Lisa
Scottoline
Erreur sur la personne
thriller
traduit de l'américain par
Philippe Loubat-Delrand
Diplômée en droit
(Université de Pennsylvanie), Lisa
Scottoline est avocate d'assise dans un cabinet
renommé de Philadelphie. Cette
expérience du barreau lui a
inspiré six ouvrages traduits dans une
vingtaine de langues. Trois ont paru aux
éditions Grasset : Justice
expéditive (2000), La
Bluffeuse (1998) et Rien à
perdre (1997).
1
n
arrivant, Bennie Rosato ne put réprimer un
frisson. La bâtisse, haute de sept
étages, s'étendait sur trois blocs.
Sa façade trouée de
meurtrières garnies de vitres pare-balles,
ses hautes tours de garde ancrées aux quatre
coins, et sa double rangée de clôture
anticyclonique hérissée de
barbelés lui valaient sa réputation
de quartier de haute sécurité.
Exilée à la périphérie
de la ville, la maison d'arrêt de
Philadelphie héberge des assassins, des
délinquants et des violeurs. Du moins, ceux
qui ne sont pas remis en liberté
surveillée.
Bennie se gara sur le parking presque
désert, descendit de sa Ford Expedition, et
s'engagea sur le trottoir en proie à des
sentiments contradictoires. L'air de juin
était humide. Bennie, qui avait cessé
de plaider au pénal, s'était
juré de ne plus jamais remettre les pieds
dans cette prison ; mais elle avait
reçu un appel téléphonique
d'une détenue qui attendait de passer en
jugement. Accusée d'avoir tué son
petit ami, membre des forces de police de
Philadelphie, elle prétendait être
victime d'un coup monté par les policiers.
Bennie, qui s'était
spécialisée dans les bavures
policières, avait décidé
d'aller l'interroger.
« la chance de changer »,
signale la plaque métallique vissée
sur la porte d'entrée
« visiteurs ». En la lisant,
Bernie eut peine à se retenir de rire. La
prison avait été conçue dans
l'utopie qu'une formation professionnelle pouvait
transformer des trafiquants d'héroïne
en passionnés d'informatique, et comme
personne n'avait trouvé mieux, on
fonctionnait toujours sur ce principe. Bennie
poussa la lourde porte grise, inexplicablement
cabossée en son milieu, et entra. L'air
confiné, aux relents de sueur et de
désinfectant, lui sauta à la gorge
dans une cacophonie d'espagnol, d'anglais argotique
et autres sabirs. Dès qu'elle entrait dans
cette prison, Bennie avait la sensation de
débarquer dans un autre monde, sensation qui
se transformait en un désarroi qui ne lui
était que trop familier.
La salle d'attente, où étaient
rassemblées les familles des détenus,
évoquait davantage une garderie qu'une
maison d'arrêt. Des petits enfants, dans les
bras de leur mère, agitaient des hochets en
plastique, des bébés rampaient de
genou en genou, un bambin faisait ses premiers pas
dans le couloir, se retenant au passage à
une sandale en plastique pour conserver son
équilibre. Bennie connaissait les
statistiques : soixante-quinze pour cent des
détenues du pays sont mères, et la
durée moyenne de l'emprisonnement d'une
condamnée équivaut à celle
d'une enfance. Quelles que soient les raisons pour
lesquelles ses clientes échouaient
là, Bennie ne perdait jamais de vue que les
vraies victimes, c'étaient les enfants.
Voyant qu'elle n'y pouvait rien - et ce
n'était pourtant pas faute d'avoir
essayé -, elle avait décidé de
tourner la page.
Bennie chassa ces pensées et, se faufilant
entre des groupes qui bavardaient, mit le cap sur
l'accueil. Deux femmes d'un certain âge,
l'une blanche, l'autre noire, échangeaient
des fiches-cuisine ; un bouquet serré
de jeunes Hispanos et de jeunes Blancs, casquettes
de base-ball vissées devant-derrière
sur leur crâne, étaient
penchés, hilares, sur les photos d'un voyage
à Hershey Park ; de l'autre
côté du couloir, des ados vietnamiens
partageaient la salle de sport avec un gamin blanc.
A moins que le règlement de la prison ait
changé, ces gens formaient le groupe du
lundi, à savoir les familles des
détenues dont les noms commençaient
par une lettre allant de A à F, et, avec le
temps, ces gens tisseraient des liens
d'amitié. Avant, Bennie pensait que cette
amitié-là était une forme de
déni ; puis elle s'était rendu
compte qu'elle était profondément
humaine, un peu comme les relations qui se nouent
dans les salles d'attente des hôpitaux, aux
moments les plus critiques d'une vie.
A l'accueil, les surveillants, un homme et une
femme, étaient tous deux au
téléphone. Il y avait des gardiens
des deux sexes, la prison étant mixte,
hommes et femmes incarcérés dans des
blocs différents. Derrière l'accueil,
une cloison en verre fumé servait de
paravent opaque à la vaste salle de
surveillance au matériel dernier cri. Bennie
distingua vaguement des écrans de
contrôle aux lueurs verdâtres et
chatoyantes. Une silhouette passa devant l'un
d'eux, nuage noir devant la lune.
Bennie s'arma de patience et attendit qu'un des
surveillants soit disponible. Dans son
métier, elle avait l'habitude de remettre
les gens à leur place, mais elle avait
appris à ne pas jouer à ce petit
jeu-là avec les gardiens. Au quotidien, ils
travaillent dans des conditions pour le moins aussi
dangereuses que les policiers, tout en étant
bien moins payés et, en plus, ils se font
régulièrement épingler dans
les téléfilms. Aucun gosse n'a pour
ambition de devenir gardien de prison.
Tandis que Bennie attendait, un petit garçon
s'approcha d'une démarche peu
assurée, et leva les yeux vers elle. Elle y
était habituée, même si elle
n'avait pas un physique conventionnel, avec son
mètre quatre-vingts et ses formes
plantureuses. Les épaulettes de son tailleur
en lin jaune élargissaient sa carrure, et
ses cheveux bouclés d'un blond pâle
tombaient librement dans son dos. Elle
n'était pas très belle, mais elle
avait du chien, et les grandes blondes attirent
immanquablement les regards, flatteurs ou pas.
Bennie sourit au gamin.
« Vous êtes
avocate ? » lui demanda la
surveillante - une Afro-Américaine - en
raccrochant.
Elle portait un uniforme anthracite, et sur sa
poitrine opulente était
épinglé un badge d'identification. De
son chignon coiffé bas sur sa nuque, des
mèches jaillissaient en flammèches,
et ses manches courtes étaient
retroussées dans le plus pur style
macho.
« Oui, je suis avocate, lui
répondit Bennie. J'avais bien un badge, mais
impossible de le retrouver.
- Je vais vérifier. Donnez-moi votre
permis de conduire, remplissez la fiche de demande,
signez le registre
" visiteurs " », dit la
gardienne, tout en poussant un laissez-passer jaune
sur le comptoir.
Bennie lui tendit son permis, remplit ladite fiche,
et parapha le registre.
« Je viens voir Alice Connolly. Quartier
D, cellule 53.
- Qu'est-ce que vous avez dans votre
porte-documents ?
- Des papiers administratifs.
- Laissez votre porte-monnaie dans un casier.
Pas de téléphone portable, pas
d'appareil photo, pas de magnétophone.
Asseyez-vous. On vous appellera quand elle sera
dans le parloir-avocat.
- Merci. »
A la recherche d'un siège, Bernie finit par
repérer une banquette devant le guichet
fermé de la caisse et du vestiaire. On
aurait dit une table située juste à
l'entrée d'un restaurant très
fréquenté : à l'ouverture
du guichet, les familles s'y précipiteraient
pour y déposer des objets personnels - les
rosaires en plastique que les détenues
aimaient porter, ou les bandanas qui marquait leur
appartenance à tel ou tel gang. En outre,
elles appréciaient toujours de recevoir de
l'argent en espèces - pour monnayer quoi,
Bennie préférait ne pas y songer.
Elle s'assit sur la banquette, se glissant au
côté d'une imposante vieille dame qui,
avisant son porte-documents, lui sourit. Les salles
d'attente des prisons sont les seuls endroits
où les avocats sont les bienvenus.
« C'est bon, Rosato », cria la
gardienne.
Bennie se leva, franchit le détecteur de
métaux et gagna l'accueil. Elle posa son
porte-documents sur le sol au carrelage
irrégulier et leva les bras. La surveillante
la fouilla.
« Jurez-moi que, pour vous, je suis la
seule qui compte, dit Bennie - ce qui arracha un
demi-sourire à la gardienne.
- Vous pouvez y aller, ma fille.
- D'accord, mais la prochaine fois,
invitez-moi au moins à
dîner. »
Bennie ramassa son porte-documents tandis qu'un
surveillant déverrouillait une autre porte
blindée. Les avocats doivent signer une
« renonciation au statut
d'otage » pour avoir droit à un
premier badge d'identification ; en langage
clair, cela signifie qu'ils acceptent qu'il n'y ait
pas de négociation pour leur remise en
liberté au cas où ils seraient pris
en otage. Dès qu'elle aurait franchi cette
porte, Bennie se retrouverait enfermée avec
une population de détenues violentes
armées de couteaux de fortune, de rasoirs
acérés, de garrots, de clous, de
fourchettes aux dents aiguisées. Bennie
avait pour seules armes son porte-documents et son
stylo Bic. Ceux qui pensent que l'art de la plume
l'emporte sur l'art de l'épée n'ont
jamais mis les pieds dans un quartier de haute
sécurité.
Bennie franchit le seuil avec une nonchalance qui
ne trompa personne, et s'engagea dans un couloir
étroit et gris, aussi mal aéré
que la salle d'attente mais, Dieu merci,
silencieux, n'étaient les échos
lointains d'éclats de voix et le claquement
de ses talons sur le sol. Elle monta dans un
ascenseur vide et appuya sur le bouton du
deuxième étage. Sur le palier, la
gardienne assise à l'abri d'une vitre
fumée prit la demande que Bennie lui glissa
par une fente.
« Salle 34 », lui dit-elle
d'une voix étouffée.
Un déclic se fit entendre, et la porte
à la droite de Bennie s'entrebâilla.
Bennie la franchit et se retrouva dans un autre
couloir aux murs gris. Du côté gauche,
une enfilade de portes donnaient sur des
pièces minuscules. Les détenues y
accédaient par des portes qui communiquaient
avec un couloir haute sécurité du
côté opposé. Toutes ces portes
se verrouillaient automatiquement à peine
refermées. Ces alcôves, d'environ deux
mètres sur un mètre cinquante,
contenaient deux chaises face à face de part
et d'autre d'un comptoir en formica, et un
téléphone mural beige pour appeler la
gardienne. Jusqu'à présent, cela
n'avait jamais gêné Bennie ; mais
aujourd'hui, sans qu'elle sache pourquoi, cela lui
paraissait étrange et inapproprié.
Elle enfila le couloir, ouvrit la porte 34, et
sursauta en voyant la détenue.
« Alice Connolly ? lui
demanda-t-elle en l'observant attentivement.
- Elle-même, lui répondit la
détenue avec un sourire ironique.
Surprise ? »
Abasourdie, Bennie l'examina de la tête aux
pieds, puis la regarda dans les yeux. Cette femme
était, en plus jolie mais plus vulgaire
aussi, son portrait craché. Bien sûr,
ses cheveux avaient une teinte cuivrée trop
flamboyante pour être naturelle, et sa coupe
en dégradé était un peu
grossière, mais elle avait les mêmes
pommettes saillantes, les mêmes lèvres
charnues que Bennie - même si la couche de
maquillage qu'elle portait devait y être pour
quelque chose. Elle paraissait aussi grande que
Bennie, mais d'une minceur de top-model ; sa
combinaison orange trop large pour elle faisait
presque « classe ». Ses yeux
bleus très écartés
étaient identiques à ceux de Bennie.
Sur le coup, l'avocate en resta sans voix.
Connolly lui tendit la main par-dessus le
comptoir.
« Ravie de faire votre connaissance, lui
dit-elle. Je suis votre sur
jumelle. »
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