Premiers chapitres


ANNE SIBRAN

Bleu-figuier

 

Anne Sibran est née à Paris en 1963. Elle travaille comme scénariste dans la B.D. Elle a écrit des textes pour enfants. Bleu figuier est son premier roman.

CHAPITRE 1
« Gibraltar »

u lendemain de ses noces, ce 25 février 1962, Alain était sorti pour lui chercher des fleurs, Alger indécise à choisir ses lueurs, au tout petit matin. La belle dormait encore. Les premières pensées de Chréa, violettes au pistil safrané et qu'il allait cueillir, enfant, sous les cèdres du Djurdjura.
Comment aurait-il pu penser à la guerre ce jour-là ? Il marchait d'un pas léger encore tout à sa belle, ce petit bout d'épaule hors du drap tandis qu'il refermait la porte de la chambre, et déjà l'entrée du marché de la Lyre par le boulevard Gambetta.
A côté des reflets argentés d'un tissu de mariée, une pyramide de citrons couronnée d'un plumet de menthe. « Ah oui... Les fleurs, les pensées de Chréa... » Escorté de couffins, paniers caquetants de poules, le tintement d'une théière au marteau du dinandier et toujours ce petit bout d'épaule, plus tiède qu'un jasmin exténué de soleil sur le ciment du patio.
D'habitude la fleuriste se tenait à l'autre bout du marché, assise sur un sac à faire, à défaire ses bouquets. Parfois son frère l'accompagnait : « Arrête, tu vas m'user mes fleurs avec tes mains pleines de doigts ! » Mais ce jour-là la fillette n'y était pas. Ses yeux fouillaient le trottoir de l'échoppe du coiffeur jusqu'au marchand d'encens, un vieux « hadji » assis dos au mur devant toutes ces femmes accroupies.
C'est alors qu'il a vu la DS blanche. Elle remontait la rue comme un chat, à deux pas de sa proie, et qui s'approche, se rapproche sans avoir l'air d'avancer. Un homme a aperçu la mitraillette à la vitre arrière de la voiture. Il a hurlé, il est tombé, foudroyé. Puis tout le monde s'est jeté à terre : femmes, sandales, fruits, paniers, mélangés. Tout le monde sauf lui, resté debout. Il était si loin de la guerre ce jour-là. Une vitre a explosé derrière lui, un sac de semoule éventré, un gémissement à ses pieds puis plus rien. Plus rien que ce silence.
Il a attendu de longues minutes que les gens autour se relèvent, le marchand d'encens, la mère voilée, celui dont il ne voyait que les pieds dépasser par-dessous la barrière et surtout ce petit garçon qui lui tenait la main. Ils allaient se redresser, balbutier quelques mots en se frottant le genou avec l'étrange désinvolture de ceux qui ont frôlé la mort mais n'ont pas encore eu le temps d'y songer. Il guettait le cri d'une femme effrayée par la vue de son sang, l'appel d'un enfant. Mais non, rien, personne n'a bougé.
Et c'est le même silence, un silence à étouffer les cris, à retenir les gestes aujourd'hui. Alors il ouvre sa valise, y jette quelques habits. Il s'en va.
A ce moment-là tu n'existes pas encore, toi, Jeanne, sa fille. Il ne s'agit que de lui. Un jour tu es venue. Je me souviens très bien, c'était il y a cinq ans, un après-midi de novembre, tu ruisselais dans mon entrée, je ne voyais pas tes yeux au milieu de toutes ces gouttes, des cheveux de noyée.
Je t'ai proposé d'entrer, je voulais prendre ton manteau mais tu ne bougeais pas, la mare grandissait à tes pieds. Il fallait que j'écoute dès le seuil, ces mots boueux, cette froidure que tu transportais depuis sa mort. Tu me parlais d'un homme, de ton père Alain, tu me pressais d'écrire sa vie.
A l'époque je te connaissais à peine - l'amie d'une amie - mais ta voix me perçait la peau, un timbre doux, épuisé et fiévreux à la fois.
Ce père tu le portais, mémoire corrosive roulée dans un foulard de soie. Tu m'as dit : « je n'ai plus de forces », tu t'es enfin assise, des larmes sur tes joues.
Alors je t'ai laissée le dire, des heures, des jours durant, j'ai rempli mon carnet d'anecdotes fragmentées. Alain, né un 31 octobre 1928, à la Pêcherie, un quartier de Bizerte, près de la médina ; il ne se souvenait que de l'ombre des flammes sur les portes cloutées dans la venelle des forgerons, ces œufs enterrés dans la chaux à la veille de la guerre. Et je continuais à écrire tandis qu'assise à mes côtés tu retrouvais ces vérités de trous de serrure entrevues par ton regard d'enfant, saisies à la commissure des lèvres. Je savais que cela n'irait pas dans le livre, c'eût été un journal intime, avec vos tournures étranges - « elle lui quittait le pantalon » -, ces verbes que vous poussiez comme un remords à la fin de vos phrases et toutes vos connivences, vos drames si dérisoires pour ceux qui n'y sont point mêlés. Je voulais un roman, il m'a fallu trier, ton émotion pour seule mire, pour seule réalité. Alors parfois je t'ai fait taire ; parfois aussi tu te taisais, blessée de le découvrir en pleine lumière, sans les fards de ton indulgence, les voiles de toutes tes concessions.
Je te tutoie car tu m'es devenue toute proche. Je garde aussi tes premiers mots, première phrase énigmatique que tu proféras, ruisselante, dans mon entrée. Nous avions laissé Alain, il faisait sa valise, chassé par le silence. « Il est déjà mort, m'as-tu dit ce jour-là, ne le sait pas encore, il ferme sa porte à clef... »
Boulevard Camille Saint-Saëns, puis il descend la rue Michelet, le cou mangé par les épaules, longe le mur, la manche de sa veste l'effleure par instants. Il connaît tous les murs d'Alger, jusqu'au creux de ses paumes, le grain des ciments imprimé sur les doigts, comme si la guerre se gagnait là. L'odeur de la colle sous le porche, à l'affût des guetteurs, et sa fierté presque enfantine à relire en plein jour ses mots de clandestinité. Ces mêmes murs qu'aujourd'hui il n'ose regarder. Verte, blanche : la victoire qu'ils chantent est sa défaite à lui. Raturée à la hâte de la droite vers la gauche, à contre-courant de toutes ses certitudes, la victoire qui s'y lit couvre de lettres arabes son alphabet latin.
Ce matin-là, plus loin, des femmes se partagent les habits qu'une vieille leur jette depuis la fenêtre d'un appartement aux carreaux cassés. Une robe noire - crêpe et dentelle - atterrit à ses pieds. A quelques pas de lui, il devine sous les voiles les gestes retenus, les yeux brillants de convoitise. Et soudain il piétine la robe, ses talons à déchirer le col. Un bouton de verre roule dans le caniveau. Il repart, les femmes s'écartent pour le laisser passer, silencieuses, invisibles, excepté cette main, brodée d'un henné sombre, et qui s'agrippe comme une fibule à un pan du tissu.
Personne devant l'université. Le chien qu'il tient en laisse s'arrête à chaque réverbère. Il le tire d'un coup sec. L'animal gémit, écarte les pattes, lâche une longue traînée d'urine à côté d'une chaussure retournée. Le trottoir est jonché de photos, de jouets, sacs et valises éventrés, vaisselle brisée, linge déchiré. Parmi les mèches de crin d'un matelas lacéré : une poupée, un coussin sous la tête.
Rue déserte. Pas même un chant d'oiseau. Il fait déjà très chaud. Parfois la puanteur de l'hôpital Mustapha le rattrape, portée par le vent. On dirait du lilas oublié dans un vase. Puis l'odeur se précise : effluences de cadavres empilés sur le carrelage de la morgue. Ils ont mis les Arabes d'un côté, les Européens de l'autre, certains ont le nez et le bout des doigts rongés par les rats.
Place de la Grande Poste, 11 h 30, il prend la rue d'Isly. Les Galeries de France sont fermées. La sirène d'un paquebot traverse les murs d'Alger comme le vent un feuillage. Descendre tout de suite sur le port ou continuer vers la casbah ? Adossé à la statue de Bugeaud, il s'allume une cigarette. Un homme avance à l'autre bout de la place courbé sous une malle. Derrière lui, une femme porte à deux bras une valise qui la fait trébucher ; ses mains sont crispées autour d'une corde reliée à un enfant qui trotte à ses côtés. A nouveau la sirène. Il marche vers la casbah. Le silence retombe, comme un drap.
Longeant la vitrine d'un tailleur - une petite boutique sombre avec une chaise renversée -, il aperçoit la silhouette d'un homme qui le suit. Il s'arrête, recule : « l'homme » c'était lui - le mur du fond est couvert d'un miroir ; sourcils épais, cheveux très courts, fossette au menton, comment ne s'est-il pas reconnu ? Il repart et l'étranger réapparaît. C'est un homme qui s'en va. Un homme qui va prendre le bateau. Il montait le ton, bombait le torse avec l'aplomb de ces colons amidonnés d'orgueil : « Mais cette terre n'était qu'une ruine, un désert avant l'arrivée des Français ! » Un homme qui va quitter l'Algérie.
Depuis qu'il traverse la ville, il comprend qu'il ne reviendra pas. Il regarde le miroir une dernière fois : c'est vrai qu'il ressemble à cet homme-là.
Un petit garçon court à côté d'une mobylette qu'il essaie de faire démarrer. Carrefour Benachère. Plus haut des volets claquent. Des enfants rient aux fenêtres, à l'intérieur des femmes poussent des youyous de joie.
Ont-ils déjà forcé sa porte au 98, boulevard Saint-Saëns ? Il serre la poignée de sa valise. Les fauteuils orangés, les coussins brodés par sa mère et la table en rotin qu'il tirait le soir sur son balcon... Il ne faut plus y penser, il tâte la poche de sa veste pour vérifier qu'il a encore la clef. Il n'a presque rien pris, un costume, le lance-pierres qu'il s'était taillé, enfant, à Djidjelli, une enveloppe de papiers et des photos, pêle-mêle. « Prends-les toutes, lui avait dit sa mère, même celles que j'aimais pas. »
Quatre mois déjà qu'elle l'attendait en France... Le jour du départ, elle avait balayé l'appartement, jeté de l'eau sur le carrelage, changé les draps du lit. Elle passait, repassait devant le grand buffet laqué noir du salon luisant comme un miroir. Chaque empreinte faisait taire une peur, elle aurait voulu marquer son nom partout, crier du bout des mains : « C'est à moi ! C'est à moi ! » Ensuite, elle avait arrosé le caoutchouc du palier, roulé son trousseau de clefs au fond d'un mouchoir et descendu l'escalier d'un pas presque léger.
Un mois plus tard, elle l'appelait de France. Une voix qu'il ne reconnut pas. Elle avait oublié des choses, il fallait qu'il note, est-ce qu'il avait un crayon ? Les mots se bousculaient et soudain des silences. Il l'écoutait, écrivait avec soin. C'était interminable. Elle voulait « son pays ».
Les gardes mobiles ont dressé un barrage au bout de la place Lavigerie. « Hé ! Qu'est-ce que vous venez faire ici ? » Il lève un bras, désigne quelque chose derrière eux. « Non, vous ne passerez pas ! Après c'est la casbah. Vous voulez vous faire tuer ou quoi ? » Tant pis, il prendra par le square Bresson. Il soupire, change de trottoir. Le chien refuse d'avancer, il lui donne un coup de pied.
Au carrefour de la Grande Poste le vent promène le lilas putride des environs de Mustapha. Pas une semaine, ces derniers mois, sans qu'il soit allé retrouver la famille d'un ami sur le parking de la morgue. Français en noir, Arabes en blanc, chacun venu pour les siens, les pions de ce damier-là ne se mélangeaient pas. Ils attendaient qu'on les appelle, raides sous le soleil et parfois un peu penchés comme ces outils oubliés, plantés au coin d'un champ. Les portes s'ouvraient, l'odeur devenait intolérable mais les visages s'animaient en reconnaissant la dépouille, qu'ils s'empressaient d'emporter, c'était toujours ça que la guerre n'aurait pas. Et ce trou creusé à la hâte au coin d'une allée poussiéreuse du cimetière Saint-Eugène. L'ami roulé dans un drap. Plus de larmes, de fleurs, pas même de cercueil, à guetter la sirène du paquebot sur le port, la valise déjà prête, l'appartement fermé. Même à ceux-là il soutenait qu'il ne partirait pas, les suivait jusqu'à l'embarcadère, les suppliait de rester puis brusquement se retournait et s'éloignait sans un mot, sans un signe, comme s'il ne les avait jamais connus.
Alors pour contredire la radio, les journaux, il sortait graver la nuit sur les murs des formules de conjuration. « Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ! » De grosses lettres tracées avec zèle. « Défendons notre Terre ! » Majuscules alambiquées. « OAS veille... » Et ces yeux noirs, stylisés, effrayants, comme autant de paupières invisibles dissimulées entre les pierres et capables de s'ouvrir à tout instant. Ces mots l'aidaient à oublier l'exode, les maisons brûlées, le tonnerre continu des explosions. Boulevard Saint-Saëns, rue Michelet, rue Denfert-Rochereau, rue Clauzel, place Hoche : il avait ses itinéraires de phrases rassurantes pour maintenir l'apparence du nombre alors qu'il était seul, seul à les écrire, à les lire, seul à les surveiller.
Depuis peu un pinceau vert dessinait des couteaux plantés dans ses yeux noirs ; il dut abandonner quelques-uns de ses avant-postes, espérant conserver au moins les murs qu'il pourrait surveiller du haut de son balcon. Peine perdue, le FLN opérait en plein jour sous le nez des militaires et des gardes mobiles qui n'intervenaient plus. Il retrouvait ses slogans, à peine repeints en vert, FLN ou ALN à la place d'OAS et le tour était joué. Les mots avaient même envahi les trottoirs et ces murs, qu'il ne voulait plus lire, ricanaient derrière lui.
Tous les soirs, à huit heures, le couvre-feu tombait et Alger se taisait avant de s'assombrir.
Dans ce pays qui ne s'éveille qu'à la tombée du jour, où la lumière des cafés tient lieu de réverbères, lorsque le Siroco prend ses quartiers d'hiver, les ânes dans les ruelles retrouvent lentement le chemin des enclos ; quand les grappes de bougainvilliers dégoulinent le long des murs, et le jasmin si lourd qu'il couvre l'haleine discrète de la fleur d'oranger ; tandis que les vieux sortent enfin des maisons et s'assoient au fil de la rue sur des chaises cannelées dont ils ont scié un pied pour suivre la pente, et tous ces éventails comme des mains qui s'agitent là-haut sur les balcons ; c'est bien avant la pénombre mais déjà les cigognes et les ombres bleuissent et ces traînées de cendre au long des escaliers ; tandis que chaque bruit - poulies de cordes à linge, le crépitement de l'huile, les enfants qui s'appellent - laisse après le silence comme un semblant d'écho ; la femme aux voiles blancs, une jarre sur la tête, et le petit derrière à enfiler ses pas ; à cette-heure-là, magique entre toutes, lorsque les murs s'embrasaient d'un soleil déclinant où se fondaient l'arabe, l'espagnol, l'italien, le français, Alger exultait, unie dans la revanche de l'ombre : cette promesse de fraîcheur qu'elle retrouvait tous les soirs avec le même étourdissement.
Mais maintenant, hommes, femmes, enfants, cloîtrés dans le fond des maisons, toute une ville, verrous tirés, privée de crépuscule. Tandis que dehors, sous les platanes, à la rencontre d'un vent de mer barbouillé de mazout et d'épices et d'une de ces bouffées de jardins invisibles, là, à l'endroit précis où ils auraient dû être, se tenaient leurs geôliers, mitraillette à l'épaule, encadrés de chars, de camions, à scruter porches et balcons.
A l'heure dite, Alger se taisait tout à coup, fervente, recueillie, le front sur les volets fermés, le dernier rayon de lumière sous la porte du palier.
Voilà. Le mur d'en face avait cessé d'être rouge. Le silence s'alourdissait alors, saturé de colère et d'une vibration douloureuse, compte à rebours murmuré par la ville tout entière : « Où ? Dans quel théâtre ? Quelle arène ? Quel quartier ? Arabe ? Militaire ? Pied-noir ? Qui, ce soir, le premier profanerait la ville ? »
En ces veillées de guerre il éteignait la lampe et s'allongeait sur son lit. Un plan d'Alger imaginaire occupait son plafond qu'il parcourait, du jardin d'Essais - un étoilement de craquelures au-dessus de la porte de la cuisine - jusqu'au cimetière Saint-Eugène - l'auréole d'une ancienne gouttière à l'entrée du balcon.
« Vive Salan ! » : une voix d'homme démente, suraiguë entrait brusquement dans sa chambre puis une rafale de mitraillette, au même instant une explosion. Et son regard s'arrêtait à l'anneau de cuivre du plafonnier en même temps qu'il murmurait comme pour se rassurer : « Bab El Oued, Belcourt, Kouba... » Puis, angoissé par cet intervalle de silence, il cherchait à deviner le lieu de la prochaine explosion, interrogeait fébrilement la lézarde de la rue Rovigo, la moulure des entrepôts de la gare maritime, le petit clou penché de l'hôpital Mustapha.
Trois brèves, deux longues : cinq coups frappés sur le cul d'une casserole - encore Bab El Oued. « Ti-ti-ti, ta-ta : » première réponse lointaine - sans doute du Telemly - puis une autre : « Al-gé-rie, fran-çaise » hurlée tout près d'ici. Mais déjà le concert de casseroles s'amplifiait, « Al-gé-rie, fran-çaise », la cadence s'accélérait. Cri d'une femme, interminable. Sirène d'une ambulance. « Ti-ti-ti, ta-ta. » Un char sous sa fenêtre. Encore une explosion. Et ces flammes derrière les volets - peut-être la caserne d'Orléans. « Ti-ti-ti, ta-ta. » « La Redoute, Croix-Rouge, Belcourt, Hamma, Tagarins. » La ronde folle de ses yeux au plafond jusqu'à la nausée, jusqu'à sentir son corps traverser le matelas comme aspiré au fond d'un immense tourbillon. Il agrippait la couverture, essayait une dernière fois de relever la tête, soudain il s'endormait.
Le lendemain il découvrait des bouquets de fleurs fraîches disséminés sur les trottoirs à l'emplacement des flaques de sang, ailleurs le mort attendait qu'on l'emporte sous un drap. Chaque matin la ville s'éveillait avec de nouvelles meurtrissures, voitures incendiées, trouées de lumières des maisons dévastées ; pourtant il arrivait au travail à la même heure, heureux d'accrocher sa veste dans l'armoire de fer gris, de réclamer sa tasse bleue - l'ébréchée - pour le café de dix heures, rejouant les mêmes rituels de conjuration, ne s'autorisant à regarder Alger que par la fenêtre d'angle : quelques toits et un coupon de mer, pas encore entamés par la guerre.
Parfois il croisait dans les couloirs un coursier arabe, originaire de Djidjelli. L'homme connaissait la maison de son père. « Si ça se trouve, on a pêché les oursins ensemble quand on était petits... » Et l'Arabe souriait, parce que c'était toujours la même phrase. Après, il savait que le pied-noir lui parlerait des trous à murènes, des figuiers bleus dans le verger, des fritures de rougets sur le port...
Une nuit qu'il collait des affiches derrière le square Bresson un homme avait surgi de l'obscurité. Il cherchait son arme et l'autre sortait déjà son couteau lorsqu'ils s'étaient reconnus. C'était l'Arabe de Djidjelli - celui qui avait été enfant dans le même village que lui -, les mains couvertes de peinture verte. Un de ceux qui salopaient son travail, détournaient ses phrases, lui changeaient la couleur des mots. Et l'autre pensait sans doute la même chose, « FLN » se lisait encore sous le papier fraîchement collé.
Silencieux, chacun regardait son ennemi, étonné de lui trouver enfin un visage mais un visage si familier qu'ils comprenaient au même instant que la guerre avait tout envahi. Ils auraient dû s'entre-tuer mais s'étaient salués avec courtoisie comme si la mort donnée après le couvre-feu ne pouvait être que sournoise, couteau sous la gorge, coup de feu dans la nuit. Puis chacun était reparti.
Après cette nuit-là ils ne s'étaient plus adressé la parole. A peine un regard qui semblait dire : « Tu viens de Djidjelli mais tu es mon ennemi. » Pourtant ils s'observaient. Une démarche un peu lente, un cerne trop accusé, tout était interprété : ils étaient l'un pour l'autre l'emblème de chaque camp.
Hier, à deux jours de l'indépendance, l'Arabe est venu frapper à la porte de son bureau. Lui, il avait déjà compris qui cachait ses mains sous la table pour que l'autre ne les voie pas trembler.
« A l'âge où tu pêchais les oursins je cirais les chaussures avec mon frère sur la place de la mairie. Ton père, il avait une barque rouge et blanche... Il la prêtait à mon oncle... Le reste j'ai oublié. » Il s'est retourné comme s'il n'avait plus rien à dire puis, baissant soudain la voix : « Ils ont ton adresse... Demain, ils vont venir te tuer... »
On ne peut défendre une cause - aussi trouble soit-elle - que lorsqu'on ignore l'heure de sa mort, mais dès qu'elle se précise on ne lutte plus que pour sa vie.
Des chiens se battent devant lui square Bresson. Il s'écarte. Des touffes de poils volent, ils poursuivent un sloughi qui secoue un éventail multicolore laissant derrière lui une traînée de plumes rouges et lumineuses. Il s'arrête, en ramasse une : c'était un perroquet.
Et maintenant, où aller ? A côté, il y a pourtant le kiosque où il achetait son journal les soirs où il coupait par la rue Garibaldi pour le boulevard Carnot, le « Cintia », les terrasses de l'Aletti. Les soirs où il rentrait chez lui...
Il s'adosse au kiosque, les yeux baissés vers le sol. Et encore des papiers sous les bancs. Qu'a-t-il vu d'autre aujourd'hui ? La ville a défilé aussi vite que cet oiseau mort emporté par le chien : ordures et caniveaux. Il hausse les épaules, promène un regard distrait sur les immeubles qui longent le square. Soudain le vert criard étalé sur un mur le gifle comme une détonation. Il tourne la tête mais trop tard, ses yeux n'ont pu éviter la banderole, un slogan de victoire, et les lettres - vertes encore - sur le banc.
Il ramasse sa valise, les images se bousculent déjà devant ses yeux, il repart, traverse la rue Garibaldi tandis qu'au même instant à l'autre bout d'Alger un torrent verdâtre de fanions, d'étendards, submerge le boulevard Saint-Saëns jusqu'aux premiers balcons, brise les vitrines de la rue Charles Péguy, noie les marches de la Grande Poste, macule les enseignes de la rue d'Isly. Et le torrent enfle, grossi par les drapeaux plantés à travers les ruelles escarpées ; il rugit de tous ces mots, toutes ces phrases qu'il s'était refusé à voir et qui lui reviennent avec une telle précision qu'il se met à courir, ne regarde plus rien, tout à ces rues qui se referment après lui, poussé, vomi par la ville jusqu'aux premières marches du port et la mer juste après.
Les bruits s'éteignent à mesure qu'il descend et des quartiers s'effacent, mangés par l'escalier. En bas, c'est un autre bourdonnement, une foule sombre et harassée. Une vieille 403 remonte l'avenue en klaxonnant, des bouquets de mains aux portières. Il lève le bras puis le laisse retomber. Deux marches encore. Le klaxon se tait, un soldat le pousse vers une file. Il s'y range. A quelques pas de lui une femme porte un manteau d'astrakan, son chapeau de paille déchiré cache une épaisse chevelure sombre. Immobile, elle regarde vers la mer, un duvet de sueur au-dessus de la lèvre, son chignon lourd, humide, lui goutte dans le cou. A ses pieds, une vieille assise sur une chaise pliante s'évente avec un missel retourné. Des images tombent à chaque geste : communiantes béates, colombes au rameau d'olivier, le sol en est jonché. Et cette autre qui compte et recompte ses valises, cognant son front à chaque tour, comme si elle s'était incluse parmi les bagages et craignait qu'on ne l'oubliât.
Le soleil à mi-ciel lui regarde la nuque. Il entend la sueur couler dans ses oreilles. Le chien dort à ses pieds. La femme au manteau d'astrakan n'a toujours pas cillé tandis que la vieille dame, front posé sur le missel, respire lentement.
Un ordre est crié à l'entrée des douanes de la gare maritime, tout au bout de la file. Les dos se lèvent puis s'abaissent avec la même langueur que les vagues huileuses qui s'épuisent sur le ciment du quai. Encore un petit pas. Il les laisse partir devant puis, avec une infinie lenteur, comble l'intervalle qui les sépare et s'immobilise à regret.
Puis ce bruit comme une détonation. « Encore un règlement de comptes... » murmure quelqu'un derrière. Lui se racle la gorge, s'apprête à parler puis renonce, serre ses omoplates, le temps de sentir un peu d'air courir sur ses épaules trempées avant que le tissu brûlant ne s'y recolle.
Les yeux dans les boucles noires du manteau d'astrakan. Voix d'un enfant qui compte. Ils jouent sûrement à cache-cache. Où sont les autres ? Peut-être accroupis près des gros tas d'ordures au pied de la rampe Chasseloup-Laubat, monceaux d'impudeurs, mémoires de chiffons, de cartons et de boîtes défoncées. Un petit garçon s'approche d'un jouet. Une fillette marche à sa rencontre : « Y a plus rien, sale bicot ! J'ai tout cassé, tout cassé ! » Elle repart en courant. Encore les boucles noires du manteau d'astrakan.
La mer a changé depuis son dernier regard. Tout à l'heure elle montrait ses courants, ses fonds de sable, ses champs d'algues noires sur les rochers à oursins, à présent elle ne parle plus que de la nuit.
Lui s'étire, danse d'un pied sur l'autre. Le sang descend à ses chevilles, ses doigts recommencent à bouger. Et la couleur revient peu à peu sur la ville. Les blancs se font plus nuancés, révèlent un ocre insoupçonné, la sueur de la brique sous la chaux fendillée, la rouille d'un volet. Les maisons s'écartent, se détachent. Le vermillon d'un store dénonce une rue. Et la rumeur d'Alger dévale les escaliers. Pétards, musique arabe et concerts de klaxons. Youyous sur un balcon. Il reprend sa valise, interroge la femme au manteau d'astrakan : « On n'avance plus depuis des heures ! » Quelqu'un murmure : « On dirait qu'ils cuisent des merguez place du Gouvernement... »
Il tourne la tête de l'autre côté du port. Les petits rougets frits des quais de la Pêcherie ! Roulés dans un papier journal, déballés pour la kémia sur la table d'un bistrot, deux doigts d'anisette et à peine un glaçon. Il tournait le verre, le glaçon dansait et au dernier tintement : avalé, croqué, comme le créponné du square Bresson lorsqu'il était enfant. Le goût de l'anis encore sur les lèvres, il prenait son scooter pour sa tournée des jardins. Boulevard du Telemly, parc Saint-Saëns, parc Galland, jusqu'au palais du Gouverneur, Général Youssoff, Brazza, Fourreau-Lamy, villa Djenan El Mufti, les pins du bois de Boulogne...
Un sac de vent sous la chemise, il ralentissait chaque fois que l'haleine fraîchissait - souvent bien avant la terre et les fleurs. Les parfums couraient comme des ombres sur ses bras. Le ficus précédait la rue Michelet alors que l'oranger semblait retenir sa respiration puis s'accrochait à ses habits et lui restait jusqu'au bain. Pointe Pescade ou en bas de Bab El Oued, la mer le dessaoulait, le libérait de l'étreinte des odeurs et l'anisette d'après n'avait plus le même goût...
Tintement des verres sur le comptoir en formica, les rires, la radio. La ville parle à voix haute dans son dos. C'est terrible, il entend tout. Il allume sa cigarette. Devant il n'y a rien à voir. Rien que cette foule impavide, ce troupeau de manteaux et de cernes tout juste bons à pousser leurs ballots - et qui ne quittent pas des yeux le paquebot arrêté. Il pointe sa langue pour sortir et recracher des petits bouts de tabac. De toute façon à quoi ça leur sert de regarder ce bateau ? Ils y seront bien assez tôt ! Et leurs soupirs - il se frotte la lèvre -, c'était avant qu'il fallait se battre. Maintenant... Il a reculé d'un pas et promène devant lui un regard acéré qui soulève les chapeaux, s'attarde avec une vilaine complaisance sur les traces de fond de teint au revers des chemisiers, les ongles noirs, les pieds enflés. Il a envie de reculer davantage, écrase un pied derrière lui et soutient le regard avec insolence. Elle peut se teindre les cheveux en blond, on voit bien que c'est une Mauresque avec ses sourcils noirs. « Monsieur, vous m'avez marché sur le pied. » Et l'accent ! Rien à faire, tu auras toujours l'air d'une bougnoule, ma pauvre ! Il pioche dans son paquet la cigarette providentielle qui lui donne un prétexte pour resserrer ses lèvres, ne pas répondre. La femme attend qu'il s'excuse, qu'il lui parle, et lui la trouve grosse, laide, vulgaire, et l'inonde de fumée.
Des milliers de personnes remontent le boulevard Carnot, foule verte et blanche qui vient de répéter le défilé du lendemain pour les fêtes de l'indépendance et promène son costume dans les rues des beaux quartiers...
Il plonge sa main dans la poche de sa veste, prend sa clef, la serre de plus en plus fort. Oui c'est ça, des enfants, des hommes, des drapeaux - serre encore jusqu'à ne plus sentir ses doigts -, les femmes on n'est plus près d'en voir maintenant. Il ne distingue que leurs silhouettes, pourtant il se figure qu'ils sont tous à sourire. Et c'est comme si la clef lui transperçait le poing, s'éparpillait dans ses veines, remontant le long de son bras comme cette épingle rouillée qu'il s'était enfoncée dans le talon et il ne fallait plus qu'il bouge - disait sa mère - autrement elle irait jusqu'au cœur, le cœur dès qu'on le touche à peine un peu déjà il meurt... C'était ça qu'elle disait et maintenant la clef et ils rient sur la rampe ces melons, ces larbins ! Eux qui devaient descendre du trottoir lorsque son père avançait et qui ont ouvert ses placards, oui ils l'ont fait. Il sort la main de sa poche, son poing est blanc, toujours serré. « Et ils ont écrasé mes disques de Gershwin parce qu'ils ne savent pas ce qui est beau. On leur a tout appris, vrai ou pas ? Et c'est comme ça qu'ils nous remercient : en insultant ma mère, en pissant sur mon lit, en arrachant le papier peint, en cassant mes tableaux. A de vrai, je suis sûr qu'ils l'ont fait. » Il ouvre sa main, laisse tomber sa clef, se retourne vers la mer. « Ils l'ont fait... Les salauds ! »
A peine les cheminées du paquebot ont-elles commencé à fumer que la vieille au missel a rassemblé ses bagages. C'est une fumée épaisse que le vent couche sur les têtes comme un drap. Va-t-on enfin partir ? Regards de biais vers la vieille qui n'a toujours pas reposé ses valises, pousse sa cantine du bout du pied. Un enfant pleure derrière lui. C'est la première fois qu'il l'entend.
Il y a la voix haut perchée de la brune, robe jaune, le miaulement du chat dans son panier. « Les douaniers n'acceptent que vingt kilos de bagages... » La nouvelle se promène - d'oreille en épaule et ceux qui la découvrent s'ébrouent avec indignation. « A votre avis, ça pèse combien ça, monsieur ? » La femme au manteau d'astrakan lui présente un ballot qu'il soulève en grimaçant.
« Mais puisque je vous dis qu'il n'y a plus de bateau pour la France ! »
Tout le monde se tait, têtes tournées vers les barrières à l'entrée de la douane.
« Vous faites erreur monsieur... » L'homme est petit, lui n'en voit que le bout du chapeau. « Tenez regardez, c'est marqué sur mon billet : je vais à Port-Vendres... » Sa voix s'éteint par instants.
« Le bateau est complet, maintenant c'est Gibraltar ! Là-bas vous trouverez un train qui remonte sur Bordeaux et Toulouse en passant par Hendaye. Ils vous expliqueront à la douane.
- Mais... » le bout de son chapeau tremble comme la flamme d'un briquet, « c'est que j'ai payé pour aller à Port-Vendres... et...
- Gibraltar ! C'est Gibraltar... ou vous restez à Alger ! »
Le douanier remonte la file, s'arrête tous les trois pas : « Gibraltar ! », repart, trois pas encore : « Gibraltar ! » Mais un homme l'attrape par la manche. « C'est vrai qu'on n'a plus droit qu'à vingt kilos de bagages ?
- Et comment qu'on vous embarque tous si vous êtes si chargés ?
- Mais c'est le poids de ma valise, monsieur, elle est en bois. J'ai dû démolir un placard pour me la fabriquer. On n'en avait plus, les seules qui restaient c'est les Arabes qui les vendaient, du carton cher comme de l'or que j'avais pas l'argent pour payer !
- Vingt kilos ! » hurle le douanier en se dégageant, et trois pas plus loin : « Gibraltar ! Vingt kilos ! »
L'homme à la valise de bois lève le poing mais sa voix est couverte par la sirène du paquebot. Le début de la file s'ébranle lentement. Ici ils n'ont toujours pas bougé. Agenouillée, la vieille au missel contemple sa malle puis l'entrouvre, glisse ses mains sous le couvercle, tâte la laine d'un châle, reconnaît ses napperons. Les prunelles absentes, elle fouille sa mémoire, appliquée à restituer à chaque chose que caressent ses doigts la pièce, le meuble et la part de lumière qui leur appartenait et qu'elle leur murmure une dernière fois, incapable de songer seulement à l'inéluctable déballage, imaginer d'autres mains que les siennes à trier, sa vie partout défaite, partout éparpillée.
Et encore la sirène. La file avance, frôle la vieille. Vingt kilos... Il faudrait pourtant qu'elle choisisse. Immobile, recourbée, elle ressemble à un château de sable que la mer vient déjà d'encercler. Puis il la devine aux épaules qui s'écartent, à ce petit espace que contournent les pieds. Puis plus rien.
Le soleil regarde le quai avec parcimonie : un profil, le bout d'un soulier, la corde de la passerelle... Derrière lui ils sont trois enfants à pleurer. Longtemps il est resté le dernier de la file et la ville juste après. Bon, il pouvait bien encore en venir un ou deux et il aurait pu dire par la suite : « J'ai été parmi les derniers à quitter l'Algérie. » C'est à lui qu'on aurait demandé pour la ville, et comment était sa rue, et comment son quartier. Seulement voilà : il en arrivait d'autres. Tant et plus. Comme le trou creusé à côté de la source : on le vide et il se remplit d'eau - ils venaient sans bruit. Maintenant il y en avait jusqu'au pied de la rampe. Mais d'où sortaient-ils ? Peut-être des caves où ils s'étaient réfugiés. A moins qu'ils n'arrivent des villages, tours de garde dans le pigeonnier de la cour, à regarder pourrir la récolte et cette poule qui les nargue, qu'ils n'osent aller courser. Les fellagas sont partout, à plat ventre dans les herbes, derrière chaque olivier ; ils imitent le chacal quand la nuit est bien noire, pour qu'ils ne s'endorment pas dans la ferme, que leur peur ne cesse jamais. Mais le jour se lève une fois encore et c'est le même émerveillement, parce que le ciel n'a pas changé, la terre porte le blé, il y a encore tant de raisons d'espérer. Jusqu'au drame. Le mort de trop, au-delà de toute parole, celui d'aucune consolation. La douleur est si forte que le pays soudain n'est plus rien à côté. Le temps de fermer la maison, brûler les champs, trouver une voiture, et ce soir sur le port...
Allez... Il en viendra encore beaucoup lorsqu'il sera parti. Et qui traverseront Alger par le boulevard Saint-Saëns. Et qui verront une femme - peut-être un homme - là-haut sur son balcon. Ils ne sauront jamais qu'un autre, parti pour la France, avait vécu ici. On leur demandera pour la ville mais que pourront-ils répondre ? Il est seul à savoir. Lui, il aurait voulu partir en éteignant la lumière. Un dernier regard - le sien, évidemment - puis il aurait appuyé sur l'interrupteur pour laisser l'Algérie dans le noir, le noir pour tous ceux qui seraient restés, le noir pour l'éternité.
Soudain on lui fait signe, il entre dans la douane et Alger disparaît.
Détrempée de sueur, la chemise du douanier lui dévoile la poitrine et le dessous des bras.
« Qu'est-ce que c'est que ce chien ? Et posez cette valise que je la pèse !
- Un bâtard... Il est à ma belle-mère. Elle est déjà en France...
- Ouvrez la valise ! Et l'enveloppe, là ?
- Des archives confidentielles. C'est pour le siège de l'Urbaine-Vie à Paris. »
Le douanier lève la tête : « C'est le chien ou la valise ! Pas les deux !
- Je prends le chien ! » Il répond très vite, sans réfléchir, en même temps qu'il plonge ses deux mains dans les poches de sa veste. Les poches sont bombées, les poings sont serrés.
« Prenez quand même les archives puisqu'ils en ont besoin à Paris. »
Il ouvre la valise, tire à lui les photos, les doigts comme les dents d'un râteau. Djidjelli, Chréa, Orléansville, Relizanne, Tenes, Surcouf... Estampillées au dos d'une belle écriture grise. Elles se retournent, elles se froissent, elles s'écornent. Il les ramasse, en bourre les poches de son veston, noue ses gants de boxe puis coince le lacet derrière sa nuque. Oncle Auguste lui sourit, le violon à la main, il ramasse cette dernière photo et dessous le visage de son père, referme la valise d'un coup sec. « Maintenant vous pouvez jeter ! »
Le chien tire sur la laisse, il franchit la passerelle, gants de boxe sur la poitrine, l'enveloppe des archives coincée dans le pantalon. Martèle les lattes du pont, regard baissé, clous de fer, tache d'huile étouffée de sciure, il ne veut pas les voir, louvoie entre les grappes d'enfants, le bébé endormi sur un matelas de laine au fond d'un petit carton. Pas les entendre non plus. Va s'asseoir sur une caisse en bois à l'arrière du bateau. A côté un vieux se frotte le visage d'une main raide, courbée, qui lui racle les joues comme les miettes sur une table. Il détourne enfin la tête. Il a envie de crier.
C'est la presque-nuit, le soleil s'est roulé dans les nuages. Il l'aperçoit par intermittences comme derrière une longue main gantée de noir qui l'enfonce peu à peu dans la mer. Le soleil se débat, on dirait qu'il se noie. Un dernier rayon et plus rien.
Ce soir le soleil s'est éteint d'un seul coup.
Gibraltar. Il ne se souvient plus comment il a trouvé la gare. Aucune mémoire de la ville. N'a pas pris le temps de déjeuner.
« Tu es boxeur ? » Brusquement il comprend qu'on lui parle, se redresse. Le chien dort à ses pieds et ce battement : il est dans le train pour Hendaye, un vieux tortillard tout en bois même les banquettes, et qui grince, gémit dans les côtes.
« Dis... Tu es boxeur ? » Le vieux insiste, le doigt tendu vers les gants qui pendent sur sa poitrine, « parce que moi aussi j'étais boxeur... Et c'est pas tous les jours que... Tu permets ? » Il se lève, pousse un sac, s'assoit à ses côtés. « Diouf, Cerdan, Lamperti... C'était quand même quelque chose... sans compter Halimi...
- Halimi, je le connais...
- Tu veux dire que c'est ton... ami ? »
Pourquoi a-t-il hoché la tête ? Et voilà qu'il s'entend répondre : « Alphonse ? Mais c'est plus qu'un ami, c'est un frère ! » Le vieux le regarde, subjugué. Comment lui expliquer qu'il n'est pas un pied-noir dans ce train qui n'ait répondu la même chose, parce qu'il fallait être à Alger ce fameux soir du 8 octobre 1960, entassés devant l'écran télé d'un bar silencieux comme c'est impossible dans ce pays à cette heure, à regarder l'enfant du pays « venger Jeanne d'Arc » en quinze rounds, contre Freddy Gilroy sur le ring de la Harringay Arena à Londres ; parce que ce pied-noir champion du monde les rendit invulnérables, le temps d'une soirée, insouciants à en oublier la guerre...
Le train avance au ralenti, champs d'oliviers, murs de pierres grises et parfois un moulin ; il a le temps de voir l'œil noir des mulets qui longent la voie ferrée avec leurs grosses gerbes d'avoine comme des ailes repliées. Dehors ce n'est plus la même terre. La lumière a une autre manière de regarder les branches, de souligner les troncs et l'écorce est plus brune, lui manque l'argenté qui se mettait partout jusqu'au moindre caillou. Une femme passe, toute vêtue de noir. « Au fond je ne lui mens pas : ce n'est plus l'Algérie ! »
Il a accepté la gourde de vin tiède que le vieux lui tendait, maintenant il rit, attrape une cigarette, cherche une boîte d'allumettes en tapotant sa veste, en grille quelques-unes avant d'attraper, en grimaçant, la flamme du briquet.
« J'ai des amis qui sont montés ! Faut que je te les présente ! » Lui marche derrière le vieux, se prend les pieds dans la laisse du chien, se rattrape à la barre de la fenêtre, gare de Grenade.
« Il s'appelle Alain, vient d'Alger... Un ami d'Alphonse Halimi... » Il sourit en hochant la tête. Les deux hommes ont des guitares. Le premier est brun, ébouriffé, sa veste porte des traces de boue, il est pieds nus dans ses souliers. Un feutre gris dissimule le visage de l'autre. Des mains blanches, longues, extrêmement soignées.
Ils sont assis en face mais lui ne comprend rien à ce qu'ils se racontent. Et toujours ces allées rectilignes, ces arbres trop bien rangés. Non, il ne pouvait pas rester ou il aurait fini comme Pierrot : des mouches autour des lèvres avec ce regard blanc, retourné au tréfonds des orbites pour ne pas voir la lame du couteau approcher. Maintenant au bout des champs il y a la terre qui tremble, une fumée transparente sur la ligne d'horizon. Le ciel paraît moins bleu. A moins de quitter Alger quelque temps... Pour Djidjelli par exemple, la maison de sa mère... Avec les volets fermés, qui aurait fait attention ? Zouïna serait venue toutes les nuits lui porter à manger, on l'aurait oublié... Non. La femme courbée sur les foins disparaît par instants comme un reflet sur l'eau. Un Arabe ça n'oublie pas. Un enfant est assis à côté d'elle qu'il avait pris d'abord pour une pierre. Ça ne pardonne pas non plus. Et ils sont nombreux, tellement plus nombreux que nous ! A ne plus oser tourner la tête vers les hauteurs d'Alger quand le soir approchait parce qu'ils allaient allumer les lampes à la Bouzareah, aux Carrières Jaubert, à Climat de France et jusque dans les cimetières. Ils attendaient, autour de la ville ; ils avaient traversé les déserts, pauvres d'entre les pauvres, dévalé les montagnes, leurs enfants pour unique bagage, abandonné les tentes, les abris de tôle pour être là les premiers quand les Français s'en iraient. La nuit tombait sur les collines, des millions de paupières s'entrouvraient et bientôt une constellation. Il les entendait rire, frapper dans leurs mains, rêver à voix haute, tandis qu'en bas Alger se rétractait devant toutes ces prunelles, tandis qu'en bas, ils avaient renversé les armoires, fermé les portes, ils écoutaient la radio parce que c'était fini, ils ne pourraient plus jamais regarder.
L'homme au chapeau a sorti un sachet d'olives et un pain entamé. Le vieux lui tend le vin puis lui coupe une tranche. Ils lui font signe de manger.
Debout, face à face, ils ont pris les guitares. Un pied sur la banquette, voûtés jusqu'à leurs mains. Lui mordille un noyau d'olive en retenant sa respiration.
Tiens... On dirait... C'est un air de Django Reinhardt. Les vignes défilent comme un voile devant le tourne-disque beige, les motifs sombres de l'éventail japonais : une musique qu'il n'avait jamais écoutée ailleurs qu'entre les murs de sa chambre. L'ombre du train éteint une procession de roses trémières, plantées sur ses lourds rideaux gris. Le vieux frappe dans ses mains, le rythme s'accélère. Chaque battement efface un meuble, une fenêtre, retire un tapis. Il ne reste plus que le bois sombre des banquettes, gouttes poussiéreuses aux carreaux, la petite pièce ronde cousue - avec un drôle de fil rouge - au coude de la veste du musicien et la musique à côté, la musique bien présente, comme revenue d'Alger... « La prochaine fois que j'écouterai cet air-là je penserai au train... » Et quelque chose lui serre la poitrine, parce qu'il vient de comprendre qu'il a perdu sa chambre, une seconde fois.
Dehors, la nuit commence à tomber.
L'aboiement du chien le réveille en sursaut. Il a froid. Deux douaniers derrière le faisceau d'une lampe-torche. Pas possible comme il a faim. Aurait-il dormi vingt-quatre heures d'affilée ? En se redressant il renverse une bouteille vide qui roule à l'autre bout du compartiment. Les douaniers s'impatientent. Bien sûr qu'il parle français ! Le train est arrêté, une histoire d'écartement de rails. C'est donc Hendaye, c'est donc qu'il a dormi vingt-quatre heures d'affilée ! Les gitans ne sont plus là. Ultime attention : ils ont laissé près de lui sur la banquette les olives et le quignon de pain. Mes papiers ? Il garde la main tendue, ne parvient toujours pas à distinguer leurs visages. Remet son portefeuille dans sa poche. Se rendort aussitôt.
Bordeaux. Quelqu'un le secoue brutalement qui n'est plus là lorsqu'il ouvre les yeux. Tant mieux, il essuie la salive coulée sur son menton puis pris soudain de panique ramasse tout en un clin d'œil. Monte dans le premier train arrêté. Il n'y a personne, le train démarre. Et s'il s'était trompé ? La banquette est molle, un skaï verdâtre. « Bordeaux-Toulouse », c'est inscrit sur la vitre. Et toujours la même léthargie, il laisse aller sa tête, relâche les bras sur son ventre et plonge dans un sommeil lourd où le sang a une couleur de cendre, où les cris étouffés lui viennent à contretemps.
Le train ralentit, trébuche et parfois s'arrête - des couteaux qu'on aiguise sur les rails - puis repart quelques secondes, hésitant, sans élan, pour stopper à nouveau. Les carreaux sont humides, poisseux au-dedans. Une grande cheminée de briques rouges. Il n'a pas dû dormir bien longtemps depuis Bordeaux. Il se redresse. La gare ? Déjà Toulouse ?
C'est pas possible qu'il soit seul sur ce quai. Il se retourne, espère au moins une famille, une valise, un visage froissé de fatigue. A croire que tout le monde a fait semblant de partir, un bateau de figurants qui ont profité de son sommeil pour filer de gare en gare, plier le décor et rentrer à Alger. Le pain et les olives ! Demi-tour, retourne en courant au wagon. Trop tard, le balayeur les a déjà jetés qui se baisse sous la banquette, ramasse une enveloppe beige, lit à voix haute : « Archives de... » « C'est à moi, merci ! »
C'est une ville qu'il traverse pour la première fois. Il serre les pans de sa veste, les gants de boxe en écharpe, regarde droit devant lui. Place du Capitole. Un bar est ouvert devant une terrasse vide, chaises retournées, parasols jetés en tas contre un mur. Certains ressemblent à des corps allongés. Sous une table un journal replié. Il le ramasse.
« Pour téléphoner s'il vous plaît ? » Un homme assis au fond de la salle lui montre le sous-sol d'un air las.
Pâle, les joues d'un gris bleuté, il reconnaît à peine son visage dans la glace. Les yeux, ça doit venir des yeux, ils n'ont plus tout à fait la même expression.
« Allô... C'est moi... C'est Alain.
- Ah... C'est vous... Solange est couchée. » Une voix, distante, presque hostile. « Ainsi vous êtes en France...
- Oui, tout près, à Toulouse. Ma femme va bien ?
- Vous la verrez demain. Trouvez-vous un hôtel. Il est trop tard pour venir vous chercher ! »
Il remonte s'asseoir, commande un café. Les lumières sur la place s'éteignent toutes en même temps. Il a pris le journal, le déplie lentement.
« DEMAIN L'INDÉPENDANCE ! »
Une grande photo noir et blanc s'étale à la une. C'était hier, une foule sur une avenue d'Alger. Hier... Lui il avait déjà quitté l'Algérie et ceux-là marchent d'un pas léger qui ont le soleil dans le dos. Partout où ils vont la ville respire. Il est parti, rien n'a changé. A cette heure-là, il était dans le train, loin de ceux-là qui déambulent. Oui, déjà plus de deux jours qu'il a pris le paquebot. Le temps de disparaître, de s'ôter toute chance d'être là, ce soir, dans la photo.
Ici, il fait froid. Il plisse les paupières, se rapproche du papier jusqu'à ajuster le vert poussiéreux des palmiers sur le grain sombre de l'image, retrouver l'ocre brun des troncs dont l'ombre cendrée accentue la blancheur du mur - et ce rideau envolé, comme une mèche sur un visage. Plus haut, à la lisière du toit, il replace les nids de martinets, à peine suggérés par la photo et qui lui reviennent maintenant en mémoire. Puis, satisfait des couleurs, il introduit les figurants : la mule courbée sous les gros melons jaunes, le tramway précédé d'une nuée de vélos aux roues incertaines, cachées sous les burnous brodés, dont les pompons tressautent chaque fois qu'un piéton poursuit, le nez en l'air, la ronde de tous les parfums. A présent que tout est là c'est à son tour d'entrer. Cette silhouette noire, à côté du fleuriste - celle qui dépasse à peine de sous le porche -, aurait bien pu être la sienne : il prenait cette avenue plus de trois fois par jour. D'ailleurs c'est lui. Il s'allume une cigarette et regarde les gens passer : cette belle brune, les cheveux coiffés en chignon, l'enfant, sa corbeille de gâteaux sous le bras escorté sans doute d'abeilles et de mouches. Paniers de piments rouges, jaunes et verts sous le regard exorbité des moutons décapités. Et puis, il y a cette femme accroupie un peu plus loin, voilée de blanc, qui choisit son persil dans les bidons de fer posés sur le trottoir. Il ne voit que son bras rond et doré qui ramasse un brin de menthe, le frotte sur son poignet...
Soudain elle se fige, se rétracte, disparaît dans l'image. Soudain les gens s'arrêtent de marcher. Soudain leurs visages deviennent tous identiques : piquetés de noir ils n'ont plus de regard. Et les couleurs s'épuisent dans la monotonie d'un gris qui repousse le trottoir jusqu'au tronc du palmier qu'il plaque sur la façade comme ces livres d'enfant dont les découpes en relief se replient lorsqu'on tourne la page.
Voilà, maintenant il est mort, il le sait. Et toi, tu n'es pas encore née...



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