|
Antonio Skármeta
La noce du poète
Roman
Traduit de l'espagnol par François Rosso
Prix Médicis étranger
Antonio Skármeta est né
au Chili, en 1940. Scénariste, professeur
et cinéaste, il a vécu en Europe
et aux Etats-Unis. Il est actuellement
ambassadeur du Chili en Allemagne. Ses recueils
de nouvelles et ses romans ont été
publiés dans plus de vingt langues. De
son roman Une ardente patience, Michael
Radford a fait le film Le Facteur (Il
Postino), avec Philippe Noiret dans le
rôle de Neruda et Massimo Troisi dans
celui du facteur, qui a connu un succès
mondial.
l
était une fois, en une île lointaine
de la Côte de Malice, un temps d'heureuse
plénitude. Les raisins y gonflaient sous le
soleil comme de lumineuses petites cloches
d'église, la pluie était comme la
visite d'un familier dont la venue nous met en joie
et le départ en allégresse, et les
jeunes demoiselles opposaient un tendre veto
à leurs fougueux fiancés
jusqu'à ce que le mariage autorisât la
fusion et confusion de leurs chairs. Des filles de
la région, Marta Matarasso était
sans conteste la plus belle et l'île
tout entière faisait mainte conjecture -
voire d'irrévérencieux paris - sur le
nom de celui qui obtiendrait sa main quand elle
aurait atteint les dix-sept ans
réglementaires. Sur ces rivages perdus
vivent encore aujourd'hui les petits-enfants de
quelques-uns de ceux qui, pour Marta,
s'affrontèrent sur le pré :
danseurs aux souliers vernis, pêcheurs
à la peau cuivrée, étudiants
plus érectiles que studieux, bureaucrates en
cravate et moustache tartignolle et autres
spécimens qu'il serait difficile de
détailler.
Bien que le sage Descartes ait proclamé que
le bon sens est la chose du monde la mieux
partagée, cette île lointaine
constituait assurément une exception
à la règle. Les effluves printaniers
y étaient d'ordinaire si capiteux que les
ardeurs des mâles ne se calmaient qu'à
l'arrivée de l'été et, avec
lui, de bateaux qui apportaient sur les plages des
Suédoises couleur de farine et des Anglaises
à l'il cerné dont ils savaient
d'avance qu'elles leur accorderaient avec une
charitable libéralité ce que les
représentantes autochtones du beau sexe
conservaient jalousement, préférant
confectionner des napperons au crochet dans
l'attente du moment où « la perle
rouge de leur honneur » viendrait orner
triomphalement « la couronne de leur nuit
de noces », comme le proclame le texte
d'une turumba que l'on chante encore de nos
jours.
Bien que nul ne manquât de rien, chacun
n'avait que peu de chose, et pour conquérir
les filles les insulaires ne possédaient
d'autre capital que leur ingéniosité.
Mais tout changea considérablement quand
ouvrit un immense magasin
« européen » du genre
des grands établissements du continent tels
Harrod's, Gath y Chávez ou les Galeries
Lafayette, moins pour pourvoir aux besoins des
indigènes - qui en guise d'économies
ne savaient amasser que des pellicules dans leurs
cheveux et des mycoses à leurs pieds - que
pour distraire les époux
résignés des Suédoises et des
Anglaises, qui venaient s'y consoler en achetant
hors taxes du whisky, des cigares, du champagne et
des chemises de popeline italienne.
Ainsi, les seuls à tirer profit de
l'existence dudit magasin étaient-ils son
propriétaire et le gouvernement central dont
dépendait cette île - situation
qui conduisit des autochtones réfractaires
aux fictions fédéralistes à se
soulever contre l'Empire. Ces groupes
arrivèrent à rassembler
jusqu'à une bonne douzaine de militants, et
le premier d'entre eux fut très actif
jusqu'à la fin du
xixe siècle. Son chef,
José Coppeta, fut même reçu un
jour au siège du gouvernement, où le
ministre de la Terre et de la Colonisation lui
remit sans façons un parchemin aux termes
duquel les autorités accordaient de
bon gré la liberté à
l'île de Gema, avec tous les droits d'une
nation indépendante, le pouvoir de
créer son propre drapeau, et, si les
habitants le désiraient, de proclamer le
dialecte local langue officielle.
Vers la fin de l'entretien, le ministre, au dire
d'un témoin, s'approcha d'une carte des
territoires impériaux accrochée au
mur de son bureau et fabriquée par les soins
d'un grand imprimeur parisien, et demanda à
Coppeta de lui désigner du doigt l'endroit
où se trouvait la nouvelle nation. Avec
fierté, le rebelle indiqua l'île de
Gema, située à quelque deux mille
kilomètres de la capitale, et
le ministre se borna à ce
commentaire : « Elle n'est pas si
loin que cela, ni si près que
cela » - phrase sibylline qui
reflétait à n'en pas douter certaines
intentions, mais sans en révéler
précisément aucune.
Après quoi, il pria Coppeta de lui
décliner ses nom et prénoms complets
et dicta à son secrétaire un
édit par lequel il le nommait à
partir de cette date président du pays
nouveau-né. Lorsqu'il lui demanda quelle
appellation il porterait, le président
nouvellement désigné avoua avec
modestie que l'on conserverait le nom traditionnel
de l'île en le faisant précéder
de l'expression « république
indépendante ».
« République indépendante
de Gema, savoura à voix haute Son
Excellence. Ça sonne bien. »
Puis, le représentant de l'autorité
impériale suggéra à Coppeta
que, passé un délai prudent, il se
fît élire par un vote
démocratique, car les fonctions
arbitrairement conférées finissaient
tôt ou tard par exciter la rage des
fanatiques de la démocratie, ces bêtes
brutes qui confondaient les statistiques avec
l'intelligence.
Le président désigné
apprécia ce conseil à sa juste
valeur, et, s'excusant pour son ignorance des
usages diplomatiques, remercia « du fond
des profondeurs telluriques de sa
patrie » le ministre pour ses parchemins
et lui déclara qu'il devait se
dépêcher de quitter son cabinet, faute
de quoi il manquerait le bateau qui devait le
ramener au pays pour y crier victoire. Non
seulement Son Excellence excusa la hâte de
son ex-administré, mais il mit à sa
disposition un beau carrosse pour le conduire au
port et lui demanda, avec une courtoisie gourmande
qui semblait prometteuse d'on ne savait quelles
agapes, comment s'appelait le bateau qui devait le
transporter vers son île. Coppeta tira de sa
poche son billet et lut à haute voix le nom
du navire : Charon. Le ministre sourit,
dévoilant ce faisant chacun des
carrés de porcelaine composant son
impeccable dentier, et prononça ces mots
énigmatiques : « Un nom on ne
peut plus ad hoc. »
Il se trouva qu'à bord du Charon et
sous la clarté de la lune, une petite
entrevue aussi improvisée que romantique
rapprocha fort étroitement José
Coppeta triomphant d'une certaine demoiselle Anna
Dickmann, touriste allemande aux yeux verts
lumineux, et que dans la chaude intimité de
cette rencontre le libérateur déplia
en l'honneur de sa jolie compagne les parchemins
qui proclamaient l'indépendance de sa
contrée natale et sa nomination aux
fonctions de président.
Mais le matin suivant, c'est-à-dire quelques
heures après l'idyllique séance sous
la pleine lune, le capitaine du Charon - un
nommé Piotre Jeftanovic - se rendit coupable
d'un infini manque de délicatesse : il
convoqua sur le pont tous les passagers des
différentes classes pour leur exhiber la
tête de Coppeta, séparée
du reste du corps au moyen d'un
présumable cimeterre turc. Joignant fort
grotesquement le cou aux omoplates du
défunt, il demanda si quelqu'un connaissait
cet homme et si l'un ou l'autre des présents
avait commis ce tranchant assassinat. C'est alors
qu'Anna Dickmann, incapable de dissimuler son
horreur et toute frémissante de veuvage
inopiné, déclara qu'on se trouvait en
présence des restes mortels du
président de la république de Gema et
réclama les parchemins qui
accréditaient sa nomination.
L'amiral Piotre Jeftanovic pria la belle dame de
s'approcher de bâbord, et, lui montrant deux
petits bateaux en papier, lui enjoignit de les
lancer à la mer. Dans le bleu tenace de
cette Méditerranée dont
Homère, jadis, avait en sobres accents
chanté toute la splendeur, les fragiles
embarcations sombrèrent en quelques
secondes.
« Je crains, dit-il, que ce ne soient
là les titres présidentiels qui vous
intéressent, madame. »
Selon les confidences de Fraulein Dickmann,
recueillies bien longtemps après ces
incidents, Jeftanovic lui aurait en cette occasion
adressé une phrase dont elle comprit si bien
la signification qu'elle jugea bon d'attendre les
funérailles de l'amiral, dix ans plus tard,
pour narrer ce qui s'était produit à
bord du navire :
« J'imagine, madame, que, consciente de
votre beauté, vous reconnaîtrez que
l'harmonie de votre corps magnifique tire
fondamentalement son origine de l'union entre votre
tête et vos jugulaires. Il serait hautement
attristant pour vous et vos admirateurs que ces
deux composantes se trouvassent
désarticulées dans leur
plénitude esthétique à cause
d'une indiscrétion de votre
part. »
Fraulein Dickmann perdit aussitôt la couleur
cuivrée dont s'était parée sa
peau au cours de la première phase de son
été malicieux ; ses exquises et
sensuelles taches de rousseur parurent s'oxyder
d'un coup, et elle renonça à sa
requête comme à toute investigation
ultérieure en usant d'un pragmatique vocable
allemand : Verstehe .
Cet événement prit dans la
psychologie des rebelles de l'île une valeur
exemplaire, en sorte que lors de la deuxième
grande rébellion contre le centralisme
métropolitain, l'homme qu'on
préféra charger de présenter
les revendications fut un certain José East,
tailleur juif échoué à Gema
par manque d'ambition et d'érudition en
matière d'anarchisme, et de surcroît
porté à rôder fort
excitablement autour de Marta Matarasso, qu'il
avait voulu impressionner en publiant dans trois
éditions locales du quotidien La
República un mémoire de trente
pages sur la signification libertaire de l'Ancien
Testament.
Il fut accueilli sur le principal port du continent
par le même ministre de la Terre et de la
Colonisation, qui, au lieu de lui donner deux ou
trois parchemins, lui remit un chèque en
blanc portant sa signature et un abonnement au
bordel de madame Gudiza, temple où East alla
proclamer avec empressement sa ferveur sexuelle et
les idées révolutionnaires des
Écritures à des disciples ravies, qui
lui firent des adieux dignes d'un maharadjah quand,
un mois plus tard, elles constatèrent que le
chèque était
approvisionné.
Avec la sagesse héritée de ses
ancêtres, José East s'abstint de
retourner à Gema et ses camarades
anarchistes écrivirent dans La
República un article sur cette histoire
qui se résumait à son titre :
« East est resté à
l'West. »
|