Patrick Savidan
Repenser l'égalité des chances
Patrick Savidan est Maître de conférence
en philosophie à l'Université de Paris-Sorbonne, Président
de l'Observatoire des inégalités (http://www.inegalites.fr)
et rédacteur en chef de la revue Raison publique (Presses
de l'Université de Paris-Sorbonne). Il a récemment
publié Le dictionnaire des sciences humaines (dir.
en collaboration avec Sylvie Mesure, Paris, PUF, 2006), L'Etat
des inégalités en France (dir. en collaboration
avec Louis Maurin, Paris, Belin, 2006), La République
ou l'Europe ? (dir.), Paris, L.G.F., 2004 et Comprendre les
inégalités (dir. en collaboration avec J.-P. Fitoussi),
Paris, PUF, 2003.
I
Les circonstances modernes de la justice
ans son Éthique
à Nicomaque, Aristote a défini la justice distributive
en termes de proportionnalité . Pour lui, le principe de
la juste distribution prévoit que soit donné à
chacun ce qui lui est dû. Ainsi pensait-il qu'il était
naturel que des personnes qui, à certains égards,
ne sont pas égales, obtiennent des parts inégales.
La difficulté est toutefois de déterminer quelle facette
de l'inégalité entre des personnes peut servir de
base pour définir la proportion des parts qui leur sont dues.
Aujourd'hui, à son niveau le plus fondamental, le problème
de la justice sociale se conçoit encore, peu ou prou, en
ces termes. Nous voyons bien cependant que cette définition
de la justice n'est pas sans présupposé. Dans la présentation
qu'il en donne en effet, Aristote précise que lorsque des
parts inégales reviennent à des personnes égales
ou que des parts égales vont à des personnes inégales,
cela peut entraîner des " disputes " et des "
plaintes ". Cela montre que la quantité de ce qui est
ainsi réparti est au cur de la confrontation et que
la façon dont se pose la question de la quantité peut
avoir une incidence sur la manière de penser et de dire la
justice sociale.
David Hume en était, en tous les cas, convaincu. Et il l'avait
expliqué dans son Enquête sur les principes de la morale
(1751), en insistant sur ce qui lui paraissait être "
les circonstances de la justice ". Il songeait alors à
des conditions précises, telles que par exemple une situation
d'abondance " de tous les biens extérieurs ". Si,
" sans incertitude quant au cours des choses " et "
sans aucun soin ni effort de notre part ", écrivait-il,
nous pouvons entrer en possession de tout ce que nos " appétits
les plus voraces " ou de ce que notre " imagination la
plus extravagante peut souhaiter ou désirer ", alors
la " justice ne serait jamais venue à l'esprit de quiconque
" : " Dans quel but partager les biens, écrivait-il,
si chacun a déjà plus qu'à suffisance ? Pourquoi
établir la propriété, là où il
est impossible qu'elle soit lésée ? Pourquoi déclarer
cet objet mien, alors que, si quelqu'un venait à s'en saisir,
je n'ai qu'à tendre la main pour m'emparer d'un autre objet
d'égale valeur ? La justice, dans ce cas, étant totalement
inutile, serait un cérémonial vain et ne pourrait
jamais trouver place dans le catalogue des vertus . "
De même, si l'altruisme le plus général régnait
entre les êtres humains et que chacun " ne se sente pas
plus préoccupé de son propre intérêt
que de celui de ses compagnons ", il ne fait aucun doute que
la justice serait comme suspendue. Dans une logique de parcimonie
, on invoquera l'inutilité d'une norme dont l'objet serait
de contraindre des individus à faire ce qu'ils veulent accomplir
de toute façon. C'est la raison pour laquelle David Hume
estime qu'au sein de la famille, il ne saurait être en principe,
question de " justice ". La justice n'a de sens que dans
le contexte d'une " propriété séparée
". Ou pour le dire autrement : la communauté de biens
abolit la justice.
Hume envisage quelques autres cas qu'il n'est pas nécessaire
d'évoquer. Nous avons compris l'essentiel, à savoir
que " les règles de l'équité ou de la
justice dépendent entièrement de la situation ou de
l'état particulier dans lesquels les hommes sont placés
". C'est précisément ce qu'il appelle les "
circonstances de la justice ". Le très grand avantage
de l'uvre de Tocqueville, c'est qu'elle permet d'exprimer,
jusque dans les tensions qui la traversent, une vision complexe
et saisissante des circonstances démocratiques de la justice.
Il est, à ce titre, un premier guide irremplaçable
dont le mérite est d'avoir su percevoir les contours et le
travail d'un imaginaire social naissant qu'ils étaient peu
nombreux, parmi ses contemporains, à entrevoir avec une telle
acuité .
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