Premiers chapitres
Antoine Senanque

L’HOMME MOUILLÉ

Médecin et neurologue, Antoine Sénanque est l’auteur chez Grasset d’un récit Blouse (2004), et de deux romans remarqués, La grande garde (2007) et L’ami de jeunesse (2008). Il vit à Paris.
CHAPITRE 1
12 mars 1938


al Vadas se réveilla recouvert d’eau salée.
Il trouva ses draps imbibés d’une eau sombre qui avait pénétré son matelas. Une ligne humide et froide marquait les contours de son corps. Le tissu de sa veste pesait sur sa peau. Ses mains étaient moites.
La chaleur de la nuit avait été inhabituelle, en ce mois de mars 1938. Il fut surpris par l’abondance de cette sueur et s’étonna de ne pas ressentir le besoin de boire.
Jour d’anniversaire. Son père avait disparu le 12 mars 1917. Ses restes reposaient en France, sous une croix qui portait le numéro de son bataillon, avec ceux d’autres soldats aux identités incertaines.
Il veillait à entourer la date sur le calendrier qui prenait sa place chaque premier janvier, au-dessus de la cheminée de son salon. La date avait de l’importance car il ne pensait à son père qu’une seule fois par an. Le 12 mars. Et plus particulièrement lors de sa préparation matinale dans la salle de bains quand il taillait le fin collier de barbe qui dessinait un arceau sur son visage, fermé au sommet par la ligne ininterrompue de ses sourcils épais. Pourquoi à cet instant précis et au cours de cette activité qu’il renouvelait chaque jour, immuablement ? Pal Vadas ne le savait pas.
L’enterrement officiel de son père fut symbolique.
Le représentant civil pour le rapatriement des corps demanda un vêtement pour l’inhumation. Pal proposa un chapeau, mais sa mère lui fit remarquer le caractère impersonnel de l’objet. On déposa dans le cercueil un costume et une paire de chaussures vernies.
Ils se rendirent, au petit matin, à la mairie de Budapest. Sa sœur plus jeune s’était endormie, appuyée sur son épaule.
Il fallut ouvrir les grilles qui limitaient l’espace de la cour où devaient attendre les membres du cortège, leur nombre ayant dépassé les prévisions. On distribua une rose aux enfants et des employés aidèrent à former les rangs.
Pal Vadas observa les habits de deuil autour d’eux en tous points identiques à ceux qu’il portait. Les visages ne lui étaient pas familiers, mais en regardant avec attention l’expression que chacun prenait dans l’attente et sous la morsure de la pluie glacée, il trouva des ressemblances avec le sien. Il se demanda pourquoi cette famille lui avait été cachée et compta jusqu’à cinquante, ses membres inconnus.
Le nom de son père n’avait pas été inscrit sur la liste des morts publiée dans le journal de Budapest. Un voisin avait affirmé que les listes étaient volontairement incomplètes pour éviter la démoralisation. Selon les chiffres officiels 148 soldats étaient tombés au combat depuis le début de la guerre, pertes parmi les plus faibles jamais enregistrées dans l’histoire de l’armée hongroise. Les morts étaient donc les plus malchanceux des hommes.
Il remontait la ligne de sa courte vie, cherchant des présences à ajouter à celles de ses parents, des formes en creux que les silhouettes de la cour pouvaient occuper.
Son père ne parlait pas. Son silence avait gardé le secret de cette famille cachée et chaque silhouette lui apparut comme un mot qui n’avait pas été prononcé.
Il fut surpris par la douleur des femmes, la plupart voilées, soutenues par des maris âgés, qui pleuraient plus que sa mère. Il n’y avait pas d’homme jeune, en dehors d’un lieutenant en uniforme neuf amputé d’un bras.
On attendit l’ouverture des portes.
Le froid engourdissait les membres, le jour ne se levait pas. Le cercueil de son père apparut, oscillant sur les épaules de deux soldats. Ils descendirent sans difficulté l’escalier du seuil puis s’immobilisèrent. Sa sœur s’éveilla et prit sa main. Il se demanda ce qui retenait les soldats au pied des marches et pourquoi le cortège ne se rassemblait pas derrière eux. Quand ils s’écartèrent vers le fond de la cour, il eut un sentiment de vide. Sa sœur s’inquiéta car plus personne ne les accompagnait. Ils s’arrêtèrent, désemparés, à l’écart de leur mère qui dut les appeler en forçant la voix. Sa vue aiguisée lui permit de traverser l’ombre de la grande salle où la lumière ne pénétrait pas. Il découvrit alors les autres cercueils, identiques à celui de son père. Le premier était enveloppé d’un drapeau. Un mouvement se fit à l’intérieur et ils apparurent un par un, soutenus chacun par quatre porteurs. La cour de la mairie fut remplie. Un écart d’une dizaine de mètres séparait les familles. Un employé leur demanda de veiller à le respecter. Il observa que leur groupe était le plus faible en nombre. Une colonne s’étirait devant le cercueil au drapeau.
La ville avait voté des enterrements communs pour les soldats dont les noms étaient choisis par tirage au sort dans chaque bataillon. Un conseiller vint serrer la main des veuves et demanda une signature sur le registre des décès.
Le cercueil de Pal Vadas s’engagea le premier sur le chemin du cimetière. Les soldats durent ralentir pour ne pas distancer le cortège. Ils se tenaient droit et ne montraient aucun signe de fatigue. Il remarqua les efforts des suivants qui pliaient sous le poids et soufflaient en marchant. Rien n’aurait empêché de rajouter le chapeau et son poids n’aurait pas changé les choses. Une larme coula sur sa joue et le long de son cou. Mentalement, il retraça la ligne exacte qu’elle avait suivie, à partir de sa paupière et de l’angle de son œil d’où elle avait glissé. Un vent chargé de l’humidité du fleuve montait en force, balayant la rive longée par le cimetière. Le cercueil tanguait sous les rafales. On le plaça dans la terre et on planta la croix blanche préparée.
Pour la seconde fois, le nom de Pal Vadas était gravé sur une croix. Quatre ans plus tôt, le même cimetière s’était ouvert pour un frère mort à la naissance, ou qui avait, selon sa mère, vécu quelques minutes, ce qui était faux mais nécessaire pour autoriser une cérémonie avec un prêtre.
Alors qu’il séchait son corps en observant dans le miroir le mouvement inhabituel que la sueur avait donné à ses cheveux, reconstituant la réplique exacte de sa coiffure de jeune homme, il pensa que le nom de Pal Vadas ne serait plus gravé sur une tombe après lui, car il n’aurait pas de fils.

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