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Peter Schneider
Encore une heure de gagnée
Comment un musicien juif survécut aux années
du nazisme
récit
Traduit de l’allemand par Nicole Casanova
Né en 1940 à Lübeck,
fils d’un chef d’orchestre, animateur en 1966 du mouvement
étudiant allemand avec Rudi Dutschke et Hans Magnus
Enszenberger, Peter Schneider est l’un des plus brillants
représentants de la littérature allemande contemporaine.
Romancier, auteur de récits (Lenz, Cet Homme-là,
La ville des séparations, Chute
libre à Berlin), essayiste (Le Sable aux
souliers de Baader), il est également scénariste
(Le Couteau dans la tête, Les Années
du mur).
a
Genèse raconte l’histoire d’une mémorable tractation
entre Abraham et Dieu. Le Seigneur veut détruire les villes
de Sodome et Gomorrhe, renégates et corrompues, Abraham tente
de le détourner de ce projet. Il y a peut-être cinquante
justes dans la ville de Sodome, objecte Abraham, tu ne voudras quand
même pas les tuer en même temps que les impies ?
Le Seigneur est impressionné par l’argument d’Abraham :
s’il y en a cinquante, j’épargnerai toute la cité
à cause d’eux ! Mais soudain, Abraham est pris d’un
doute : pourra-t-il vraiment présenter cinquante justes ?
Et s’il en manque cinq, demande-t-il. Le Seigneur n’est pas mesquin :
même s’il n’y en a que quarante-cinq, il renoncera au châtiment.
Mais Abraham se remet à douter : et s’ils ne sont que
quarante ? Il réussit à discuter encore avec
le Seigneur, il fait baisser le chiffre de quarante à trente,
de trente à vingt. Arrivé à dix, le Seigneur
se lasse de ce marchandage et interrompt la négociation.
Il envoie deux anges à Sodome pour inspecter la population
et fixer le nombre des justes. Il apparaît qu’il n’y en a
qu’un seul dans la ville. Le Seigneur attend le lever du soleil,
jusqu’à ce que les anges aient conduit l’unique juste et
sa famille dans la ville de Çoar. Puis il fait pleuvoir le
soufre et le feu du ciel sur Sodome et Gomorrhe.
On peut déplorer que parmi les monuments qui rappellent la
persécution et l’extermination des juifs de Berlin, aucun
n’ait été érigé en l’honneur des Berlinois,
pas si rares, qui sont venus en aide aux persécutés,
les ont cachés chez eux et sauvés. Des historiens
ont estimé qu’entre cinq et dix mille Juifs allemands ont
opté pour la clandestinité, et la moitié environ
est restée à Berlin. Parmi eux, à peu près
deux mille ont survécu à la terreur nazie. Mais même
ceux qui, devenus clandestins, furent trahis, découverts
et arrêtés, n’auraient pas pu oser cette tentative
s’ils n’avaient pas compté sur des amis et des gens de leur
connaissance. " Ces hommes courageux ", écrit
Inge Deutschkron, elle-même une survivante, " qui
ont aidé leurs protégés juifs jusqu’à
l’arrestation de ceux-ci, demeureront inconnus. Il ne sera donc
jamais possible d’évaluer, ne fût-ce qu’approximativement,
le nombre de ceux qui se sont montrés prêts à
sauver des juifs. "
Deux mille survivants – en comparaison avec la légion des
expulsés et assassinés, c’est un nombre épouvantablement
petit. Des quelque cent soixante-dix mille citoyens juifs de Berlin,
la moitié réussit à se réfugier à
l’étranger, les autres finirent dans les camps d’extermination.
Pourtant, si l’on considère combien de fois ceux qui se cachaient
devaient changer de logement et à combien d’aides ils devaient
avoir recours, il en résulte un tableau différencié.
Aucun des clandestins ne put rester longtemps dans une seule
cache et chez un seul protecteur. La plupart se virent forcés,
souvent d’une minute à l’autre, de changer d’abri et de se
confier à d’autres aides. " Rester au même
endroit pendant plus d’un mois, c’était être découvert.
En outre, des possibilités de refuge étaient fréquemment
anéanties par les bombardements. "
Aux difficultés de logement s’ajoutait le souci quotidien
du ravitaillement, des vêtements, des cartes d’identité
provisoires ; ces choses-là aussi étaient impossibles
à obtenir sans l’aide d’une multitude de soutiens. Wolfgang
Benz et Beate Kosmala, qui établissent en ce moment, à
l’Institut de recherche sur l’antisémitisme de Berlin, un
fichier sur les " Actions de sauvetage en faveur de citoyens
juifs ", partent de la règle approximative suivante :
pour sauver un juif, six protecteurs au moins étaient nécessaires.
Cette estimation semble plutôt modeste. Le professeur Ludwig
Collm, qui plongea dans la clandestinité à Berlin,
en octobre 1942, avec sa femme Steffy et leur fille de six ans,
Susi, énumère dix-huit adresses. Inge Deutschkron
et sa mère durent changer vingt fois d’abri, le musicien
Konrad Latte, évoquant ceux qui l’ont aidé, cite cinquante
noms.
Combien de Berlinois en tout eurent la dignité et le courage
de protéger leurs concitoyens juifs des sbires nazis, on
ne le saura jamais. Dix mille ? Vingt mille ? Il n’est
cependant pas nécessaire de le savoir pour témoigner
du respect à cette minorité nullement représentative,
mais digne d’admiration.
A peine trois cents d’entre eux ont été honorés
de la médaille israélienne des " Justes
parmi les Nations ". Dans la ville où ils ont agi,
ils sont demeurés largement inconnus. Un étrange scénario,
non mentionné dans l’Ancien Testament, se dessine. Comment
le Dieu d’Abraham procéderait-il avec une ville qui ignore
totalement ses justes ?
Ce n’est pas qu’études historiques et publications spécialisées
fassent défaut. Mais jusqu’au film de Spielberg La Liste
de Schindler, les histoires des sauveteurs – malgré tous
les efforts de ceux qu’ils avaient sauvés – n’ont pas pénétré
dans la conscience d’un assez large public allemand. L’ouvrage de
Daniel Goldhagen sur les sbires volontaires de Hitler a été
vendu en Allemagne à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.
Le livre de Nathan Stoltzfus Widerstand des Herzens (" Résistance
du cœur "), récemment paru et fondé sur
d’excellentes recherches, consacré aux femmes de la Rosenstrasse
qui, au printemps 1943, après avoir manifesté des
jours durant, purent faire libérer leurs époux juifs
déjà arrêtés, eut juste droit à
quelques comptes rendus dans la presse et reste comme du plomb sur
les étagères. On dirait que le public allemand ne
veut entendre parler que des criminels et ne réserve qu’un
haussement d’épaules à leurs rares concitoyens qui
ont aidé des juifs : il nous a fallu cinquante ans pour
comprendre que nous appartenons au peuple des criminels. Que l’on
ne vienne pas maintenant nous brouiller les idées avec cette
poignée d’Allemands qui se sont décemment conduits !
Le résultat, c’est que tout adolescent de quinze ans en sait
plus sur Hitler, Goebbels, Eichmann ou Mengele, que par exemple
sur l’aumônier des prisons de Tegel et de Plötzensee,
Harald Poelchau, qui a protégé des douzaines de persécutés.
Comment expliquer cette indifférence ? Les meurtriers
sont-ils plus intéressants et – au siècle de l’infotainment
– tout simplement mieux vendables que les sauveteurs ?
Cet intérêt unilatéral a des raisons tout à
fait sérieuses et, à première vue, impératives.
En face de la dimension monstrueuse du crime commis envers les juifs,
le nombre de ceux qui furent sauvés paraît insignifiant.
Après que l’on eut, pendant des décennies, nié
et minimisé la culpabilité allemande, il était
prioritaire de convaincre les nazis de leurs crimes et de leur demander
des comptes. Se préoccuper de rendre hommage à ceux
qui barrèrent le chemin au crime, c’était presque
automatiquement se voir soupçonné de camoufler ou
blanchir le passé – tout à fait dans la tradition
de cette formule suspecte d’après la guerre : " Mon
meilleur ami était un juif. " Billy Wilder raconte,
dans son autobiographie, comment son ami Gottfried Reinhardt, revenu
en Allemagne sous l’uniforme américain, s’est moqué
de cet alibi d’après la guerre. Les Allemands qui assuraient
alors Reinhardt de leur consternation devant la " solution
finale ", recevaient un choc en l’entendant répliquer :
" Manifestement, il y avait trop de juifs ici ! — Trop
de juifs ? Que voulez-vous dire, monsieur Reinhardt ?
— Chaque Allemand que je rencontre a sauvé deux juifs.
Les Allemands formaient un peuple de quatre-vingts millions d’hommes.
Si chacun d’eux a sauvé deux juifs, il devait y avoir environ
cent soixante millions de juifs. Et vous devrez reconnaître
que c’est tout simplement excessif ! "
Derrière la phalange des faux sauveteurs et " amis
des juifs ", les rares Allemands qui les ont vraiment
aidés sont demeurés presque invisibles. Parce qu’ils
ne voulaient pas, déjà, rivaliser avec les nombreux
menteurs, ils préféraient rester dans l’ombre.
Mais la thèse selon laquelle on pourrait faire un mauvais
usage d’une célébration des " héros
silencieux " (Inge Deutschkron) et ainsi minimiser la
culpabilité allemande, ne résiste pas à une
observation plus attentive. En réalité, l’exemple
de cette poignée d’hommes n’atténue pas la faute des
complices, des délateurs et spectateurs passifs, il l’aggrave.
Car il réfute le mythe par lequel la génération
de la guerre tente de se justifier : l’appareil de la terreur
nazie aurait été si parfait qu’il ne restait d’autre
option que l’obéissance – à moins d’être prêt
à faire le sacrifice de sa vie. On a écrit des bibliothèques
entières sur l’attentat perpétré contre Hitler
et sur les hommes du 20 juillet 1944, on a donné leur nom
à un jour férié en Allemagne – sans doute aussi
parce que leur destin semblait expliquer la défaillance de
la société civile allemande : Vous voyez bien !
Qui résistait était pendu ou collé le dos au
mur !
Les actions des sauveteurs contredisent cette interprétation.
Elles montrent que l’alternative entre l’obéissance complaisante
et la résistance jusqu’à la mort est bien trop rudimentaire.
Manifestement, on pouvait quand même faire quelque chose sans
risquer tout de suite sa vie. C’est justement pour cela que l’exemple
de ces " autres Allemands " menace l’autoportrait
des complices bien plus efficacement que l’histoire des combattants
de la résistance et auteurs d’attentats, qui mirent sciemment
leur vie en jeu, et la perdirent, dans leur lutte contre Hitler.
L’héroïsme ne se commande pas. Pour glisser un morceau
de pain à un homme persécuté et mis au ban,
pour lui faire passer la nuit chez soi, lui procurer un logement
le lendemain, il fallait de la tenue morale, de la ruse et du courage,
mais il n’était pas nécessaire d’être prêt
à sacrifier immédiatement sa vie. Même des gestes
civils minuscules, apparemment absurdes, comme ceux qu’Ursula von
Kardoff a consignés dans ses Berliner Aufzeichnungen 1944-1945
(" Cahiers berlinois 1944-1945 "), provoquaient
un court-circuit de quelques secondes dans le système de
la folie raciste et signifiaient pour les persécutés
un instant de dignité humaine reconquise : " Je
crois que le peuple se comporte plus décemment que les prétendus
gens cultivés ou semi-cultivés. L’histoire de l’ouvrier
qui dans un tramway céda sa place à une juive portant
l’étoile, est typique : "Assieds-toi là,
vieille étoile filante", lui dit-il, et comme un PG
(Parteigenosse, membre du parti) protestait, l’ouvrier répliqua :
"Je dispose de mon cul comme je veux." "
Ainsi les figures de ceux qui se sont bien conduits dérangent-elles
l’image de la vie quotidienne sous la croix gammée. L’histoire
racontée dans ce livre ne peut pas rivaliser avec l’offre
séductrice adressée par Daniel Goldhagen aux jeunes
Allemands : " Donnez-moi vos grands-pères
(dont la plupart étaient des meurtriers potentiels animés
d’un antisémitisme visant à l’extermination !)
et en échange je vous donnerai l’innocence, parce que vous
êtes jeunes et que vous avez grandi dans une démocratie
pluraliste ! " Car l’histoire de Konrad Latte montre
que personne n’est coupable ou innocent par sa seule appartenance
à une génération. Même pendant les années
de la pire terreur nationale, il y avait place pour un choix, et
il y eut des citoyens qui utilisèrent leur espace de liberté.
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