Hugues Sibille, Tarik Ghezali
Démocratiser l'économie
Hugues Sibille est actuellement vice-président du crédit coopératif. Il préside l’AVISE (Agence de valorisation des initiatives socio-économiques) qui regroupe la Caisse des Dépôts et les partenaires de l’économie sociale, dont le Crédit Coopératif. Il préside, depuis novembre 2008, le groupe ESFIN-IDES, outil de fonds propres au service des entreprises de l'économie sociale.
Tarik Ghezali, 33 ans, centralien, est délégué général du Mouvement des entrepreneurs sociaux et co-animateur du Labo de l’ESS, think tank pour une autre économie.
es élites politiques et économiques les veulent sujets, peu acteurs.
Elles les préfèrent soumis ou manifestant, plutôt qu’engagés dans la résolution de leurs problèmes.
Elles les aiment boulons de la machine économique, vaguement dépendants de l’Etat, plutôt que citoyens économiques actifs, pesant sur le cours des choses.
Cette méfiance vient de loin. Un surmoi monarchique pèse sur les idéologies hexagonales. Parfois un soupçon de boulangisme. Des reliquats de loi Le Chapelier.
Nos élites pensent que l’avenir de la société se construit dans la confrontation binaire Etat versus marché. Tout se réduit alors à une question de curseur et de dosage. Schématiquement, plus d’Etat quand vous êtes à gauche, plus de marché quand vous êtes à droite.
Cette grille de lecture bidimensionnelle empêche de compter jusqu’à trois, de donner du relief en intégrant les citoyens comme acteurs à part entière de l’économie, au même rang que l’Etat et le marché.
En témoigne la persistance des pouvoirs publics à vouloir régler tous les problèmes de la société, par des lois ou dispositifs publics (sans évaluer l’impact des lois ou dispositifs précédents), ou par l’extension illimitée du domaine de la marchandise. Avec les résultats que l’on connaît. « Quand on a un marteau dans la tête, on voit tous les problèmes comme des clous. » Le proverbe s’applique souvent aux dirigeants français. Le citoyen est pour eux soit un « usager », soit un « bénéficiaire », soit un « consommateur » : rarement un acteur.
En atteste ainsi la difficulté chronique de l’Etat à considérer le mouvement associatif comme un partenaire dans la satisfaction de l’intérêt général, alors qu’il en est un acteur majeur, dans les champs de l’éducation, de la culture, de l’environnement, du social, du sport, et alors qu’il défriche, souvent, les nouveaux besoins sociaux et sociétaux.
Des chartes sont élaborées (charte des engagements réciproques entre l’Etat et les associations en 2001 par exemple) mais n’engagent que ceux qui les signent et sont rarement suivies d’effets. La RGPP (révision générale des politiques publiques), lancée en 2007, bonne idée à la base, est menée sans concertation avec les acteurs associatifs. Elle définit unilatéralement les indicateurs de « performance » utilisés dans le cadre du financement public des associations, et privilégie les indicateurs de gestion et de contrôle : la RGPP peut devenir alors un facteur de fragilisation et d’instrumentalisation des associations.
La crise financière, en remettant l’Etat au centre, risque de conforter paradoxalement l’approche binaire Etat/marché. Après trente ans de credo « moins d’Etat, plus de marché », elle a en effet réactualisé l’idée de « plus d’Etat, un marché mieux régulé ». Pas de frayeur, on reste dans le duel.
La régulation de ce seul face-à-face entre la figure du capitaliste et celle de l’Etat est nécessaire mais insuffisante. Cessons de nous raconter la fable du poulailler et du gendarme : le capitaliste défendant le renard libre dans le poulailler libre ; l’Etat gendarme, comme dans Guignol, débarquant de temps en temps dans le poulailler avec un couperet (qui ressemble à la Loi), pour réglementer, contraindre, rappeler à l’ordre.
Nous nous inscrivons résolument dans une vision régulatrice de l’économie. Seuls les ultralibéraux croient que le marché livré à lui-même est susceptible de répondre à l’intérêt de tous ou que le périmètre de l’Etat doit être réduit à ses fonctions régaliennes de justice, de sécurité et de défense… Nous considérons l’impôt et la redistribution comme d’indispensables outils de solidarité, nécessaires pour faire société, signes de civilisation.
Mais s’il est légitime d’appeler l’Etat pour éteindre l’incendie financier, économique et social actuel, et poser les briques d’un nouvel édifice, attention à une démagogie qui entonnerait la chanson du retour de l’Etat, sur l’air de « on vous l’avait bien dit », sans faire l’effort de reformuler une doctrine de la régulation étatique qui ne corresponde plus à celle de 1981.
Le mieux d’Etat plutôt que le plus d’Etat n’a pourtant jamais été aussi nécessaire, au regard de la situation de nos finances publiques et du niveau de dépenses publiques en France (140 Md€ de déficit en 2009, 8 % du PIB) : avant de demander plus, il faut d’abord faire mieux, avec autant.
Si l’autorégulation des marchés a montré ses limites, la réhabilitation de la régulation publique n’est pas suffisante. Le débat sur les régulations ne peut se limiter aux modalités de l’intervention publique (Etat gendarme, Etat keynésien qui relance par la dépense publique, Etat entrepreneur qui investit dans les entreprises et secteurs stratégiques…). Il doit s’ouvrir à de nouvelles régulations citoyennes et entrepreneuriales, de et par la société civile.
D’aucuns nous traiteront de naïfs et d’utopistes. Nous croyons l’inverse : ce qui est naïf, c’est de penser que l’Etat va régler seul les problèmes. L’époque de l’Etat omniscient est révolue. Merlin l’enchanteur public a perdu ses pouvoirs surpuissants.
La mobilisation des pouvoirs publics pour répondre à la crise, indispensable, ne saurait se penser sans associer la société civile dans la construction des réponses, leur mise en œuvre et leur évaluation. La complexité des enjeux, leur interdépendance, leur internationalisation l’imposent.
Symbole de l’illusion des Etats Sauveurs du Monde : les G20 et leur spectacle mondovision d’élites politiques se percevant comme les derniers remparts avant l’anarchie et le Déluge social et écologique. Mais tous les G20 de l’univers n’arriveront pas à changer la donne s’ils n’associent pas les citoyens. Le monde d’après-crise ne se bâtira pas sans eux : les citoyens ne sont pas le problème, ils sont la solution.
Hors des partis et de l’Etat, les citoyens sont en effet de plus en plus nombreux à agir concrètement dans le champ entrepreneurial, territorial, associatif, des médias, de l’Internet, des logiciels libres… pour relever les défis colossaux qui s’imposent à nous. Dans cette société civile active, il y a une espérance, un optimisme, une vitalité, une utopie réaliste qui semblent aujourd’hui étrangers aux décideurs politiques.
Epargnants, consommateurs, salariés, bénévoles, entrepreneurs, militants… ces centaines de milliers de citoyens, de toutes classes sociales, de tous milieux professionnels, de tous âges, en ont assez de la vision de l’économie qui a dominé la planète ces trente dernières années.
Une vision où une petite minorité décide pour une vaste majorité. Où réussir se confond avec la montre Rolex à 50 ans. Où la concurrence, le marché et la logique du profit gagnent toutes les sphères de l’activité humaine. Où l’entreprise a pour finalité de maximiser le profit, pas de créer des richesses durables pour toutes ses parties prenantes. Où la quantité l’emporte sur la qualité. Où ce qui n’a pas de valeur marchande, n’a pas de valeur tout court.
Ils sont nombreux, les citoyens en désaccord avec cette vision, qui cherchent à construire des alternatives, à vouloir articuler valeurs et pratiques de solidarité, de liberté, de responsabilité, de coopération. A avoir un autre rapport à l’argent et à la réussite.
Foisonnant, innovant, dispersé, ce mouvement de citoyens peine à s’affirmer et à devenir visible et audible, à peser sur le débat public, à influer sur les décideurs. Et si on lui donnait de la voix ? Et si on éclairait la voie qu’il dessine ? Et si on lui faisait quitter la marge pour le mettre au centre de la société ?
Alors, plutôt que de s’enfermer à nouveau dans une confrontation Etat/marché, l’ampleur et l’urgence des crises actuelles devraient nous inciter, collectivement, à inventer un nouveau compromis social qui place le citoyen au cœur du modèle économique.
Après trente ans de keynésianisme (les Trente Glorieuses) et trente ans de libéralisme (les Trente Odieuses), il nous faut construire une économie fondée non pas sur la centralité de l’Etat ou du marché, mais sur celle de l’Homme-citoyen économique.
Remettre l’Homme au cœur du système, de ses régulations et de sa gouvernance, c’est au fond poser la question essentielle de la démocratie dans l’économie, d’une démocratie économique.
En démocratie politique il va de soi d’élire ses dirigeants. De pouvoir en changer. D’affirmer une séparation des pouvoirs entre législatif, exécutif et judiciaire. D’avoir deux chambres. De préserver les droits de la minorité dans l’opposition. De défendre la liberté d’expression et le pluralisme. Et de plus en plus, de rechercher les voies d’une démocratie participative qui aille au-delà de l’élection, et permette au citoyen de participer à la préparation de la décision et à son application. On se plaint qu’il n’y ait pas assez de démocratie en politique, jamais qu’il y en ait trop.
Pourquoi cela ne serait-il pas le cas en économie ? Après tout, là où il y a pouvoir, relations humaines et prise de décisions, la question démocratique se pose. Pourquoi alors l’économie, qui joue un rôle structurant dans la Cité, demeurerait-elle à l’écart des enjeux démocratiques ? Si le défi démocratique du XXe siècle a été politique, celui du XXIe siècle sera économique.
Ce livre veut contribuer à le relever.
En proposant trois principes de démocratie économique : associer les citoyens aux décisions économiques qui les concernent ; faire que chacun soit pleinement acteur de l’économie ; être évalué et rendre compte à mesure de son pouvoir économique.
En les articulant avec trois dynamiques entrepreneuriales : celle des sociétés de personnes, celle des entreprises sociales et celle de la responsabilité sociale d’entreprise.
En montrant enfin la nécessité et la pertinence de leur convergence, commençons d’abord par installer le décor.
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