs prenaient de la Ventoline pour raison médicale. Une équipe asthmatique aux deux tiers, cela fait quand même beaucoup. Dans les gradins des stades, ma situation était souvent inconfortable. J'avais droit aux "Skrela, tu n'as pas honte ? ", lancés dans mon dos. Aux noms d'oiseaux des lettres d'insultes. Et si je parlais avec des dirigeants ou certains entraîneurs, ce n'était pas facile de les convaincre que le jeu était en train de changer et qu'il nous faudrait suivre ce mouvement.
Parfois, dans les tribunes, j'entendais le vieux propos de la délation lancé contre un joueur par des papys en casquettes ou bérets : " Il triche, il va pas dans les regroupements ! " Moi, je savais déjà que j'allais mettre en garde les internationaux, quand, enfin, ils seraient réunis pour travailler, en leur disant : " Ceux qui iront dans les regroupements pour se cacher ne pourront plus rester avec l'équipe. " On allait se lancer à la conquête de l'espace, comme lorsque j'étais enfant et que je courais dans le ciel du Gers avec mon béret bourré d'herbe.



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