Premiers chapitres
Antoine Senanque

L'ami de jeunesse

Né en 1959 à Paris, neurologue de profession, il est l'auteur chez Grasset de deux livres remarqués, Blouse (2004) et La grande garde (2007).
CHAPITRE I

e n'ai pas obtenu souvent la moyenne en caractère.
En décision, jamais.
J'ai été admis dans la classe inférieure au terme de la plupart de mes examens de vie. Sans les avoir ratés. Sans les avoir passés.
J'ai grandi en rédigeant des mots d'absence.
Je ne me décourage pas. Je compte sur un accident fatal pour ma passivité, une maladie généreuse qui achèverait les faiblesses de mon cœur sans l'arrêter.
Mes livrets scolaires sont formels, mon travail a toujours laissé à désirer.
Ma vie aussi.
Quelle que soit la manière de corriger ma copie d'homme, avec sévérité, avec indulgence, j'obtiens la même appréciation.
Je laisse à désirer.

Je traverse une période difficile.
Je suis psychiatre, je n'arrive plus à écouter mes malades, je vis depuis vingt-cinq ans avec une femme obsessionnelle qui s'aggrave, j'ai deux enfants de dix ans, des jumeaux que je confonds et c'est mon anniversaire.
- Qu'est-ce que t'as ?
- Quarante-huit ans.
- Y a pas de quoi faire la gueule.
- Si.
Félix ne fait jamais la gueule. Jamais. Son humeur est bonne. Désespérément. Il est venu au monde avec un sourire imprimé, comme une tache de naissance. C'est mon meilleur ami, et je ne lui veux aucun mal. Mais j'avoue qu'une baisse de forme passagère n'altérerait pas nos rapports. Sans lui souhaiter une dépression majeure, un petit accès mélancolique de temps à autre serait vivifiant pour notre désormais très vieille amitié.
Je m'appelle Antoine Saint-Bernard, nom qui ne m'a pas toujours rendu service. Je suis donc psychiatre, à Paris. J'ai un cabinet dans le VIe arrondissement, une clientèle fidèle, une secrétaire choisie par mon épouse, une vie enviable. Par qui ?
- Elle est bien ta vie.
J'ai un ami, aussi, Félix. Un garçon qui trouve toujours les mots qui ne me servent à rien.

Je déjeune avec lui, le vendredi, dans son restaurant rue d'Alésia.
J'ai des amis fidèles, des amis cultivés, des amis de travail, des amis de vacances, Félix est mon ami tout court. Sans épithète.
- Je veux devenir professeur.
- Professeur de quoi ?
- D'histoire.
J'ai toujours aimé l'histoire.
J'ai rêvé d'être professeur très tôt, ça ne m'a jamais quitté, sauf pendant la période où j'aurais pu vraiment le devenir. Mauvaises influences sur lesquelles je reviendrai plus tard.
En bref, j'ai décidé de m'écouter après de longues années de surdité intime. Je veux enseigner. Pour les petites classes, celles qui demandent peu de diplômes et qui acceptent les débutants de mon âge.
? Mais tu vas pas gagner un rond.
? J'étais sûr que tu dirais ça.
J'ai donc décidé de changer de vie. Je n'ai pas encore officialisé la chose, auprès de mon épouse et de mon banquier. Mais la décision est prise.
J'ai passé vingt ans en médecine. C'est trop.
On m'a rapporté que les condamnés à une longue peine qui sortent de prison ont envie de vomir, à cause du nouvel espace. C'est exactement la sensation que j'éprouve. Une nausée permanente. Depuis plusieurs mois.
J'ai consulté des confrères, j'ai subi une fibroscopie et d'autres explorations humiliantes réalisées par des spécialistes probablement pervers. Je n'ai rien. Rien qu'une nausée " sine materiae ", m'a dit le gastro-entérologue.
Le latin ne change rien à l'affaire. C'est ma vie que je ne digère plus.
- On n'a qu'à sortir.
C'est la solution de Félix, la sortie. A tous les problèmes existentiels. On commence par des bars, on finit par des bars, on rentre accompagné et on se réveille encore plus nauséeux que la veille.
Je le connais depuis plus de trente ans. Il n'a jamais eu que ce seul conseil à donner. Sortir. Pour lui, c'est dehors que les problèmes intérieurs se règlent. Par aspiration sans doute. Du plein vers le vide. La sortie de Félix promet d'être une sortie de soi-même, elle est en réalité une rentrée dans ses propres sous-sols dont l'exploration n'oxygène que très partiellement le cœur asphyxié.
Je l'ai rencontré à l'école, en seconde. Il a été mon voisin avant d'être mon ami. Un remarquable copiste. Un genre de moine qui, jusqu'à notre baccalauréat, a retranscrit chacune de mes feuilles d'examen avec une rigueur de bénédictin.
Félix a toujours triché et menti.
Il a ce talent de ne jamais dire la vérité. Une sorte d'allergie au vrai, aussi puissante que celle, très médicale celle-là, qu'il présente au poil de chien, avec œdème de Quincke à la clé.
L'œdème à la vérité est possible. C'est une complication intime qui fait gonfler parfois irréversiblement. On observe des arrêts cardiaques au vrai, des embolies à la révélation, il faut se méfier énormément. Félix ne prend aucun risque. Mithridatisé, il ment à peu près en permanence. Sur l'essentiel comme sur l'anodin. En réflexe. Il ment comme on tousse.
On ne peut donc absolument pas compter sur lui.
Raison pour laquelle je l'ai choisi comme le meilleur de mes amis.
On lie l'amitié à la confiance. On aime celui " sur qui on peut compter quand... ". On confond ami et secouriste. Je suis entouré par une majorité d'êtres humains qui me secourraient en cas de naufrage et qui n'ont aucune place dans ma vie de prénaufragé. Si je vois un inconnu tomber dans la rue, je l'aide à se relever. Mes malades, je les soigne. Les amis sur qui je peux compter m'encombrent, comme des bouées sur le pont d'un bateau par beau temps, comme des canots de sauvetage sur un lac.
Félix n'a pas d'utilité.
Autre qualité objective que je ne peux pas lui retirer : le tartare.
Le meilleur de Paris, moelleux, avec un jaune d'œuf à l'intérieur qui fond sous la fourchette. Menu du vendredi.
- Et tu vas les faire où tes études ?
- A la Sorbonne.
- Tout seul ?
- Non, avec toi.
Voilà mon idée, je refais ma vie et celle de Félix.
La restauration est un métier épuisant et déconseillé médicalement. Coucher très tard, lever très tôt, travail sans heures. On partage les verres de l'arrivée, du départ, du retour, on s'alcoolise par altruisme. Les clients vous servent leurs histoires en plats réchauffés de faits divers, de drames, d'aventures minuscules. L'hygiène spirituelle est négligée.
Il faut s'inquiéter du chiffre, des contrôles, du lendemain, boire pour oublier le lendemain.
La vie de Félix ne me convient pas.
- Mais je vais très bien, moi.
- Non.
Sa femme s'appelle Luce-Ismène. Elle porte fièrement son prénom, preuve revendiquée des gouttes de sang bleu qui circulent dans le grand corps de sa famille ancienne, plusieurs fois exsanguiné. Nous l'appelons Lucienne. Pour simplifier.
Elle a comme qualité essentielle un sens de l'économie hypertrophié et comme défaut principal un sens de l'économie hypertrophié.
Elle chasse impitoyablement du restaurant les amis bénéficiaires des soins gratuits de son mari et vérifie toujours personnellement le bon règlement de mes notes de déjeuner.
Malgré une certaine prévenance à son encontre, je dois reconnaître qu'elle fut, un temps, d'une séduction extrême. Nous l'avons rencontrée ensemble à l'école, à dix-sept ans. Elle était blonde, mince, délicate, avec des formes provocantes qui nous provoquaient. Elle ressemblait à Brigitte Bardot. Elle a vieilli comme elle.
Les désirs des anciens élèves tournaient autour d'elle comme des satellites nerveux qui ont fini par croiser leurs ellipses. Et abandonner l'espace de sa quarantaine. Lucienne n'a pas bien voyagé dans le temps. Sa beauté l'a quittée, en souvenirs, dans des mémoires qui ne veulent pas les rendre. L'âge n'a pas été accepté donc se venge. Une prise de poids sévère le seconde dans sa volonté de nuire. Elle se recouvre de robes larges aux couleurs chatoyantes et de bijoux qui scintillent aux extrémités pour détourner les regards. Elle ressemble à une sultane.
Son avarice s'aggrave. Elle hante les sous-sols du restaurant pour recompter les bouteilles et les fromages, poursuit le personnel de ses soupçons quotidiens et surveille la vie de Félix comme une sentinelle jamais relevée.
Je l'aime pourtant bien, Lucienne.
Elle a le sentiment que mon influence sur son mari volage pourrait être bénéfique, ce qui est une erreur d'appréciation, car je cultive chez lui tout ce qu'elle essaie de défricher.
A mon contact, ses défauts s'épanouissent. Plus menteur, plus coureur, plus irresponsable. J'arrose ses tares comme un jardinier, pour les faire fleurir.
- J'ai trop de travail au restaurant.
- Lucienne te remplacera. On a six heures de cours par semaine, dans l'après-midi.
- Arrête de l'appeler Lucienne.
Ouverture des inscriptions universitaires, 3 septembre. Lundi. Jour de fermeture du restaurant. Félix est donc libre.
-Ça tombe mal, j'ai une dégustation.
L'excuse habituelle pour le médecin qui veut échapper à un rendez-vous, l'urgence ; pour le restaurateur, la dégustation. Félix peut mieux faire.
- Je viens te chercher lundi à 8 heures. Il faut être les premiers.
- Et ma dégustation ?
- Emmène-la avec nous.
On pourrait se demander pourquoi je tiens absolument à la présence de mon ami dans ce projet qui ne regarde que moi. La réponse est que je me sens tout simplement incapable d'affronter les conséquences pratiques de mes choix, l'intendance de mes décisions.
Les inscriptions, les emplois du temps, les dates d'examen.
Félix a toujours les solutions du quotidien. Je me perds partout, il trouve. Je n'organise un voyage qu'avec l'appui d'un ou deux conseillers familiaux et d'une technique de relaxation respiratoire, un coup de fil lui suffit entre deux conversations sur le zinc.
J'ai donc besoin de lui, ce que je ne lui dis pas.
J'explique que c'est par générosité que je consens à l'emmener dans ce périple au bout de la pensée car j'ai à cœur de sauver les dernières connexions neuronales qui restent éveillées dans son cerveau léthargisé.
- J'ai aucune mémoire.
- Je t'aiderai. Tu auras ta licence.
Défaut de Félix que j'utilise depuis toujours : la vanité.
- Tu seras le seul restaurateur de Paris à avoir une licence d'histoire.
- Et alors ?
- Réfléchis-y.
Il y réfléchit. Je peux suivre les différents paramètres qui défilent. Au choix : le titre, le partage d'une activité avec moi, les plages de temps protégées à l'abri des murs de la Faculté, les rencontres potentielles. Je précise que Félix est toujours très motivé par les rencontres potentielles. Pas encore revenu des tristesses de la chair, il reste frétillant à la pensée d'une conquête hormonalement cotée. Philosophiquement, il favorise souvent l'aspect quantitatif aux dépens du qualitatif, synonyme d'improbabilité. Il voit la Sorbonne comme un vivier de jeunes filles inscrites pour l'étude supérieure de sa personne. Espérance que je ne démens pas.
- Lundi, 8 heures.
- Impossible.
Je quitte Félix, donne mon chèque à Lucienne, en poste sur le pas de la porte.
- N'oublie pas, 8 heures.
Il m'accompagne dans la rue, jusqu'à mon scooter.
- Rien d'autre ?
- Si. Il est toujours aussi dégueulasse, ton tartare.

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