Pierre Schoendoerffer
L’aile du papillon
roman
Pierre Schoendoerffer est l’auteur de La 317ème
section (La Table ronde, 1963, Prix de l’Académie de Bretagne) ;
L’adieu au Roi (Grasset, 1969, Prix Interallié) ; Le
Crabe-tambour (Grasset, 1976, Grand Prix du roman de l’Académie
française) ; Là-haut (Grasset, 1981).
LA GENÈSE
out
est calme, muet, tout est gris ; il n’y a ni horizon ni contour
et, comme au premier jour, nul n’aurait pu dire où commence le ciel.
La fraîcheur humide de l’air est plus intense, plus pénétrante que
du vrai froid ; en respirant on a le goût du sel et de l’iode. Il
ne doit pas être loin de l’heure de la méridienne en cette longitude
du ponant, bien qu’à la teinte sombre de toutes choses on eût cru
toucher au soir... « un soir de demi-brume ! » dirait le poète.
La mer obsidienne, consciente de son propre mystère, a l’aspect
vitreux d’un miroir ondoyant qui n’aurait rien à réfléchir.
Le panneau de l’abri s’ouvre ; cela fait penser à ces niches trop
étroites des caveaux où on loge les morts. La tête de Roscanvel
émerge de la cavité, tel un captif brutalement élargi. Il a l’air
aussi égaré qu’au sortir d’une nuit peuplée de mauvais rêves. Sa
respiration laisse échapper de sa bouche de petites bouffées blanches,
comme s’il avait fumé la pipe.
Le multicoque oscille faiblement sur la mer figée, ondulée du restant
des longs trains de houle de l’Atlantique Nord. Roscanvel écoute
la plainte étrange – si triste – le léger clapotement, le chuintement,
le miaulement du gréement et des coques de son voilier encalminé.
Roscanvel a le cœur troublé.
Un immense oiseau inquiet, aux ailes immobiles, plane ; comme un
charognard au-dessus d’un massacre africain. Ce n’est pas une de
ces blanches frégates des quarantièmes rugissants – il n’y en a
pas dans notre hémisphère septentrional. Ce n’est pas non plus un
albatros, un fou de Bassan, un pétrel, un cormoran, ce pourrait
être une mouette, encore que nous soyons si loin des terres, un
goéland d’une envergure inusitée, et, dans la clarté incertaine,
il semble aussi noir que ces corbeaux maléfiques qu’on clouait vifs
aux portes des granges. Il plonge soudain, effleure le miroir mouvant
d’un vol fantasque, comme l’hirondelle troublée rase les champs
avant l’orage. Il lance deux ou trois lugubres avertissements, de
ces cris déchirants dont on dit qu’ils sont ceux des âmes errantes,
des innocents marins perdus en mer ; sombres augures présents, présageant
de plus sombres augures à venir. Roscanvel a le cœur serré...
*
* *
Nous étions au coin du feu, dans ma bibliothèque,
mon havre de la paix du soir. J’ai tendu ce premier feuillet à Roscanvel.
Il l’a lu d’une traite. Il a levé la tête ; quelque chose dans son
attitude trahissant l’incompréhension et la déception (ce jeune
homme a parfois les yeux les plus parlants que j’aie jamais connus).
Il a recommencé sa lecture, scrupuleusement, en émettant parfois
des ricanements qui m’étaient insultants. Il a reposé le feuillet.
Son regard évite le mien.
« Je suis désolé, mais... », finit-il par lâcher.
Il se lève et ajoute encore après un long silence :
« Qu’est-ce que c’est que ces cœurs brisés... Ce charognard de mauvais
augure... Non !... Je suis vraiment désolé ! »
Il sort, gardant le feuillet roulé dans sa main.
*
* *
Roscanvel, Pierre de Roscanvel, est mon filleul (au sens chrétien
du terme), mon ami. Je l’ai vu naître, ou presque (je n’aime pas
assister au tout premier mystère de la vie d’un homme). Petite chenille
braillarde sortant de sa chrysalide maternelle pour devenir papillon,
pressé d’entrer dans ce monde yeux fermés et poings serrés. « Un
peu prématuré, s’est écriée sa grand-mère qui était d’Alsace, il
tiendrait dans une chope de bière. »
J’ai eu quelque part à son éducation, à la formation de son caractère.
Il est ce que je crois un bon jeune homme ; « de bonne race », disait-on
en ce temps (qui l’ose dire encore ?). Un brillant sujet à en croire
ses maîtres d’école et professeurs. Honnête garçon d’un honnête
et estimable lignage provincial, bien nanti, qui respecte les lois
(trop confuses) de la République et évite, autant que faire se peut,
de transgresser les Dix Commandements, révélés pour la première
fois, il y a plus de six mille ans, dans le désert de Sinaï, au
haut du mont Horeb. (Ses incirconcis d’ancêtres n’ont évidemment
pas vu Moïse, entendu les tonnerres et le son de la trompette, comme
ils n’ont pas vu les flammes de la montagne fumante, qui glorifiaient
la révélation ineffable ; en ces temps-là ils gambadaient, psalmodiaient,
se prosternaient devant des idoles et commettaient innocemment des
abominations, l’âme sans épouvante, quelque part dans le nord de
l’Europe.)
Roscanvel est né avec une cuiller d’argent dans la bouche, la vie
lui a été douce jusqu’à ce jour. Sorti dans la botte de l’Ecole
centrale des arts et manufactures, il est ingénieur dans une filiale
de l’Aérospatiale où il fait des étincelles, paraît-il, dans le
domaine de la dynamique des fluides. Voilà succinctement résumé
un versant de sa nature. Et puis il y a l’autre face, le mystère
: il est marin. Un vrai, un bon marin. Un marin de course, un corsaire,
un de ces loups maigres qui sillonnent l’Atlantique sur de grands
voiliers de haute technologie, d’électronique, d’hydro, d’aérodynamique,
et tutti quanti. Un navigateur solitaire. Un pilote de formule 1.
Est-il plus ingénieur que marin ou plus marin qu’ingénieur ? Je
ne sais !
Ce soir il m’agace à chipoter ce que je tente de raconter... Qu’il
écrive donc sa singulière aventure !...
Mais il en est bien incapable ; ce serait aussi froid qu’un rapport
de la gendarmerie maritime, aussi dépouillé de chaleur humaine qu’une
démonstration algébrique (Roscanvel trouve de la poésie aux mathématiques
!).
Je me sers un whisky bien tassé pour calmer ma mauvaise humeur et
reste à rêver devant les braises de mon feu.
*
* *
Ce matin, relisant mon texte, j’ai éprouvé une sorte de gêne. (C’est
une expérience commune à beaucoup d’écrivains !) Une insatisfaction.
La cruelle lucidité des petites heures !... Je ne sais plus si j’ai
foi en ce que je veux conter ! Alors à quoi bon m’embarquer dans
cette entreprise si de surcroît le principal intéressé n’aime pas
la manière !... Le pauvre garçon est encore sous le coup de ses
mois d’inculpation (mise en examen, dit-on de nos jours), de ses
jours de préventive (incarcération !). Il n’a peut-être pas envie
de replonger dans toute cette histoire ?... Et pourtant il m’en
parle...
*
* *
Roscanvel arrive avec un pot de café, lisse, aimable
et souriant.
« On ne sait pas où on est, dit-il placidement. Un marin doit toujours
savoir où il est. Longitude et latitude. Je vais te dire où on est...
J’ai perdu mon livre de bord dans le naufrage, mais je me souviens
très bien : quelque 1 200 nautiques dans l’est quart nord-est de
Nantucket et de Cape Cod. Pas trop loin de Terre-Neuve. Je n’étais
plus dans le Gulf Stream depuis deux jours ; l’eau noire du courant
du Labrador ! Trois, quatre degrés Celsius, pas plus. J’avais choisi
l’option nord. Et j’avais raison, j’étais en tête... Il faut l’écrire,
c’est important. Il faut savoir où on est. »
Je reste pantois. Il boit une gorgée de café et reprend :
« C’est vrai qu’il y a eu cet étrange oiseau. Jamais vu une bestiole
d’une telle envergure dans ces parages... Il n’était pas noir, il
était gris. – Il rit. – Il y a quand même un peu de vérité dans
tes élucubrations. »
Il me tend mon texte de la veille, posant le doigt sur le passage
où je relate qu’il émerge de son abri de navigation, « l’air égaré
»...
« Egaré ! égaré ! répète-t-il. Je n’étais pas égaré. Je venais de
me réveiller d’un somme de cinq minutes, mon cerveau retrouvait
ses marques, mon épiphyse me distillait toujours de la mélatonine...
»
(J’ai regardé dans un dictionnaire médical, j’ai cru comprendre
que la mélatonine était une sorte d’hormone du sommeil.)
« Dormir, poursuit Roscanvel, voilà notre problème à nous autres
coureurs solitaires. Le vent, la mer c’est notre affaire, mais le
sommeil ! Dormir ! To sleep, per chance to dream, rêver peut-être...
et disparaître corps et biens ! To be or not to be... Tu
penses bien que j’ai planché sur le sujet avant de m’embarquer dans
cette compétition, consulté des spécialistes. »
Ceci ne m’étonne pas de lui, l’ingénieur, le scientifique !
« Ça t’intéresse ?... Oui ?... C’est une discipline ! On s’exerce
à passer de longues périodes de vigilance coupées de courts moments
de sommeil profond, le plus précieux pour retrouver son efficacité,
parfois en quelques minutes. Cela se nomme le rythme ultradien.
Notre vieux cortex limbique, notre terrible petit encéphale de crocodile,
juste là, au-dessus de la nuque (il se frappe l’occiput), a gardé
enfoui quelque chose du rythme du sommeil de la bête préhistorique
toujours aux aguets pour survivre. Tu vois, c’est simple, en mer
je redeviens un mammifère inquiet, un homme de Neandertal. Un chat,
si tu veux. »
Cette comparaison l’enchante et il rit.
« Il te faut faire ces petites corrections, pour être crédible !
» conclut-il de son insupportable ton placide.
Je repose ma tasse de café, allonge mes jambes et me lève vivement
en trébuchant un peu, comme si j’avais du mal à retrouver mon équilibre.
Je m’accoude à la fenêtre.
« Ecris donc ton histoire, dis-je, et fiche-moi la paix. »
Il émet un bruit de bouche désapprobateur.
« Ne te fâche pas. Quand on ne sait pas ce qu’il faut faire, on
fait ce qu’on sait faire... Fais-le ! Ne t’inquiète pas, je serai
penché sur ton épaule. Et n’oublie pas, un chat ne dort que d’un
œil ! »
Il rit ; puis ajoute avec une once de pédanterie :
« Plus poetice quam humane locutus es », avant de me traduire
comme si je ne lui avais pas donné ses premières leçons de latin
: « Tu t’es exprimé plus en poète qu’en marin. »
Décidément, le bon jeune homme à qui j’ai tenté d’inculquer quelques
petites choses de la vie a bien changé.
Il range les deux tasses de café dans l’évier, les rince.
« Au travail », dit-il avant de sortir.
*
* *
J’ai honte de l’écrire, je me sers un verre de whisky
(il est huit heures du matin !). Je vais le boire dans ma bibliothèque.
Le feu est mort. J’allume mon premier cigare. Ce petit salopard
m’énerve, mais le whisky fait son devoir de pacification. J’en boirais
bien un autre. Je résiste, assez fier de moi, et monte dans mon
bureau : « Au travail ! » (sale môme !).
*
* *
La brume se dissout. En un instant les eaux semblent
se séparer du ciel, comme au second jour, et le vent se lève. Dans
le nord-ouest, des nuages en partance s’étirent, se déchirent, s’infléchissent
vers l’est, prennent une fuite échevelée. Partout les lames encore
gamines se chamaillent, se courent les unes après les autres, se
montent du col, s’entrechoquent, se disputent en confusion ; elles
déferlent déjà sur les crêtes de la longue houle qui s’allonge.
Tout cela, ciel et mer, est maintenant sinistre et noir ; quelque
chose de crépusculaire qui oscille entre ombre et ténèbres, avec
parfois de fulgurants éclats blafards.
Les voiles bombées brusquement claquent comme un coup de cravache.
Le multicoque, cavale éperonnée, se cabre, se jette en avant en
ruades affolées. La coque sous le vent plonge, livide, filant entre
deux eaux, comme ces dauphins qui jouent à la proue des navires,
ou comme une torpille. La coque du vent se lève, se stabilise, se
soulève encore... Et le bruit ! Une clameur lointaine grandit et
enfle ; quelque chose qui ressemble à l’arrivée d’un Grand Prix
à Longchamp ; la houle sonore du grondement d’inquiétude, d’exaltation,
d’espérance de milliers d’hommes misérables et le crescendo du destin
! le piétinement sourd des pur-sang lancés au galop...
Et le hululement du vent ! Il faut avoir entendu la voix cruelle
de la mer quand elle devient méchante, du côté de Penmarc’h, d’Ar
Men, de la Vieille, de Fromveur ou de Créac’h... O Seigneur !
Un regard de pierre, des yeux rougis d’insomnie, les paupières qui
papillonnent, la mâchoire qui bouge d’un effort lent ; Roscanvel
a bondi hors de sa souille dès qu’il a senti le bateau prendre du
vent. Il ruisselle, comme s’il eût pleuré : le flagellement des
embruns salés, plus amers que les larmes humaines ! Il fait ce que
tout marin doit faire en ces circonstances, et pour le reste il
s’en remet à Dieu : « Non timeo qui amo » (on va bien voir
si tu peux me traduire ça, petit salopard !). Les paumes à vif,
les doigts gourds, gonflés de froid, il croche, déhale, choque,
mollit ou raidit les manœuvres courantes de son gréement...
Un formidable choc sourd, le voilier tremble, geint. Une autre secousse
qui semble lui arracher le cœur. Roscanvel bascule tout d’un trait,
tête en avant, comme s’il avait reçu un coup de massue sur la nuque.
Il disparaît dans l’eau noire, froide, si froide ! Il a mal : une
sorte de coup de poignard au côté droit. Il se débat, agrippe ce
qu’il peut dans un formidable réflexe de vie ; un hauban ? une écoute
? il se hisse à bord en pleurant, en grognant. Il pense qu’il a
heurté un derelict, une épave à la dérive aux trois quarts submergée,
une baleine peut-être ? un monstre marin ?
Son erre cassée net, le grand voilier se couche lentement, obstiné,
comme une bête qui souffre trop, qui abandonne, demande merci. La
coque du vent s’élève d’un mouvement ample, toujours plus haut,
presque à la verticale, jusqu’à la verticale ! Alors, doucement,
dans le tumulte des éléments, dans les cris démoralisants de la
tempête, le mât entre dans l’eau. Une sinistre sonnerie d’alarme
se déclenche dans l’abri de la coque centrale, stridente.
A nouveau Roscanvel se trouve précipité à la mer, le poignard au
flanc, coincé sous la voile blanche qui l’enveloppe comme un suaire.
A nouveau il se débat : la vie ! la vie ! la terrible force de vie
!
Des craquements, des arrachements ; des heurts claquent comme des
coups de feu. La coque du vent, verticale, oscille. Une détonation
plus sourde, la coque s’incline, bascule sous le vent, toujours
avec une majestueuse lenteur. Le grand voilier est maintenant le
ventre en l’air, il a fait le tour complet. Battement de cœur assourdi,
la sonnerie d’alarme lance encore sa mise en garde inutile, et la
nuit tombe.
(...)
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