Premiers chapitres
Antoine Senanque

La grande garde

Né en 1959 à Paris, neurologue de profession, il est l'auteur chez Grasset d'un premier livre remarqué, Blouse (2004).
I

'ai appris la chirurgie sur les morts.
Rue du Fer-à-Moulin, à Paris.
L'endroit ressemble à une bibliothèque. C'est calme.
Une femme âgée à lunettes vous accueille.
Il faut une carte.
On entre dans une pièce profonde, bien éclairée et silencieuse. Les rares personnes que vous croisez sont concentrées sur leur ouvrage et ne vous saluent pas.
On se place à côté d'une table.
Il y a des tiroirs avec des numéros.
Dans les tiroirs, à la place des livres, on trouve des pièces de dissection.
Les chirurgiens viennent s'entraîner là.
Les jeunes pour apprendre, les anciens pour essayer des voies d'abord, des techniques récentes, ou bien réassurer leur main après une erreur de geste au bloc opératoire.
Il n'y a pas d'odeur. Rien à voir avec la grande salle de dissection de la Faculté où les vapeurs de formol attaquent les muqueuses et où se perçoit, malgré elles, la présence des corps.
Les pièces sont segmentées.
On opère sur des petites paillasses éclairées par une lumière blanche, plus forte que celle des projecteurs du bloc opératoire.
Il faut une période assez longue pour passer du livre d'anatomie à la salle.
C'est la couleur, la différence essentielle au début. Celle du livre.
Il faut des semaines pour l'effacer de sa mémoire. Artère rouge, veine bleue, nerf jaune, en lignes parallèles, bien dissociées sur des pages légendées.
En salle, le corps est noir et blanc. Les chairs sont pâles ou sombres. On met du temps à saisir les variations de pâleur des tissus morts, à retrouver l'image propre du traité, dans l'entrelacs des vaisseaux figés et des nerfs durcis. L'œil ne suffit plus, il faut éduquer son toucher, reconnaître les consistances différentes des structures, opérer à l'aveugle, déchiffrer l'anatomie du bout des doigts. En braille.
Plus de temps encore, pour passer de la salle au bloc opératoire. Pour retourner à la couleur, en gammes de rouge, et au son, au vacarme du service de chirurgie. Opérer en écoutant. Séparer les voix des aides, des infirmières, des anesthésistes, le bruit des respirateurs et des écrans, les machines à sons, contre le silence du malade endormi. Le silence qui le relie à la bibliothèque, posé sur son corps, comme un oiseau, en attente des restes, et que l'on sent dans les pauses.

C'est au Fer-à-Moulin, que je me suis formé à la chirurgie générale. J'y suis allé beaucoup. J'ai sacrifié des matinées d'aide opératoire où je tenais inutilement les écarteurs pour des chirurgiens peu soucieux de mon enseignement.
J'ai passé là les heures les plus importantes de mes universités médicales. Et de mes universités humaines, puisque c'est dans cette bibliothèque que j'ai rencontré pour la première fois le professeur Vadas.
Je connaissais son nom, mais je ne l'avais jamais vu. Il venait une matinée par semaine, disséquer une pièce opératoire sous microscope, une main le plus souvent. Je pensais qu'il s'entraînait aux greffes sur des plaies de poignet que les services de traumatologie développaient à l'hôpital. Il ne ressemblait pas aux orthopédistes bruyants et grégaires qui composaient l'essentiel de la clientèle de la bibliothèque.
Il était professeur. Inutile de chercher les marques de reconnaissance de la fonction, la distance d'écart dans le geste, la tenue du corps, un coup d'œil à la paillasse suffisait. Les os manquaient au Fer-à-Moulin et une articulation neuve n'était pas accordée à un opérateur non titré. Les chirurgiens débutants devaient faire le siège de la bibliothèque pour partager une pièce déjà travaillée, dont il fallait savoir utiliser le solde.
La bibliothécaire, une forte femme à l'accent germanique et au sourire qui n'était pas à portée de main, gardait les carcasses. Pour elle, le " sot-l'y-laisse " existait aussi en dissection. Il y avait toujours un tendon à exploiter, un muscle à désinsérer, sur les pièces les plus délabrées. Les internes étaient les sots, à qui elle n'accordait avec humeur, que des bouts anatomiquement inclassables, récupérés dans les baquets. Elle organisait son charnier avec méthode, distribuant la qualité de sa production en fonction du grade. Elle n'aimait pas les orthopédistes, trop consommateurs à ses yeux, qui brisaient ses clavicules et ses tibias, sans délicatesse, en fractures expérimentales, irrécupérables.
Les os de Vadas étaient frais, enveloppés de chair tendre. Je soupçonnais derrière ce traitement spécial, un homme d'importance d'une spécialité respectée. Les prescriptions de la bibliothécaire révélaient les secrets sociaux de ses patients.
Vadas était neurochirurgien, agrégé à la Salpêtrière, spécialisé dans la chirurgie de la moelle épinière. Sa réputation dépassait le cadre de l'hôpital. Il était la référence européenne de la spécialité. Il avait publié dans les revues américaines plutôt imperméables aux articles étrangers et son nom signait une technique de résection de tumeur de moelle. Il avait une autorité unique dans le monde neurochirurgical. Il décidait des orientations des services et obtenait les crédits et les postes qu'il demandait sans l'appui politique de rigueur.
On racontait qu'il était un des rares chirurgiens à qui avait été proposée une chaire aux Etats-Unis, et le seul à l'avoir refusée.
Chez les internes, sa renommée était moins prestigieuse. Le professeur Vadas était surtout connu pour ne pas enseigner.
A l'issue de chaque semestre, les internes parisiens remplissaient une fiche d'appréciation des stages qu'ils venaient de quitter. L'internat durait 5 ans, 10 stages de 6 mois en CHU * pour valider une spécialité chirurgicale. Les fiches permettaient de percer les secrets des services. Les éléments essentiels pour le choix y étaient rassemblés, avec des jugements libres. Degré de paranoïa du chef, salles à éviter, poids des gardes, échelle de conflit avec le personnel cotée sans limite supérieure. La qualité du recrutement et de la formation venait en second. Priorité réservée aux questions pratiques de vie hospitalière quotidienne. Manuel de survie de l'apprenti naufragé médecin. Les notes étaient déposées à la bibliothèque de l'internat pour être consultées avant le jour du choix. Aucune censure n'était possible. Les patrons n'avaient pas d'emprise sur les textes remis anonymement et protégés par le syndicat des internes.
Les fiches étaient l'arme du jeune médecin. Redoutable. La réputation d'un service pouvait s'y briser pour plusieurs semestres. Les internes nommés au concours, les plus désirés, s'écartaient irrémédiablement du lieu marqué de la fiche écarlate. Les postes abandonnés étaient alors sacrifiés à des " faisant fonction ", médecins non diplômés qui se formaient sur le tas et coûtaient cher, en temps et en prestige.

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