Premiers chapitres
Peter Schneider
Pour l'amour de Scylla

Peter Schneider, né en 1940 à Lübeck, est l'un des romanciers allemands les plus en vue. Depuis la part active qu'il a prise au mouvement étudiant de 1968, il n'a plus cessé d'être attentif aux changements sociaux et politiques de l'Allemagne, dont il a retracé tous les tourments et séismes avec une force de langage et une vérité d'observation qui font de lui une sorte de sismographe de son pays. Chez Grasset, il est l'auteur de : Le sauteur de mur (1983, Cahiers rouges, 2000), Cet homme-là (1988), L'Allemagne dans tous ses états (1991), La ville des séparations (1994), Chute libre à Berlin (2000), Encore une heure de gagnée (2002), La fête des malentendus (2004).
Premier Livre
1


e jour où j'ai découvert la colline, j'ai souhaité vieillir là. Maintenant, je suis arrivé à l'âge que je voulais ne jamais atteindre et je me demande ce que j'ai souhaité alors.
Quand je reviens de la mer l'après-midi et que le soleil se prend dans le noyer, enfle et rougit dans la couronne de l'arbre, embrase tout l'horizon et en-suite, à une vitesse fantastique - on a tout juste le temps de compter jusqu'à vingt ! - disparaît dans la brume incandescente entre la mer et le ciel, tout est de nouveau comme au commencement. Oui, tu as bien choisi. Avec la même certitude qui t'a fait reconnaître la femme de ta vie quand tu l'as vue pour la première fois, tu t'es décidé pour ce morceau de terre. Et puis viennent les premières déceptions, les petites et grandes catastrophes, les compromis et les tromperies : l'habituelle déception apportée par la réalisation d'un désir. Mais l'euphorie du premier regard renaît toujours. C'est le plus bel endroit à cent kilomètres carrés à la ronde. Derrière, les crêtes nues des montagnes, grises comme des éléphants, devant, la mer monstrueuse.
Là-haut sur la colline, le temps passe autrement que dans les villes. J'aperçois la blanche et brillante lame d'étrave soulevée par les paquebots et les transconteneurs à la surface de l'eau qui, vue d'ici, ressemble à du métal bleu martelé, et je sais qu'il y a des milliers d'années, des bateaux d'une autre forme, pilotés par des marins d'une autre sorte, ont tracé de tels sillages. Là-bas, derrière le mur au front de la colline, des moines se sont peut-être agenouillés il y a cinq cents ans et ont adressé leurs prières au ciel. Ils furent sans doute les derniers, mais sûrement pas les premiers à peupler la colline, car sous les ruines médiévales on découvre des murs romains, sous lesquels d'autres apparaissent, témoignant de générations plus anciennes encore. Avant les êtres humains, ce devait être ici l'aire des aigles.
Je ne prie pas, mais je le regarde avec étonnement, ce ciel. A plusieurs reprises, je l'ai photographié, peint, décrit dans des lettres, mais je n'ai pas encore trouvé un jour où il fût resté semblable à lui-même. La vérité, c'est sans doute qu'il est indescriptible, car chaque description, chaque photo, chaque dessin fixe un état déjà passé et impossible à reproduire. Maisons et paysages offrent pendant un certain temps une image fiable ; on peut reconnaître des êtres humains, après plusieurs années, en s'appuyant sur une simple photo de passeport, il est possible, grâce à des images numériques, d'évaluer des décennies à l'avance leur apparence future - mais pas le ciel sous lequel je me tiens. Ce ciel, qui maintenant n'est rien d'autre que bleu, un bleu monotone et immuable comme il l'est de mémoire d'homme, peut en quelques minutes se colorer de violet presque noir, déchirer la mer et l'horizon sous des cascades d'éclairs, mettre le feu aux forêts et m'anéantir avec ma maison.

Ce que les gens du pays racontent à propos de la malédiction qui pèse sur cette colline et qui aurait emporté Lucynna loin de moi, est une légende. La vérité, c'est que les mythes et les histoires ensevelis sous les ruines peuvent déployer une force dange-reuse quand on les dérange. Et il est vrai aussi qu'ils ont failli me faire perdre Lucynna.
Quand un amour se brise, il prend dans la mémoire l'aspect d'un amas de décombres, chaque débris devient un indice qui annonce la catastrophe à venir. Parfois, en reconstituant cette histoire, je me suis senti comme cet archéologue qui entreprend de retrouver d'après des milliers de morceaux de mar-bre, la sculpture originelle, et découvre à la fin qu'il s'est trompé en complétant les parties manquantes du puzzle. Alors il défait les montages erronés et tente une stratégie différente, mais dans cette nouvelle disposition les pièces qui s'adaptaient autrefois ne s'accordent plus : des manques anciens sont comblés, mais il s'en ouvre d'autres. La solution recherchée, unique et juste, qui assure la cohésion de tous les éléments en une image d'ensemble harmonieuse, n'existe pas.

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