François Simon
Pique-assiette
La fin d'une gastronomie française
Grand reporter au Figaro et au Figaro Magazine, François
Simon est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages chez différents
éditeurs. Il réalise également pour Paris Première
des chroniques filmées. Il vit à Paris mais se déplace
beaucoup en province et dans le monde.
Vous ne me connaissez pas
e n'est pas plus mal.
Je suis un solitaire, un sauvage. Je me planque. Mais pour vous,
je passe ma vie à voyager, à m'attabler partout sous
des noms d'emprunt et qui sait, parfois le vôtre. Autant dire
que je vous connais. Je vous suis, je vous précède.
Vous m'écrivez parfois, vous me laissez des messages sur
ma ligne directe au Figaro (01 57 08 55 19). C'en est parfois drôle
car au bout du fil, vous y allez direct. Parfois, j'ai l'impression
d'être votre boucher. Ça vient tout seul, vous commandez
: " Ce sera une côtelette, trois tranches de jambon et
un peu de carottes râpées. "
D'autres s'offusqueraient de ces rapports ancillaires, de ces longs
monologues, moi, je les cherche, je vous cherche. Je vous trouve
et vous retrouve dans vos griefs, dans vos critiques sur les fausses
réputations, les grandes comme les petites. Vous n'êtes
pas tendre, je ne le suis pas.
Tout simplement parce que nous adorons les restaurants. Nous ne
sommes pas de grandes pointures question technique. Comme vous,
je ne reconnais pas une sole d'une limande, un vin du Piémont
d'un vin du Languedoc. Je fais partie des ébahis, de ceux
dont la mâchoire se décroche pour un plat réussi.
Ce qui m'importe, c'est que ce soit bon et que le moment soit plein
d'indulgence et de bonté. Nous ne cherchons pas l'excellence
barbante, ni la tyrannie de l'exquis, nous voulons juste être
bien. Même au-dessus d'une salade verte, d'une pêche
melba, d'un jambon-beurre.
Seulement voilà, la cuisine aujourd'hui est bien encombrée
: de plats, de ramequins, d'azote, de faiseurs et de coquins, de
faux grands chefs et de simili petits. On n'y voit pas bien. Le
chef est-il là ? Pas là ? On n'y voit goutte. Alors,
discrètement, poussons la voiture un cran en avant, accélérons
les passages, mettons les anciens à la retraite et les jeunes
au boulot. Découvrons la cuisine qui nous attend, celle qui
va nous enchanter et nous faire traverser la France dans tous ses
coins et recoins. Nous ne nous connaissons pas, mais nous nous comprenons
si bien.
Une poulette crémée sur son lit de nénuphars
; un filet de saint-pierre aux algues-coquillages liées au
beurre demi-sel ; de belles langoustines rôties avec des légumes
verts vivement sautés truffe noire ; de la volaille de Bresse
en fricassée aux écrevisses sucs de cuisson ; un tournedos
de buf et foie de canard à la plancha (pommes soufflées,
sauce périgueux) ; une sole de petit bateau braisée
au champagne (pommes de terre au caviar de France, émulsion)
; le soufflé au citron vert (fraises des bois dans leur jus
et sorbet acidulé). La haute gastronomie en voulant rejoindre
les dieux nous a lentement quittés.
Elle est tout là-haut dans son autocélébration.
Vous sentez les petites miettes de meringue que vous recevez sur
le bout du nez ? Cela signifie qu'elle vient de s'encastrer dans
le plafond. Vous voyez le regard halluciné de nos chefs tricolores
sniffant le talc de l'éloge ? Ils sont presque dans leur
cercueil capitonné de bleu Vierge Marie. Ils attendent la
consécration suprême : se faire lyophiliser et réapparaître
en divinité portant le liséré bleu blanc rouge.
Ne leur en voulez pas pour autant, les chefs ressemblent aux hommes.
Ce ne sont pas seulement des gallinacés accourant à
la première poignée de graines. Eux aussi revendiquent
le droit de partir en apesanteur. De gagner les cieux, de rejoindre
leurs frères d'intranquillité (les dieux), de vivre
dans la légèreté, le sucre filé et les
mousses conceptuelles. Retrouver l'angélisme perdu, quitter
cette foutue terre, devancer la réincarnation. Pardonnez-leur
car ils savent exactement ce qu'ils font. Ils étaient en
train d'éplucher des patates, les voilà centrifugés
pour passer dans l'éternité. Ils nous ont quittés,
voilà tout.
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