ANNE
SIBRAN
Bleu-figuier
Anne Sibran est née à
Paris en 1963. Elle travaille comme
scénariste dans la B.D. Elle a
écrit des textes pour enfants. Bleu
figuier est son premier roman.
CHAPITRE 1
« Gibraltar »
u
lendemain de ses noces, ce 25 février 1962,
Alain était sorti pour lui chercher des
fleurs, Alger indécise à choisir ses
lueurs, au tout petit matin. La belle dormait
encore. Les premières pensées de
Chréa, violettes au pistil safrané et
qu'il allait cueillir, enfant, sous les
cèdres du Djurdjura.
Comment aurait-il pu penser à la guerre ce
jour-là ? Il marchait d'un pas léger
encore tout à sa belle, ce petit bout
d'épaule hors du drap tandis qu'il refermait
la porte de la chambre, et déjà
l'entrée du marché de la Lyre par le
boulevard Gambetta.
A côté des reflets argentés
d'un tissu de mariée, une pyramide de
citrons couronnée d'un plumet de menthe.
« Ah oui... Les fleurs, les pensées de
Chréa... » Escorté de couffins,
paniers caquetants de poules, le tintement d'une
théière au marteau du dinandier et
toujours ce petit bout d'épaule, plus
tiède qu'un jasmin exténué de
soleil sur le ciment du patio.
D'habitude la fleuriste se tenait à l'autre
bout du marché, assise sur un sac à
faire, à défaire ses bouquets.
Parfois son frère l'accompagnait : «
Arrête, tu vas m'user mes fleurs avec tes
mains pleines de doigts ! » Mais ce
jour-là la fillette n'y était pas.
Ses yeux fouillaient le trottoir de
l'échoppe du coiffeur jusqu'au marchand
d'encens, un vieux « hadji » assis dos au
mur devant toutes ces femmes accroupies.
C'est alors qu'il a vu la DS blanche. Elle
remontait la rue comme un chat, à deux pas
de sa proie, et qui s'approche, se rapproche sans
avoir l'air d'avancer. Un homme a aperçu la
mitraillette à la vitre arrière de la
voiture. Il a hurlé, il est tombé,
foudroyé. Puis tout le monde s'est
jeté à terre : femmes, sandales,
fruits, paniers, mélangés. Tout le
monde sauf lui, resté debout. Il
était si loin de la guerre ce
jour-là. Une vitre a explosé
derrière lui, un sac de semoule
éventré, un gémissement
à ses pieds puis plus rien. Plus rien que ce
silence.
Il a attendu de longues minutes que les gens autour
se relèvent, le marchand d'encens, la
mère voilée, celui dont il ne voyait
que les pieds dépasser par-dessous la
barrière et surtout ce petit garçon
qui lui tenait la main. Ils allaient se redresser,
balbutier quelques mots en se frottant le genou
avec l'étrange désinvolture de ceux
qui ont frôlé la mort mais n'ont pas
encore eu le temps d'y songer. Il guettait le cri
d'une femme effrayée par la vue de son sang,
l'appel d'un enfant. Mais non, rien, personne n'a
bougé.
Et c'est le même silence, un silence à
étouffer les cris, à retenir les
gestes aujourd'hui. Alors il ouvre sa valise, y
jette quelques habits. Il s'en va.
A ce moment-là tu n'existes pas encore, toi,
Jeanne, sa fille. Il ne s'agit que de lui. Un jour
tu es venue. Je me souviens très bien,
c'était il y a cinq ans, un
après-midi de novembre, tu ruisselais dans
mon entrée, je ne voyais pas tes yeux au
milieu de toutes ces gouttes, des cheveux de
noyée.
Je t'ai proposé d'entrer, je voulais prendre
ton manteau mais tu ne bougeais pas, la mare
grandissait à tes pieds. Il fallait que
j'écoute dès le seuil, ces mots
boueux, cette froidure que tu transportais depuis
sa mort. Tu me parlais d'un homme, de ton
père Alain, tu me pressais d'écrire
sa vie.
A l'époque je te connaissais à peine
- l'amie d'une amie - mais ta voix me
perçait la peau, un timbre doux,
épuisé et fiévreux à la
fois.
Ce père tu le portais, mémoire
corrosive roulée dans un foulard de soie. Tu
m'as dit : « je n'ai plus de forces », tu
t'es enfin assise, des larmes sur tes joues.
Alors je t'ai laissée le dire, des heures,
des jours durant, j'ai rempli mon carnet
d'anecdotes fragmentées. Alain, né un
31 octobre 1928, à la Pêcherie, un
quartier de Bizerte, près de la
médina ; il ne se souvenait que de l'ombre
des flammes sur les portes cloutées dans la
venelle des forgerons, ces ufs
enterrés dans la chaux à la veille de
la guerre. Et je continuais à écrire
tandis qu'assise à mes côtés tu
retrouvais ces vérités de trous de
serrure entrevues par ton regard d'enfant, saisies
à la commissure des lèvres. Je savais
que cela n'irait pas dans le livre, c'eût
été un journal intime, avec vos
tournures étranges - « elle lui
quittait le pantalon » -, ces verbes que vous
poussiez comme un remords à la fin de vos
phrases et toutes vos connivences, vos drames si
dérisoires pour ceux qui n'y sont point
mêlés. Je voulais un roman, il m'a
fallu trier, ton émotion pour seule mire,
pour seule réalité. Alors parfois je
t'ai fait taire ; parfois aussi tu te taisais,
blessée de le découvrir en pleine
lumière, sans les fards de ton indulgence,
les voiles de toutes tes concessions.
Je te tutoie car tu m'es devenue toute proche. Je
garde aussi tes premiers mots, première
phrase énigmatique que tu proféras,
ruisselante, dans mon entrée. Nous avions
laissé Alain, il faisait sa valise,
chassé par le silence. « Il est
déjà mort, m'as-tu dit ce
jour-là, ne le sait pas encore, il ferme sa
porte à clef... »
Boulevard Camille Saint-Saëns, puis il descend
la rue Michelet, le cou mangé par les
épaules, longe le mur, la manche de sa veste
l'effleure par instants. Il connaît tous les
murs d'Alger, jusqu'au creux de ses paumes, le
grain des ciments imprimé sur les doigts,
comme si la guerre se gagnait là. L'odeur de
la colle sous le porche, à l'affût des
guetteurs, et sa fierté presque enfantine
à relire en plein jour ses mots de
clandestinité. Ces mêmes murs
qu'aujourd'hui il n'ose regarder. Verte, blanche :
la victoire qu'ils chantent est sa défaite
à lui. Raturée à la hâte
de la droite vers la gauche, à
contre-courant de toutes ses certitudes, la
victoire qui s'y lit couvre de lettres arabes son
alphabet latin.
Ce matin-là, plus loin, des femmes se
partagent les habits qu'une vieille leur jette
depuis la fenêtre d'un appartement aux
carreaux cassés. Une robe noire -
crêpe et dentelle - atterrit à ses
pieds. A quelques pas de lui, il devine sous les
voiles les gestes retenus, les yeux brillants de
convoitise. Et soudain il piétine la robe,
ses talons à déchirer le col. Un
bouton de verre roule dans le caniveau. Il repart,
les femmes s'écartent pour le laisser
passer, silencieuses, invisibles, excepté
cette main, brodée d'un henné sombre,
et qui s'agrippe comme une fibule à un pan
du tissu.
Personne devant l'université. Le chien qu'il
tient en laisse s'arrête à chaque
réverbère. Il le tire d'un coup sec.
L'animal gémit, écarte les pattes,
lâche une longue traînée d'urine
à côté d'une chaussure
retournée. Le trottoir est jonché de
photos, de jouets, sacs et valises
éventrés, vaisselle brisée,
linge déchiré. Parmi les
mèches de crin d'un matelas
lacéré : une poupée, un
coussin sous la tête.
Rue déserte. Pas même un chant
d'oiseau. Il fait déjà très
chaud. Parfois la puanteur de l'hôpital
Mustapha le rattrape, portée par le vent. On
dirait du lilas oublié dans un vase. Puis
l'odeur se précise : effluences de cadavres
empilés sur le carrelage de la morgue. Ils
ont mis les Arabes d'un côté, les
Européens de l'autre, certains ont le nez et
le bout des doigts rongés par les rats.
Place de la Grande Poste, 11 h 30, il prend la rue
d'Isly. Les Galeries de France sont fermées.
La sirène d'un paquebot traverse les murs
d'Alger comme le vent un feuillage. Descendre tout
de suite sur le port ou continuer vers la casbah ?
Adossé à la statue de Bugeaud, il
s'allume une cigarette. Un homme avance à
l'autre bout de la place courbé sous une
malle. Derrière lui, une femme porte
à deux bras une valise qui la fait
trébucher ; ses mains sont crispées
autour d'une corde reliée à un enfant
qui trotte à ses côtés. A
nouveau la sirène. Il marche vers la casbah.
Le silence retombe, comme un drap.
Longeant la vitrine d'un tailleur - une petite
boutique sombre avec une chaise renversée -,
il aperçoit la silhouette d'un homme qui le
suit. Il s'arrête, recule : « l'homme
» c'était lui - le mur du fond est
couvert d'un miroir ; sourcils épais,
cheveux très courts, fossette au menton,
comment ne s'est-il pas reconnu ? Il repart et
l'étranger réapparaît. C'est un
homme qui s'en va. Un homme qui va prendre le
bateau. Il montait le ton, bombait le torse avec
l'aplomb de ces colons amidonnés d'orgueil :
« Mais cette terre n'était qu'une
ruine, un désert avant l'arrivée des
Français ! » Un homme qui va quitter
l'Algérie.
Depuis qu'il traverse la ville, il comprend qu'il
ne reviendra pas. Il regarde le miroir une
dernière fois : c'est vrai qu'il ressemble
à cet homme-là.
Un petit garçon court à
côté d'une mobylette qu'il essaie de
faire démarrer. Carrefour Benachère.
Plus haut des volets claquent. Des enfants rient
aux fenêtres, à l'intérieur des
femmes poussent des youyous de joie.
Ont-ils déjà forcé sa porte au
98, boulevard Saint-Saëns ? Il serre la
poignée de sa valise. Les fauteuils
orangés, les coussins brodés par sa
mère et la table en rotin qu'il tirait le
soir sur son balcon... Il ne faut plus y penser, il
tâte la poche de sa veste pour
vérifier qu'il a encore la clef. Il n'a
presque rien pris, un costume, le lance-pierres
qu'il s'était taillé, enfant,
à Djidjelli, une enveloppe de papiers et des
photos, pêle-mêle. « Prends-les
toutes, lui avait dit sa mère, même
celles que j'aimais pas. »
Quatre mois déjà qu'elle l'attendait
en France... Le jour du départ, elle avait
balayé l'appartement, jeté de l'eau
sur le carrelage, changé les draps du lit.
Elle passait, repassait devant le grand buffet
laqué noir du salon luisant comme un miroir.
Chaque empreinte faisait taire une peur, elle
aurait voulu marquer son nom partout, crier du bout
des mains : « C'est à moi ! C'est
à moi ! » Ensuite, elle avait
arrosé le caoutchouc du palier, roulé
son trousseau de clefs au fond d'un mouchoir et
descendu l'escalier d'un pas presque
léger.
Un mois plus tard, elle l'appelait de France. Une
voix qu'il ne reconnut pas. Elle avait
oublié des choses, il fallait qu'il note,
est-ce qu'il avait un crayon ? Les mots se
bousculaient et soudain des silences. Il
l'écoutait, écrivait avec soin.
C'était interminable. Elle voulait «
son pays ».
Les gardes mobiles ont dressé un barrage au
bout de la place Lavigerie. « Hé !
Qu'est-ce que vous venez faire ici ? » Il
lève un bras, désigne quelque chose
derrière eux. « Non, vous ne passerez
pas ! Après c'est la casbah. Vous voulez
vous faire tuer ou quoi ? » Tant pis, il
prendra par le square Bresson. Il soupire, change
de trottoir. Le chien refuse d'avancer, il lui
donne un coup de pied.
Au carrefour de la Grande Poste le vent
promène le lilas putride des environs de
Mustapha. Pas une semaine, ces derniers mois, sans
qu'il soit allé retrouver la famille d'un
ami sur le parking de la morgue. Français en
noir, Arabes en blanc, chacun venu pour les siens,
les pions de ce damier-là ne se
mélangeaient pas. Ils attendaient qu'on les
appelle, raides sous le soleil et parfois un peu
penchés comme ces outils oubliés,
plantés au coin d'un champ. Les portes
s'ouvraient, l'odeur devenait intolérable
mais les visages s'animaient en reconnaissant la
dépouille, qu'ils s'empressaient d'emporter,
c'était toujours ça que la guerre
n'aurait pas. Et ce trou creusé à la
hâte au coin d'une allée
poussiéreuse du cimetière
Saint-Eugène. L'ami roulé dans un
drap. Plus de larmes, de fleurs, pas même de
cercueil, à guetter la sirène du
paquebot sur le port, la valise déjà
prête, l'appartement fermé. Même
à ceux-là il soutenait qu'il ne
partirait pas, les suivait jusqu'à
l'embarcadère, les suppliait de rester puis
brusquement se retournait et s'éloignait
sans un mot, sans un signe, comme s'il ne les avait
jamais connus.
Alors pour contredire la radio, les journaux, il
sortait graver la nuit sur les murs des formules de
conjuration. « Nous vaincrons parce que nous
sommes les plus forts ! » De grosses lettres
tracées avec zèle. «
Défendons notre Terre ! » Majuscules
alambiquées. « OAS veille... » Et
ces yeux noirs, stylisés, effrayants, comme
autant de paupières invisibles
dissimulées entre les pierres et capables de
s'ouvrir à tout instant. Ces mots l'aidaient
à oublier l'exode, les maisons
brûlées, le tonnerre continu des
explosions. Boulevard Saint-Saëns, rue
Michelet, rue Denfert-Rochereau, rue Clauzel, place
Hoche : il avait ses itinéraires de phrases
rassurantes pour maintenir l'apparence du nombre
alors qu'il était seul, seul à les
écrire, à les lire, seul à les
surveiller.
Depuis peu un pinceau vert dessinait des couteaux
plantés dans ses yeux noirs ; il dut
abandonner quelques-uns de ses avant-postes,
espérant conserver au moins les murs qu'il
pourrait surveiller du haut de son balcon. Peine
perdue, le FLN opérait en plein jour sous le
nez des militaires et des gardes mobiles qui
n'intervenaient plus. Il retrouvait ses slogans,
à peine repeints en vert, FLN ou ALN
à la place d'OAS et le tour était
joué. Les mots avaient même envahi les
trottoirs et ces murs, qu'il ne voulait plus lire,
ricanaient derrière lui.
Tous les soirs, à huit heures, le couvre-feu
tombait et Alger se taisait avant de
s'assombrir.
Dans ce pays qui ne s'éveille qu'à la
tombée du jour, où la lumière
des cafés tient lieu de
réverbères, lorsque le Siroco prend
ses quartiers d'hiver, les ânes dans les
ruelles retrouvent lentement le chemin des enclos ;
quand les grappes de bougainvilliers
dégoulinent le long des murs, et le jasmin
si lourd qu'il couvre l'haleine discrète de
la fleur d'oranger ; tandis que les vieux sortent
enfin des maisons et s'assoient au fil de la rue
sur des chaises cannelées dont ils ont
scié un pied pour suivre la pente, et tous
ces éventails comme des mains qui s'agitent
là-haut sur les balcons ; c'est bien avant
la pénombre mais déjà les
cigognes et les ombres bleuissent et ces
traînées de cendre au long des
escaliers ; tandis que chaque bruit - poulies de
cordes à linge, le crépitement de
l'huile, les enfants qui s'appellent - laisse
après le silence comme un semblant
d'écho ; la femme aux voiles blancs, une
jarre sur la tête, et le petit
derrière à enfiler ses pas ; à
cette-heure-là, magique entre toutes,
lorsque les murs s'embrasaient d'un soleil
déclinant où se fondaient l'arabe,
l'espagnol, l'italien, le français, Alger
exultait, unie dans la revanche de l'ombre : cette
promesse de fraîcheur qu'elle retrouvait tous
les soirs avec le même
étourdissement.
Mais maintenant, hommes, femmes, enfants,
cloîtrés dans le fond des maisons,
toute une ville, verrous tirés,
privée de crépuscule. Tandis que
dehors, sous les platanes, à la rencontre
d'un vent de mer barbouillé de mazout et
d'épices et d'une de ces bouffées de
jardins invisibles, là, à l'endroit
précis où ils auraient dû
être, se tenaient leurs geôliers,
mitraillette à l'épaule,
encadrés de chars, de camions, à
scruter porches et balcons.
A l'heure dite, Alger se taisait tout à
coup, fervente, recueillie, le front sur les volets
fermés, le dernier rayon de lumière
sous la porte du palier.
Voilà. Le mur d'en face avait cessé
d'être rouge. Le silence s'alourdissait
alors, saturé de colère et d'une
vibration douloureuse, compte à rebours
murmuré par la ville tout entière :
« Où ? Dans quel théâtre ?
Quelle arène ? Quel quartier ? Arabe ?
Militaire ? Pied-noir ? Qui, ce soir, le premier
profanerait la ville ? »
En ces veillées de guerre il
éteignait la lampe et s'allongeait sur son
lit. Un plan d'Alger imaginaire occupait son
plafond qu'il parcourait, du jardin d'Essais - un
étoilement de craquelures au-dessus de la
porte de la cuisine - jusqu'au cimetière
Saint-Eugène - l'auréole d'une
ancienne gouttière à l'entrée
du balcon.
« Vive Salan ! » : une voix d'homme
démente, suraiguë entrait brusquement
dans sa chambre puis une rafale de mitraillette, au
même instant une explosion. Et son regard
s'arrêtait à l'anneau de cuivre du
plafonnier en même temps qu'il murmurait
comme pour se rassurer : « Bab El Oued,
Belcourt, Kouba... » Puis, angoissé par
cet intervalle de silence, il cherchait à
deviner le lieu de la prochaine explosion,
interrogeait fébrilement la lézarde
de la rue Rovigo, la moulure des entrepôts de
la gare maritime, le petit clou penché de
l'hôpital Mustapha.
Trois brèves, deux longues : cinq coups
frappés sur le cul d'une casserole - encore
Bab El Oued. « Ti-ti-ti, ta-ta : »
première réponse lointaine - sans
doute du Telemly - puis une autre : «
Al-gé-rie, fran-çaise »
hurlée tout près d'ici. Mais
déjà le concert de casseroles
s'amplifiait, « Al-gé-rie,
fran-çaise », la cadence
s'accélérait. Cri d'une femme,
interminable. Sirène d'une ambulance. «
Ti-ti-ti, ta-ta. » Un char sous sa
fenêtre. Encore une explosion. Et ces flammes
derrière les volets - peut-être la
caserne d'Orléans. « Ti-ti-ti, ta-ta.
» « La Redoute, Croix-Rouge, Belcourt,
Hamma, Tagarins. » La ronde folle de ses yeux
au plafond jusqu'à la nausée,
jusqu'à sentir son corps traverser le
matelas comme aspiré au fond d'un immense
tourbillon. Il agrippait la couverture, essayait
une dernière fois de relever la tête,
soudain il s'endormait.
Le lendemain il découvrait des bouquets de
fleurs fraîches disséminés sur
les trottoirs à l'emplacement des flaques de
sang, ailleurs le mort attendait qu'on l'emporte
sous un drap. Chaque matin la ville
s'éveillait avec de nouvelles meurtrissures,
voitures incendiées, trouées de
lumières des maisons dévastées
; pourtant il arrivait au travail à la
même heure, heureux d'accrocher sa veste dans
l'armoire de fer gris, de réclamer sa tasse
bleue - l'ébréchée - pour le
café de dix heures, rejouant les mêmes
rituels de conjuration, ne s'autorisant à
regarder Alger que par la fenêtre d'angle :
quelques toits et un coupon de mer, pas encore
entamés par la guerre.
Parfois il croisait dans les couloirs un coursier
arabe, originaire de Djidjelli. L'homme connaissait
la maison de son père. « Si ça
se trouve, on a pêché les oursins
ensemble quand on était petits... » Et
l'Arabe souriait, parce que c'était toujours
la même phrase. Après, il savait que
le pied-noir lui parlerait des trous à
murènes, des figuiers bleus dans le verger,
des fritures de rougets sur le port...
Une nuit qu'il collait des affiches derrière
le square Bresson un homme avait surgi de
l'obscurité. Il cherchait son arme et
l'autre sortait déjà son couteau
lorsqu'ils s'étaient reconnus.
C'était l'Arabe de Djidjelli - celui qui
avait été enfant dans le même
village que lui -, les mains couvertes de peinture
verte. Un de ceux qui salopaient son travail,
détournaient ses phrases, lui changeaient la
couleur des mots. Et l'autre pensait sans doute la
même chose, « FLN » se lisait
encore sous le papier fraîchement
collé.
Silencieux, chacun regardait son ennemi,
étonné de lui trouver enfin un visage
mais un visage si familier qu'ils comprenaient au
même instant que la guerre avait tout envahi.
Ils auraient dû s'entre-tuer mais
s'étaient salués avec courtoisie
comme si la mort donnée après le
couvre-feu ne pouvait être que sournoise,
couteau sous la gorge, coup de feu dans la nuit.
Puis chacun était reparti.
Après cette nuit-là ils ne
s'étaient plus adressé la parole. A
peine un regard qui semblait dire : « Tu viens
de Djidjelli mais tu es mon ennemi. » Pourtant
ils s'observaient. Une démarche un peu
lente, un cerne trop accusé, tout
était interprété : ils
étaient l'un pour l'autre l'emblème
de chaque camp.
Hier, à deux jours de l'indépendance,
l'Arabe est venu frapper à la porte de son
bureau. Lui, il avait déjà compris
qui cachait ses mains sous la table pour que
l'autre ne les voie pas trembler.
« A l'âge où tu pêchais les
oursins je cirais les chaussures avec mon
frère sur la place de la mairie. Ton
père, il avait une barque rouge et
blanche... Il la prêtait à mon
oncle... Le reste j'ai oublié. » Il
s'est retourné comme s'il n'avait plus rien
à dire puis, baissant soudain la voix :
« Ils ont ton adresse... Demain, ils vont
venir te tuer... »
On ne peut défendre une cause - aussi
trouble soit-elle - que lorsqu'on ignore l'heure de
sa mort, mais dès qu'elle se précise
on ne lutte plus que pour sa vie.
Des chiens se battent devant lui square Bresson. Il
s'écarte. Des touffes de poils volent, ils
poursuivent un sloughi qui secoue un
éventail multicolore laissant
derrière lui une traînée de
plumes rouges et lumineuses. Il s'arrête, en
ramasse une : c'était un perroquet.
Et maintenant, où aller ? A
côté, il y a pourtant le kiosque
où il achetait son journal les soirs
où il coupait par la rue Garibaldi pour le
boulevard Carnot, le « Cintia », les
terrasses de l'Aletti. Les soirs où il
rentrait chez lui...
Il s'adosse au kiosque, les yeux baissés
vers le sol. Et encore des papiers sous les bancs.
Qu'a-t-il vu d'autre aujourd'hui ? La ville a
défilé aussi vite que cet oiseau mort
emporté par le chien : ordures et caniveaux.
Il hausse les épaules, promène un
regard distrait sur les immeubles qui longent le
square. Soudain le vert criard étalé
sur un mur le gifle comme une détonation. Il
tourne la tête mais trop tard, ses yeux n'ont
pu éviter la banderole, un slogan de
victoire, et les lettres - vertes encore - sur le
banc.
Il ramasse sa valise, les images se bousculent
déjà devant ses yeux, il repart,
traverse la rue Garibaldi tandis qu'au même
instant à l'autre bout d'Alger un torrent
verdâtre de fanions, d'étendards,
submerge le boulevard Saint-Saëns jusqu'aux
premiers balcons, brise les vitrines de la rue
Charles Péguy, noie les marches de la Grande
Poste, macule les enseignes de la rue d'Isly. Et le
torrent enfle, grossi par les drapeaux
plantés à travers les ruelles
escarpées ; il rugit de tous ces mots,
toutes ces phrases qu'il s'était
refusé à voir et qui lui reviennent
avec une telle précision qu'il se met
à courir, ne regarde plus rien, tout
à ces rues qui se referment après
lui, poussé, vomi par la ville jusqu'aux
premières marches du port et la mer juste
après.
Les bruits s'éteignent à mesure qu'il
descend et des quartiers s'effacent, mangés
par l'escalier. En bas, c'est un autre
bourdonnement, une foule sombre et harassée.
Une vieille 403 remonte l'avenue en klaxonnant, des
bouquets de mains aux portières. Il
lève le bras puis le laisse retomber. Deux
marches encore. Le klaxon se tait, un soldat le
pousse vers une file. Il s'y range. A quelques pas
de lui une femme porte un manteau d'astrakan, son
chapeau de paille déchiré cache une
épaisse chevelure sombre. Immobile, elle
regarde vers la mer, un duvet de sueur au-dessus de
la lèvre, son chignon lourd, humide, lui
goutte dans le cou. A ses pieds, une vieille assise
sur une chaise pliante s'évente avec un
missel retourné. Des images tombent à
chaque geste : communiantes béates, colombes
au rameau d'olivier, le sol en est jonché.
Et cette autre qui compte et recompte ses valises,
cognant son front à chaque tour, comme si
elle s'était incluse parmi les bagages et
craignait qu'on ne l'oubliât.
Le soleil à mi-ciel lui regarde la nuque. Il
entend la sueur couler dans ses oreilles. Le chien
dort à ses pieds. La femme au manteau
d'astrakan n'a toujours pas cillé tandis que
la vieille dame, front posé sur le missel,
respire lentement.
Un ordre est crié à l'entrée
des douanes de la gare maritime, tout au bout de la
file. Les dos se lèvent puis s'abaissent
avec la même langueur que les vagues
huileuses qui s'épuisent sur le ciment du
quai. Encore un petit pas. Il les laisse partir
devant puis, avec une infinie lenteur, comble
l'intervalle qui les sépare et s'immobilise
à regret.
Puis ce bruit comme une détonation. «
Encore un règlement de comptes... »
murmure quelqu'un derrière. Lui se racle la
gorge, s'apprête à parler puis
renonce, serre ses omoplates, le temps de sentir un
peu d'air courir sur ses épaules
trempées avant que le tissu brûlant ne
s'y recolle.
Les yeux dans les boucles noires du manteau
d'astrakan. Voix d'un enfant qui compte. Ils jouent
sûrement à cache-cache. Où sont
les autres ? Peut-être accroupis près
des gros tas d'ordures au pied de la rampe
Chasseloup-Laubat, monceaux d'impudeurs,
mémoires de chiffons, de cartons et de
boîtes défoncées. Un petit
garçon s'approche d'un jouet. Une fillette
marche à sa rencontre : « Y a plus
rien, sale bicot ! J'ai tout cassé, tout
cassé ! » Elle repart en courant.
Encore les boucles noires du manteau
d'astrakan.
La mer a changé depuis son dernier regard.
Tout à l'heure elle montrait ses courants,
ses fonds de sable, ses champs d'algues noires sur
les rochers à oursins, à
présent elle ne parle plus que de la
nuit.
Lui s'étire, danse d'un pied sur l'autre. Le
sang descend à ses chevilles, ses doigts
recommencent à bouger. Et la couleur revient
peu à peu sur la ville. Les blancs se font
plus nuancés, révèlent un ocre
insoupçonné, la sueur de la brique
sous la chaux fendillée, la rouille d'un
volet. Les maisons s'écartent, se
détachent. Le vermillon d'un store
dénonce une rue. Et la rumeur d'Alger
dévale les escaliers. Pétards,
musique arabe et concerts de klaxons. Youyous sur
un balcon. Il reprend sa valise, interroge la femme
au manteau d'astrakan : « On n'avance plus
depuis des heures ! » Quelqu'un murmure :
« On dirait qu'ils cuisent des merguez place
du Gouvernement... »
Il tourne la tête de l'autre
côté du port. Les petits rougets frits
des quais de la Pêcherie ! Roulés dans
un papier journal, déballés pour la
kémia sur la table d'un bistrot, deux doigts
d'anisette et à peine un glaçon. Il
tournait le verre, le glaçon dansait et au
dernier tintement : avalé, croqué,
comme le créponné du square Bresson
lorsqu'il était enfant. Le goût de
l'anis encore sur les lèvres, il prenait son
scooter pour sa tournée des jardins.
Boulevard du Telemly, parc Saint-Saëns, parc
Galland, jusqu'au palais du Gouverneur,
Général Youssoff, Brazza,
Fourreau-Lamy, villa Djenan El Mufti, les pins du
bois de Boulogne...
Un sac de vent sous la chemise, il ralentissait
chaque fois que l'haleine fraîchissait -
souvent bien avant la terre et les fleurs. Les
parfums couraient comme des ombres sur ses bras. Le
ficus précédait la rue Michelet alors
que l'oranger semblait retenir sa respiration puis
s'accrochait à ses habits et lui restait
jusqu'au bain. Pointe Pescade ou en bas de Bab El
Oued, la mer le dessaoulait, le libérait de
l'étreinte des odeurs et l'anisette
d'après n'avait plus le même
goût...
Tintement des verres sur le comptoir en formica,
les rires, la radio. La ville parle à voix
haute dans son dos. C'est terrible, il entend tout.
Il allume sa cigarette. Devant il n'y a rien
à voir. Rien que cette foule impavide, ce
troupeau de manteaux et de cernes tout juste bons
à pousser leurs ballots - et qui ne quittent
pas des yeux le paquebot arrêté. Il
pointe sa langue pour sortir et recracher des
petits bouts de tabac. De toute façon
à quoi ça leur sert de regarder ce
bateau ? Ils y seront bien assez tôt ! Et
leurs soupirs - il se frotte la lèvre -,
c'était avant qu'il fallait se battre.
Maintenant... Il a reculé d'un pas et
promène devant lui un regard
acéré qui soulève les
chapeaux, s'attarde avec une vilaine complaisance
sur les traces de fond de teint au revers des
chemisiers, les ongles noirs, les pieds
enflés. Il a envie de reculer davantage,
écrase un pied derrière lui et
soutient le regard avec insolence. Elle peut se
teindre les cheveux en blond, on voit bien que
c'est une Mauresque avec ses sourcils noirs. «
Monsieur, vous m'avez marché sur le pied.
» Et l'accent ! Rien à faire, tu auras
toujours l'air d'une bougnoule, ma pauvre ! Il
pioche dans son paquet la cigarette providentielle
qui lui donne un prétexte pour resserrer ses
lèvres, ne pas répondre. La femme
attend qu'il s'excuse, qu'il lui parle, et lui la
trouve grosse, laide, vulgaire, et l'inonde de
fumée.
Des milliers de personnes remontent le boulevard
Carnot, foule verte et blanche qui vient de
répéter le défilé du
lendemain pour les fêtes de
l'indépendance et promène son costume
dans les rues des beaux quartiers...
Il plonge sa main dans la poche de sa veste, prend
sa clef, la serre de plus en plus fort. Oui c'est
ça, des enfants, des hommes, des drapeaux -
serre encore jusqu'à ne plus sentir ses
doigts -, les femmes on n'est plus près d'en
voir maintenant. Il ne distingue que leurs
silhouettes, pourtant il se figure qu'ils sont tous
à sourire. Et c'est comme si la clef lui
transperçait le poing, s'éparpillait
dans ses veines, remontant le long de son bras
comme cette épingle rouillée qu'il
s'était enfoncée dans le talon et il
ne fallait plus qu'il bouge - disait sa mère
- autrement elle irait jusqu'au cur, le
cur dès qu'on le touche à peine
un peu déjà il meurt...
C'était ça qu'elle disait et
maintenant la clef et ils rient sur la rampe ces
melons, ces larbins ! Eux qui devaient descendre du
trottoir lorsque son père avançait et
qui ont ouvert ses placards, oui ils l'ont fait. Il
sort la main de sa poche, son poing est blanc,
toujours serré. « Et ils ont
écrasé mes disques de Gershwin parce
qu'ils ne savent pas ce qui est beau. On leur a
tout appris, vrai ou pas ? Et c'est comme ça
qu'ils nous remercient : en insultant ma
mère, en pissant sur mon lit, en arrachant
le papier peint, en cassant mes tableaux. A de
vrai, je suis sûr qu'ils l'ont fait. »
Il ouvre sa main, laisse tomber sa clef, se
retourne vers la mer. « Ils l'ont fait... Les
salauds ! »
A peine les cheminées du paquebot ont-elles
commencé à fumer que la vieille au
missel a rassemblé ses bagages. C'est une
fumée épaisse que le vent couche sur
les têtes comme un drap. Va-t-on enfin partir
? Regards de biais vers la vieille qui n'a toujours
pas reposé ses valises, pousse sa cantine du
bout du pied. Un enfant pleure derrière lui.
C'est la première fois qu'il l'entend.
Il y a la voix haut perchée de la brune,
robe jaune, le miaulement du chat dans son panier.
« Les douaniers n'acceptent que vingt kilos de
bagages... » La nouvelle se promène -
d'oreille en épaule et ceux qui la
découvrent s'ébrouent avec
indignation. « A votre avis, ça
pèse combien ça, monsieur ? » La
femme au manteau d'astrakan lui présente un
ballot qu'il soulève en
grimaçant.
« Mais puisque je vous dis qu'il n'y a plus de
bateau pour la France ! »
Tout le monde se tait, têtes tournées
vers les barrières à l'entrée
de la douane.
« Vous faites erreur monsieur... »
L'homme est petit, lui n'en voit que le bout du
chapeau. « Tenez regardez, c'est marqué
sur mon billet : je vais à Port-Vendres...
» Sa voix s'éteint par instants.
« Le bateau est complet, maintenant c'est
Gibraltar ! Là-bas vous trouverez un train
qui remonte sur Bordeaux et Toulouse en passant par
Hendaye. Ils vous expliqueront à la
douane.
- Mais... » le bout de son chapeau
tremble comme la flamme d'un briquet, « c'est
que j'ai payé pour aller à
Port-Vendres... et...
- Gibraltar ! C'est Gibraltar... ou
vous restez à Alger ! »
Le douanier remonte la file, s'arrête tous
les trois pas : « Gibraltar ! », repart,
trois pas encore : « Gibraltar ! » Mais
un homme l'attrape par la manche. « C'est vrai
qu'on n'a plus droit qu'à vingt kilos de
bagages ?
- Et comment qu'on vous embarque tous
si vous êtes si chargés ?
- Mais c'est le poids de ma valise,
monsieur, elle est en bois. J'ai dû
démolir un placard pour me la fabriquer. On
n'en avait plus, les seules qui restaient c'est les
Arabes qui les vendaient, du carton cher comme de
l'or que j'avais pas l'argent pour payer !
- Vingt kilos ! » hurle le
douanier en se dégageant, et trois pas plus
loin : « Gibraltar ! Vingt kilos ! »
L'homme à la valise de bois lève le
poing mais sa voix est couverte par la
sirène du paquebot. Le début de la
file s'ébranle lentement. Ici ils n'ont
toujours pas bougé. Agenouillée, la
vieille au missel contemple sa malle puis
l'entrouvre, glisse ses mains sous le couvercle,
tâte la laine d'un châle,
reconnaît ses napperons. Les prunelles
absentes, elle fouille sa mémoire,
appliquée à restituer à chaque
chose que caressent ses doigts la pièce, le
meuble et la part de lumière qui leur
appartenait et qu'elle leur murmure une
dernière fois, incapable de songer seulement
à l'inéluctable déballage,
imaginer d'autres mains que les siennes à
trier, sa vie partout défaite, partout
éparpillée.
Et encore la sirène. La file avance,
frôle la vieille. Vingt kilos... Il faudrait
pourtant qu'elle choisisse. Immobile,
recourbée, elle ressemble à un
château de sable que la mer vient
déjà d'encercler. Puis il la devine
aux épaules qui s'écartent, à
ce petit espace que contournent les pieds. Puis
plus rien.
Le soleil regarde le quai avec parcimonie : un
profil, le bout d'un soulier, la corde de la
passerelle... Derrière lui ils sont trois
enfants à pleurer. Longtemps il est
resté le dernier de la file et la ville
juste après. Bon, il pouvait bien encore en
venir un ou deux et il aurait pu dire par la suite
: « J'ai été parmi les derniers
à quitter l'Algérie. » C'est
à lui qu'on aurait demandé pour la
ville, et comment était sa rue, et comment
son quartier. Seulement voilà : il en
arrivait d'autres. Tant et plus. Comme le trou
creusé à côté de la
source : on le vide et il se remplit d'eau - ils
venaient sans bruit. Maintenant il y en avait
jusqu'au pied de la rampe. Mais d'où
sortaient-ils ? Peut-être des caves où
ils s'étaient réfugiés. A
moins qu'ils n'arrivent des villages, tours de
garde dans le pigeonnier de la cour, à
regarder pourrir la récolte et cette poule
qui les nargue, qu'ils n'osent aller courser. Les
fellagas sont partout, à plat ventre dans
les herbes, derrière chaque olivier ; ils
imitent le chacal quand la nuit est bien noire,
pour qu'ils ne s'endorment pas dans la ferme, que
leur peur ne cesse jamais. Mais le jour se
lève une fois encore et c'est le même
émerveillement, parce que le ciel n'a pas
changé, la terre porte le blé, il y a
encore tant de raisons d'espérer. Jusqu'au
drame. Le mort de trop, au-delà de toute
parole, celui d'aucune consolation. La douleur est
si forte que le pays soudain n'est plus rien
à côté. Le temps de fermer la
maison, brûler les champs, trouver une
voiture, et ce soir sur le port...
Allez... Il en viendra encore beaucoup lorsqu'il
sera parti. Et qui traverseront Alger par le
boulevard Saint-Saëns. Et qui verront une
femme - peut-être un homme - là-haut
sur son balcon. Ils ne sauront jamais qu'un autre,
parti pour la France, avait vécu ici. On
leur demandera pour la ville mais que pourront-ils
répondre ? Il est seul à savoir. Lui,
il aurait voulu partir en éteignant la
lumière. Un dernier regard - le sien,
évidemment - puis il aurait appuyé
sur l'interrupteur pour laisser l'Algérie
dans le noir, le noir pour tous ceux qui seraient
restés, le noir pour
l'éternité.
Soudain on lui fait signe, il entre dans la douane
et Alger disparaît.
Détrempée de sueur, la chemise du
douanier lui dévoile la poitrine et le
dessous des bras.
« Qu'est-ce que c'est que ce chien ? Et posez
cette valise que je la pèse !
- Un bâtard... Il est à ma
belle-mère. Elle est déjà en
France...
- Ouvrez la valise ! Et l'enveloppe,
là ?
- Des archives confidentielles. C'est
pour le siège de l'Urbaine-Vie à
Paris. »
Le douanier lève la tête : «
C'est le chien ou la valise ! Pas les deux !
- Je prends le chien ! » Il
répond très vite, sans
réfléchir, en même temps qu'il
plonge ses deux mains dans les poches de sa veste.
Les poches sont bombées, les poings sont
serrés.
« Prenez quand même les archives
puisqu'ils en ont besoin à Paris. »
Il ouvre la valise, tire à lui les photos,
les doigts comme les dents d'un râteau.
Djidjelli, Chréa, Orléansville,
Relizanne, Tenes, Surcouf... Estampillées au
dos d'une belle écriture grise. Elles se
retournent, elles se froissent, elles
s'écornent. Il les ramasse, en bourre les
poches de son veston, noue ses gants de boxe puis
coince le lacet derrière sa nuque. Oncle
Auguste lui sourit, le violon à la main, il
ramasse cette dernière photo et dessous le
visage de son père, referme la valise d'un
coup sec. « Maintenant vous pouvez jeter !
»
Le chien tire sur la laisse, il franchit la
passerelle, gants de boxe sur la poitrine,
l'enveloppe des archives coincée dans le
pantalon. Martèle les lattes du pont, regard
baissé, clous de fer, tache d'huile
étouffée de sciure, il ne veut pas
les voir, louvoie entre les grappes d'enfants, le
bébé endormi sur un matelas de laine
au fond d'un petit carton. Pas les entendre non
plus. Va s'asseoir sur une caisse en bois à
l'arrière du bateau. A côté un
vieux se frotte le visage d'une main raide,
courbée, qui lui racle les joues comme les
miettes sur une table. Il détourne enfin la
tête. Il a envie de crier.
C'est la presque-nuit, le soleil s'est roulé
dans les nuages. Il l'aperçoit par
intermittences comme derrière une longue
main gantée de noir qui l'enfonce peu
à peu dans la mer. Le soleil se
débat, on dirait qu'il se noie. Un dernier
rayon et plus rien.
Ce soir le soleil s'est éteint d'un seul
coup.
Gibraltar. Il ne se souvient plus comment il a
trouvé la gare. Aucune mémoire de la
ville. N'a pas pris le temps de
déjeuner.
« Tu es boxeur ? » Brusquement il
comprend qu'on lui parle, se redresse. Le chien
dort à ses pieds et ce battement : il est
dans le train pour Hendaye, un vieux tortillard
tout en bois même les banquettes, et qui
grince, gémit dans les côtes.
« Dis... Tu es boxeur ? » Le vieux
insiste, le doigt tendu vers les gants qui pendent
sur sa poitrine, « parce que moi aussi
j'étais boxeur... Et c'est pas tous les
jours que... Tu permets ? » Il se lève,
pousse un sac, s'assoit à ses
côtés. « Diouf, Cerdan,
Lamperti... C'était quand même quelque
chose... sans compter Halimi...
- Halimi, je le connais...
- Tu veux dire que c'est ton... ami ?
»
Pourquoi a-t-il hoché la tête ? Et
voilà qu'il s'entend répondre :
« Alphonse ? Mais c'est plus qu'un ami, c'est
un frère ! » Le vieux le regarde,
subjugué. Comment lui expliquer qu'il n'est
pas un pied-noir dans ce train qui n'ait
répondu la même chose, parce qu'il
fallait être à Alger ce fameux soir du
8 octobre 1960, entassés devant
l'écran télé d'un bar
silencieux comme c'est impossible dans ce pays
à cette heure, à regarder l'enfant du
pays « venger Jeanne d'Arc » en quinze
rounds, contre Freddy Gilroy sur le ring de la
Harringay Arena à Londres ; parce que ce
pied-noir champion du monde les rendit
invulnérables, le temps d'une soirée,
insouciants à en oublier la guerre...
Le train avance au ralenti, champs d'oliviers, murs
de pierres grises et parfois un moulin ; il a le
temps de voir l'il noir des mulets qui
longent la voie ferrée avec leurs grosses
gerbes d'avoine comme des ailes repliées.
Dehors ce n'est plus la même terre. La
lumière a une autre manière de
regarder les branches, de souligner les troncs et
l'écorce est plus brune, lui manque
l'argenté qui se mettait partout jusqu'au
moindre caillou. Une femme passe, toute vêtue
de noir. « Au fond je ne lui mens pas : ce
n'est plus l'Algérie ! »
Il a accepté la gourde de vin tiède
que le vieux lui tendait, maintenant il rit,
attrape une cigarette, cherche une boîte
d'allumettes en tapotant sa veste, en grille
quelques-unes avant d'attraper, en
grimaçant, la flamme du briquet.
« J'ai des amis qui sont montés ! Faut
que je te les présente ! » Lui marche
derrière le vieux, se prend les pieds dans
la laisse du chien, se rattrape à la barre
de la fenêtre, gare de Grenade.
« Il s'appelle Alain, vient d'Alger... Un ami
d'Alphonse Halimi... » Il sourit en hochant la
tête. Les deux hommes ont des guitares. Le
premier est brun, ébouriffé, sa veste
porte des traces de boue, il est pieds nus dans ses
souliers. Un feutre gris dissimule le visage de
l'autre. Des mains blanches, longues,
extrêmement soignées.
Ils sont assis en face mais lui ne comprend rien
à ce qu'ils se racontent. Et toujours ces
allées rectilignes, ces arbres trop bien
rangés. Non, il ne pouvait pas rester ou il
aurait fini comme Pierrot : des mouches autour des
lèvres avec ce regard blanc, retourné
au tréfonds des orbites pour ne pas voir la
lame du couteau approcher. Maintenant au bout des
champs il y a la terre qui tremble, une
fumée transparente sur la ligne d'horizon.
Le ciel paraît moins bleu. A moins de quitter
Alger quelque temps... Pour Djidjelli par exemple,
la maison de sa mère... Avec les volets
fermés, qui aurait fait attention ?
Zouïna serait venue toutes les nuits lui
porter à manger, on l'aurait
oublié... Non. La femme courbée sur
les foins disparaît par instants comme un
reflet sur l'eau. Un Arabe ça n'oublie pas.
Un enfant est assis à côté
d'elle qu'il avait pris d'abord pour une pierre.
Ça ne pardonne pas non plus. Et ils sont
nombreux, tellement plus nombreux que nous ! A ne
plus oser tourner la tête vers les hauteurs
d'Alger quand le soir approchait parce qu'ils
allaient allumer les lampes à la Bouzareah,
aux Carrières Jaubert, à Climat de
France et jusque dans les cimetières. Ils
attendaient, autour de la ville ; ils avaient
traversé les déserts, pauvres d'entre
les pauvres, dévalé les montagnes,
leurs enfants pour unique bagage, abandonné
les tentes, les abris de tôle pour être
là les premiers quand les Français
s'en iraient. La nuit tombait sur les collines, des
millions de paupières s'entrouvraient et
bientôt une constellation. Il les entendait
rire, frapper dans leurs mains, rêver
à voix haute, tandis qu'en bas Alger se
rétractait devant toutes ces prunelles,
tandis qu'en bas, ils avaient renversé les
armoires, fermé les portes, ils
écoutaient la radio parce que c'était
fini, ils ne pourraient plus jamais regarder.
L'homme au chapeau a sorti un sachet d'olives et un
pain entamé. Le vieux lui tend le vin puis
lui coupe une tranche. Ils lui font signe de
manger.
Debout, face à face, ils ont pris les
guitares. Un pied sur la banquette,
voûtés jusqu'à leurs mains. Lui
mordille un noyau d'olive en retenant sa
respiration.
Tiens... On dirait... C'est un air de Django
Reinhardt. Les vignes défilent comme un
voile devant le tourne-disque beige, les motifs
sombres de l'éventail japonais : une musique
qu'il n'avait jamais écoutée ailleurs
qu'entre les murs de sa chambre. L'ombre du train
éteint une procession de roses
trémières, plantées sur ses
lourds rideaux gris. Le vieux frappe dans ses
mains, le rythme s'accélère. Chaque
battement efface un meuble, une fenêtre,
retire un tapis. Il ne reste plus que le bois
sombre des banquettes, gouttes poussiéreuses
aux carreaux, la petite pièce ronde cousue -
avec un drôle de fil rouge - au coude de la
veste du musicien et la musique à
côté, la musique bien présente,
comme revenue d'Alger... « La prochaine fois
que j'écouterai cet air-là je
penserai au train... » Et quelque chose lui
serre la poitrine, parce qu'il vient de comprendre
qu'il a perdu sa chambre, une seconde fois.
Dehors, la nuit commence à tomber.
L'aboiement du chien le réveille en sursaut.
Il a froid. Deux douaniers derrière le
faisceau d'une lampe-torche. Pas possible comme il
a faim. Aurait-il dormi vingt-quatre heures
d'affilée ? En se redressant il renverse une
bouteille vide qui roule à l'autre bout du
compartiment. Les douaniers s'impatientent. Bien
sûr qu'il parle français ! Le train
est arrêté, une histoire
d'écartement de rails. C'est donc Hendaye,
c'est donc qu'il a dormi vingt-quatre heures
d'affilée ! Les gitans ne sont plus
là. Ultime attention : ils ont laissé
près de lui sur la banquette les olives et
le quignon de pain. Mes papiers ? Il garde la main
tendue, ne parvient toujours pas à
distinguer leurs visages. Remet son portefeuille
dans sa poche. Se rendort aussitôt.
Bordeaux. Quelqu'un le secoue brutalement qui n'est
plus là lorsqu'il ouvre les yeux. Tant
mieux, il essuie la salive coulée sur son
menton puis pris soudain de panique ramasse tout en
un clin d'il. Monte dans le premier train
arrêté. Il n'y a personne, le train
démarre. Et s'il s'était
trompé ? La banquette est molle, un
skaï verdâtre. « Bordeaux-Toulouse
», c'est inscrit sur la vitre. Et toujours la
même léthargie, il laisse aller sa
tête, relâche les bras sur son ventre
et plonge dans un sommeil lourd où le sang a
une couleur de cendre, où les cris
étouffés lui viennent à
contretemps.
Le train ralentit, trébuche et parfois
s'arrête - des couteaux qu'on aiguise sur les
rails - puis repart quelques secondes,
hésitant, sans élan, pour stopper
à nouveau. Les carreaux sont humides,
poisseux au-dedans. Une grande cheminée de
briques rouges. Il n'a pas dû dormir bien
longtemps depuis Bordeaux. Il se redresse. La gare
? Déjà Toulouse ?
C'est pas possible qu'il soit seul sur ce quai. Il
se retourne, espère au moins une famille,
une valise, un visage froissé de fatigue. A
croire que tout le monde a fait semblant de partir,
un bateau de figurants qui ont profité de
son sommeil pour filer de gare en gare, plier le
décor et rentrer à Alger. Le pain et
les olives ! Demi-tour, retourne en courant au
wagon. Trop tard, le balayeur les a
déjà jetés qui se baisse sous
la banquette, ramasse une enveloppe beige, lit
à voix haute : « Archives de... »
« C'est à moi, merci ! »
C'est une ville qu'il traverse pour la
première fois. Il serre les pans de sa
veste, les gants de boxe en écharpe, regarde
droit devant lui. Place du Capitole. Un bar est
ouvert devant une terrasse vide, chaises
retournées, parasols jetés en tas
contre un mur. Certains ressemblent à des
corps allongés. Sous une table un journal
replié. Il le ramasse.
« Pour téléphoner s'il vous
plaît ? » Un homme assis au fond de la
salle lui montre le sous-sol d'un air las.
Pâle, les joues d'un gris bleuté, il
reconnaît à peine son visage dans la
glace. Les yeux, ça doit venir des yeux, ils
n'ont plus tout à fait la même
expression.
« Allô... C'est moi... C'est Alain.
- Ah... C'est vous... Solange est
couchée. » Une voix, distante, presque
hostile. « Ainsi vous êtes en
France...
- Oui, tout près, à
Toulouse. Ma femme va bien ?
- Vous la verrez demain. Trouvez-vous
un hôtel. Il est trop tard pour venir vous
chercher ! »
Il remonte s'asseoir, commande un café. Les
lumières sur la place s'éteignent
toutes en même temps. Il a pris le journal,
le déplie lentement.
« DEMAIN L'INDÉPENDANCE ! »
Une grande photo noir et blanc s'étale
à la une. C'était hier, une foule sur
une avenue d'Alger. Hier... Lui il avait
déjà quitté l'Algérie
et ceux-là marchent d'un pas léger
qui ont le soleil dans le dos. Partout où
ils vont la ville respire. Il est parti, rien n'a
changé. A cette heure-là, il
était dans le train, loin de ceux-là
qui déambulent. Oui, déjà plus
de deux jours qu'il a pris le paquebot. Le temps de
disparaître, de s'ôter toute chance
d'être là, ce soir, dans la photo.
Ici, il fait froid. Il plisse les paupières,
se rapproche du papier jusqu'à ajuster le
vert poussiéreux des palmiers sur le grain
sombre de l'image, retrouver l'ocre brun des troncs
dont l'ombre cendrée accentue la blancheur
du mur - et ce rideau envolé, comme une
mèche sur un visage. Plus haut, à la
lisière du toit, il replace les nids de
martinets, à peine suggérés
par la photo et qui lui reviennent maintenant en
mémoire. Puis, satisfait des couleurs, il
introduit les figurants : la mule courbée
sous les gros melons jaunes, le tramway
précédé d'une nuée de
vélos aux roues incertaines, cachées
sous les burnous brodés, dont les pompons
tressautent chaque fois qu'un piéton
poursuit, le nez en l'air, la ronde de tous les
parfums. A présent que tout est là
c'est à son tour d'entrer. Cette silhouette
noire, à côté du fleuriste -
celle qui dépasse à peine de sous le
porche -, aurait bien pu être la sienne : il
prenait cette avenue plus de trois fois par jour.
D'ailleurs c'est lui. Il s'allume une cigarette et
regarde les gens passer : cette belle brune, les
cheveux coiffés en chignon, l'enfant, sa
corbeille de gâteaux sous le bras
escorté sans doute d'abeilles et de mouches.
Paniers de piments rouges, jaunes et verts sous le
regard exorbité des moutons
décapités. Et puis, il y a cette
femme accroupie un peu plus loin, voilée de
blanc, qui choisit son persil dans les bidons de
fer posés sur le trottoir. Il ne voit que
son bras rond et doré qui ramasse un brin de
menthe, le frotte sur son poignet...
Soudain elle se fige, se rétracte,
disparaît dans l'image. Soudain les gens
s'arrêtent de marcher. Soudain leurs visages
deviennent tous identiques : piquetés de
noir ils n'ont plus de regard. Et les couleurs
s'épuisent dans la monotonie d'un gris qui
repousse le trottoir jusqu'au tronc du palmier
qu'il plaque sur la façade comme ces livres
d'enfant dont les découpes en relief se
replient lorsqu'on tourne la page.
Voilà, maintenant il est mort, il le sait.
Et toi, tu n'es pas encore née...
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