Antonio Skarmeta
Le ballet de la victoire
Antonio Skármeta, né en 1940, scénariste, professeur, cinéaste, animateur d'émissions littéraires, et aujourd'hui ambassadeur du Chili en Allemagne, a publié des nouvelles et des romans traduits dans plus de vingt langues. Son ouvrage le plus connu, Une ardente patience, a été adapté au cinéma avec un immense succès (Il Postino, avec Philippe Noiret). Ses deux derniers romans ont été publiés chez Grasset : La noce du poète (2001) et La fille et le trombone (2004).
UN
e 13 juin, jour de la Saint-Antoine de Padoue, le président de la République accorda une amnistie aux prisonniers de droit commun.
Avant de relâcher Angel Santiago, le directeur de la prison demanda qu'on le lui amène. Le jeune homme arriva, arborant la désinvolture et la beauté sauvage de ses vingt ans, le menton haut, une mèche de cheveux retombant sur sa joue gauche. Il resta debout, défiant son supérieur du regard. Les grêlons de la tempête tambourinaient contre les vitres à travers les barreaux, les lavant de l'épaisse couche de poussière qui s'y était accumulée.
Après avoir jeté un coup d'œil attentif au jeune homme, le directeur baissa les yeux sur la partie d'échecs qu'il venait d'interrompre et se caressa longuement le menton, songeant à la meilleure tactique à suivre.
" Alors comme ça, tu t'en vas, mon garçon ", dit-il avec une inflexion mélancolique dans la voix sans cesser de regarder l'échiquier.
Il prit le roi, mordilla la petite croix qui surmontait sa couronne d'un air pensif. Il portait un manteau, une écharpe en alpaga marron autour du cou, et de nombreuses pellicules parsemaient ses sourcils.
" Eh oui, monsieur le directeur. Ça fait deux ans que je croupis dans cette geôle.
- Evidemment, tu ne vas pas me dire que tu n'as pas vu passer le temps.
- Effectivement, je l'ai vu passer, monsieur Santoro.
- Mais cette expérience n'a certainement pas eu que du mauvais ?
- J'en sors avec quelques projets intéressants.
- Des projets légaux ? "
Le garçon donna de petits coups de pied distraits dans le sac à dos où il avait rangé ses rares effets, se frotta le coin de l'œil et, avec un sourire ironique qui atténua la crédibilité de sa réponse :
" Totalement légaux. Pourquoi m'avez-vous fait appeler ?
- Pour deux petites choses, répondit le fonctionnaire en tapotant la pièce d'échecs contre son nez. J'ai les blancs et c'est à moi de jouer. Que dois-je faire pour précipiter l'échec et mat des noirs ? "
Le jeune homme regarda l'échiquier d'un air condescendant et, se grattouillant nonchalamment la pointe du nez :
" Quelle serait la seconde petite chose ? "
L'homme replaça le roi sur le plateau et eut un sourire d'une tristesse si accablante que ses lèvres se gonflèrent comme s'il était sur le point de pleurer.
" Tu le sais.
- Je l'ignore. "
Le directeur sourit :
" Ton projet est de me tuer.
- Votre importance dans ma vie n'est pas telle que vous puissiez affirmer que mon projet est de vous tuer.
- Pourtant c'est bien l'un de tes projets.
- Vous n'auriez pas dû me traîner la première nuit, nu, dans cette cellule de brutes. C'est une chose qui ne s'oublie pas, monsieur le directeur.
- C'est donc bien ça, tu vas me tuer. "
Angel Santiago tendit soudain l'oreille, craignant qu'on n'écoute leur conversation et qu'une réponse irréfléchie de sa part ne mette sa liberté en danger. Il murmura prudemment :
" Non, monsieur Santoro. Je ne vais pas vous tuer. "
L'homme saisit la lampe suspendue au-dessus de l'échiquier et la braqua sur le visage du garçon comme s'ils se trouvaient dans un commissariat. Il la tint ainsi un long moment sans rien dire, puis la lâcha et la balança ; son faisceau fouetta les murs de la pièce. Il avala sa salive et déclara d'une voix brisée :
" En ce qui me concerne, ma participation, cette nuit-là, fut un acte d'amour. On devient fou de solitude, vous savez, entre ces murs.
- Taisez-vous. "
L'homme se mit à arpenter la pièce, comme s'il pouvait faire jaillir du sol en ciment les mots qu'il cherchait. Puis il s'arrêta devant le jeune homme et enleva son écharpe avec une lenteur dramatique pour la lui offrir dans un soudain accès d'humilité.
" Elle est vieille, mais elle tient chaud ", lui dit-il sans le regarder.
Angel la frotta entre ses doigts avec une expression de dégoût. Evitant le visage de Santoro, son regard s'arrêta sur la photo du président de la République, l'unique décoration de ce mur rongé par l'humidité.
" C'est une belle écharpe. En alpaga. En alpaga du Pérou. "
Un frisson le parcourut ; il leva les yeux et affronta le regard du garçon.
Les mots " acte d'amour " avaient enflammé le visage du jeune homme comme s'il avait avalé du fuel. Une tache écarlate embrasait ses oreilles.
" Je peux partir, maintenant, Santoro ? "
Le directeur s'approcha pour lui dire adieu, mais l'expression glaciale du visage d'Angel l'arrêta. Il écarta les bras dans un geste de résignation, comme pour implorer sa sympathie.
" Prends l'écharpe, mon garçon.
- Ça me répugne d'avoir quelque chose de vous.
- Allez, emporte-la. Un peu de compassion ! "
Le jeune homme pensa qu'il valait mieux ne pas retarder le moment de sa sortie. Il marcha jusqu'à la porte en traînant l'écharpe, s'arrêta sur le seuil, et, après s'être passé la langue sur les lèvres, énonça :
" Les noirs prennent le pion de la dame, après quoi le fou se place devant elle. Echec et mat. "
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