Premiers chapitres
Antonio Skarmeta
Un père lointain

Né en 1940 à Antofagasta, au Chili, Antonio Skármeta doit s'exiler en 1973 à la suite du putsch du général Pinochet. Depuis, il a vécu aux États-Unis et en Europe, en particulier en Allemagne, où il été ambassadeur du Chili. Scénariste, il a enseigné à l'Institut du cinéma de Berlin et a également publié des nouvelles et des romans, dont La Noce du poète (Grasset, Prix Médicis étranger 2001), La fille au trombone (Grasset, 2004), Le ballet de la victoire (Grasset, 2006), traduits dans plus de vingt langues. En 2006, il reçoit le prestigieux Prix Flaiano pour l’ensemble de son œuvre. Son ouvrage le plus connu reste toutefois Une ardente patience, adapté au cinéma sous le titre Il postino.
UN

e suis le maître d’école du village. J’habite à côté du moulin. Parfois, le vent me souffle de la farine au visage.
J’ai de longues jambes, et mes nuits d’insomnie ont creusé des cernes sous mes yeux.
Le son agonisant du train régional, les pommes de l’hiver, la peau des citrons suintant le givre matinal, l’araignée qui attend, patiente, dans l’ombre de ma chambre, la brise qui soulève l’étoffe des rideaux, tous ces détails champêtres composent ma vie au village.
Le jour, ma mère lave des draps immenses, la nuit nous écoutons des pièces radiophoniques en buvant de l’eau de mélisse jusqu’à ce que les ondes se perdent parmi les dizaines de stations argentines qui peuplent les fréquences nocturnes.

DEUX


Mon village s’appelle Contulmo. Il est plus petit que Traiguén, son voisin. Avant de monter à la capitale pour devenir instituteur, j’ai fait mes études secondaires à Angol, un village à peine plus grand que Traiguén. Là, j’ai souffert d’une anémie aiguë que les médecins ont tenté de soigner avec de l’huile de foie de morue et un fortifiant hépatique qu’ils m’injectaient dans les veines.
A l’hôpital, une infirmière m’initia aux plaisirs défendus du tabac. Pour pouvoir financer cet art trivial auquel je pris goût et qui me valut une bronchite, il me fallut trouver un autre travail.
Travail modeste et occasionnel. Une fois par semaine, je confie au chauffeur du camion qui vient chercher pour l’hôtel d’Angol les draps lavés par ma mère, quelques poèmes traduits du français que le directeur du journal local publie dans son supplément dominical.
Mon père est français. Il est retourné à Paris il y a un an, à la fin de mes études à l’Ecole normale et le jour de mon retour à Contulmo.
Je suis descendu du train au moment où il y montait. Il m’a embrassé, l’air désolé, sur les deux joues. Ma mère, sur le quai, était vêtue de noir. Mon retour à la maison n’a jamais remplacé l’absence de mon père. Il chantait « J’attendrai », « Les Feuilles mortes » et « C’est si bon ».
Il savait faire un bon pain croustillant, la baguette, différent des petits pains ronds ou carrés de la région. Il rapportait aussi des oranges et des citrons du marché. Tous les jours, il allait chercher de la farine au moulin, où il s’était lié d’amitié avec le meunier. Quand Papa s’en est allé, je n’ai pas su reprendre à mon compte son art de la baguette, en revanche je me suis pris comme lui d’amitié pour le meunier.
Il en sait plus sur mon père que moi-même.
Il en sait plus sur mon père que ma propre mère.

TROIS

Aussitôt après le départ de Papa, ma mère s’est éteinte comme une flamme sur laquelle un vent glacé aurait soufflé.
Moi aussi je l’aimais éperdument, le pater. Et puis, j’aimais être aimé de lui. Mais il était souvent absent. Il écrivait des lettres le soir sur ma Remington portative et les entassait sur son bureau avant de me les remettre quand le camion venait chercher les draps. C’étaient des lettres, disait-il, qu’il écrivait à ses amis. Mes vieux copains.
Parfois, quand nous avons bu de l’eau-de-vie, le meunier laisse échapper une information, et je l’écoute attentivement. Mais ce sont des pistes qui ne mènent nulle part. Ses silences sont éloquents, ses mots silencieux. C’est comme s’il avait scellé un pacte secret avec mon père. Un pacte de sang.
Quand Pierre a décidé de partir, je terminais mes études à Santiago.
Une semaine avant que j’arrive à Contulmo avec mon diplôme d’instituteur en poche, il a dit à ma mère qu’un bateau l’attendait à Valparaiso et que le froid du Sud chilien lui fendait les os.
Je descendais du train, tandis qu’il montait dans le même compartiment.
Au sud du Chili, les trains crachent de la fumée.
Mon père n’aurait pas dû partir le soir de mon arrivée. Je n’ai même pas eu le temps d’ouvrir ma valise pour lui montrer mon diplôme. Ma mère et moi avons pleuré.

QUATRE


Les textes que je traduis sont simples. Du genre de ceux que les gens d’ici peuvent comprendre. Des poèmes de René Guy Cadou. Des vers de village, non des cathédrales de mots. A Santiago, en revanche, la presse publie des vers monumentaux qui font allusion à l’Antiquité grecque et romaine, ciselés dans le marbre, méditations sur la beauté éternelle. A la capitale, ils sont publiés dans El Mercurio avec des illustrations de Paris et de Rome et, sous le texte, entre parenthèses, le nom du traducteur est mentionné.
Ici, en province, la beauté n’est jamais éternelle.
Un jour, je glisse un poème de mon cru dans l’enveloppe d’une de mes traductions, avec un mot priant le directeur de bien vouloir envisager sa publication. Sa réponse, négative, est polie : il ne le refuse pas, mais ne le publie pas non plus.

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