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IGAL SARNA
L' Homme qui était tombé dans
une flaque
Prix Wizo
Igal Sarna est né à
Tel-Aviv en 1952. Écrivain, il est aussi
l'un des grands journalistes de son pays et l'un
des fondateurs du mouvement «Paix tout de
suite».
a
fin des Izbitski
Début septembre, les passants pressés
dans les rues de New York soufflaient des nuages de
buée et le haut des gratte-ciel se perdait
dans une brume spongieuse, quand la police de
Staten Island trouva le corps d'un homme d'une
quarantaine d'années : un individu de grande
taille, moustachu, à la calvitie naissante
et aux traits fins, nettement dessinés,
malgré la mort. D'après les papiers
trouvés sur lui, il s'avéra
être de nationalité
israélienne. On avisa des proches à
Tel-Aviv, et le corps fut rapatrié par
avion. Un cousin se rendit à la morgue
où il reconnut le défunt à son
beau visage qui n'avait presque pas changé
depuis des années. Propre et rasé de
près, l'homme reposait dans son cercueil
comme s'il venait juste d'arriver pour une courte
visite au pays. Deux jours plus tard, quelques
personnes, une dizaine, accompagnèrent le
mort au nouveau cimetière Yarkon, et c'est
là, non loin de sa sur, laquelle
s'était pendue à peine deux mois
auparavant, que fut enterré le fils
rentré d'Amérique après une
longue absence. Tous deux dans la même
rangée. Il y avait peu de monde, seulement
des proches : tout ce qui restait de la shoa, cinq
surs rescapées qui, ensemble, avaient
connu le ghetto de Lodz et les camps, puis
l'arrivée en Israël où elles
avaient eu des enfants qui, chaque année,
à la pâque juive, se retrouvaient
réunis autour d'une table pour un grand
repas de famille. Le rabbin prononça
quelques mots d'usage pour exhorter l'âme de
Zeev Izbitski, fils d'Abraham Izbitski, à
gagner le Ciel.
Aucun avis de décès n'ayant
été publié dans la presse ou
affiché dans la rue, les amis du
défunt n'étaient au courant de rien
et ils continuèrent à se demander ce
que Zeev Izbitski, affectueusement surnommé
" Dieu " par certains, pouvait faire à New
York où il avait été comme
avalé vingt ans plus tôt, après
son retour du Tibet. Je parle d'amis qui longtemps
l'avaient cherché, tels ses anciens
camarades de classe Schwarz et Bar-Natan, et qui
tous étaient à présent
pères de famille, leurs enfants ayant
à peu près l'âge de Zeev
à l'époque où eux-mêmes
l'avaient connu, lorsqu'ils passaient des nuits
entières assis sur une rambarde au coin de
la rue à discuter des livres d'Ayn Rand et
à tirer des plans sur la comète pour
" conquérir le monde " ou, à
défaut, manger un hamburger à
l'il.
En apprenant la mort de Zeev, deux mois
après les funérailles qui
s'étaient déroulées presque en
secret, je bondis de ma chaise. Soudain me revenait
à la mémoire l'image du bel enfant
Zeev, aux cheveux noirs et aux yeux en amande : une
époque où, dans l'appartement de ses
parents juifs polonais, un rez-de-chaussée
dont la terrasse donnait sur une synagogue et un
abri bétonné, il semblait promis
à " conquérir le monde ". Je me mis
sans tarder à faire la tournée des
amis, des voisins et de toutes les personnes encore
en vie ayant connu les Izbitski. J'allai au bureau
du fisc où avait travaillé le
père, me rendis chez des gens ayant
été en relation avec la sur
aînée, Esther, qu'on appelait Bitsi,
retrouvai d'anciens camarades de classe et entrai
en rapport avec le psychiatre qui, à New
York, avait tenté un ultime sauvetage. Les
indices s'accumulèrent par petites touches,
autant de voix dispersées racontant des
histoires parfois contradictoires. Hélas,
rue Ben Yehuda, il n'y avait plus personne au
domicile des Izbitski pour témoigner. Parmi
les nombreux récits que je recueillis,
certains étaient plutôt confus, mais
tous comprenaient quatre protagonistes : Abraham,
le père, et Shula, la mère, tous deux
rescapés de la shoa (saura-t-on jamais ce
que cela représente ?), et les enfants,
Esther et Zeev, qui portaient chacun le
prénom de proches ayant péri dans la
tourmente nazie. À présent, il ne
restait plus aucun des quatre. Plus la moindre
trace, et personne, ni enfants ni petits-enfants,
pour raconter. Rien, sauf deux appartements vides
dans le nord de Tel-Aviv, d'une valeur totale d'un
million de dollars environ, qui avaient attendu
Zeev pendant qu'il errait sans domicile fixe
à travers New York. Les Izbitski avaient
été anéantis cinquante ans
après la guerre, comme par une bombe
à retardement.
" De braves gens honnêtes, sauf qu'Auschwitz
ne rendait pas les choses faciles ", me confia
Clara, leur voisine du dessus. " Il y a des peurs
comme cela qui finissent par vous détraquer
", ajouta-t-elle en hochant plusieurs fois la
tête pour bien montrer à quel point
des gens tels les Izbitski n'avaient plus tout
à fait la leur. " S'ils étaient
malades, c'est la faute des camps. De braves gens,
mais pas très normaux. Impossible de secouer
un tapis sans provoquer la colère de
Monsieur Izbitski. Fallait beaucoup de tact. " De
l'avis général, Shula était
une femme douce, discrète, pensive et
effacée qui savait que continuer à
vivre, coûte que coûte, importait plus
que tout. À Lodz, Shula et ses surs
avaient affronté ensemble l'enfer du ghetto,
puis elles avaient survécu aux camps en
s'entraidant et, au sortir de la guerre, elles
avaient débarqué à Tel-Aviv,
cinq surs soudées entre elles. C'est
en Israël que Shula connut Abraham Izbitski,
un homme strict, très maigre et d'une
tête plus grand qu'elle. Lui aussi venait de
là-bas et avait tout perdu. Certaines zones
d'ombre suscitaient cependant des rumeurs
persistantes sur ce qu'il avait fait et ce qui lui
était vraiment arrivé. Il
esquisserait une ébauche de réponse
à ces questions en témoignant, en
1963, au procès qui eut lieu à
Tel-Aviv contre les crimes nazis. On entendit alors
plusieurs personnes parler de lui comme d'un
héros, mais d'autres prétendre le
contraire à voix basse. L'horreur des camps
collait à la peau d'une partie des
rescapés, comme une empreinte
indélébile.
Esther, la sur aînée, naquit
trois ans après la guerre. Son père
entama une carrière de fonctionnaire dans
l'administration fiscale où il atteindrait
l'échelon de contrôleur en chef du
service de la perception. Un gratte-papier à
la Kafka, aimant l'ordre, et dont les
collègues de travail se souviendraient comme
d'un bon imitateur racontant des blagues
désopilantes mais ne parlant que rarement de
la shoa. L'un d'eux, un certain Huber, me
confierait néanmoins qu'Abraham Izbitski
s'était fait passer pour un nazi pendant la
guerre pour sauver des Juifs. Il y avait eu
également cet incident à la suite
duquel Izbitski était devenu irritable. Aux
dires de l'inspecteur des impôts Sherman, il
s'agissait d'une " affaire de jambes en l'air ",
quelque chose de bien étrange pour
être raconté à des
collègues de bureau. " Izbitski a fait une
tentative de suicide après avoir
trouvé chez lui sa fille nue avec un
garçon. " Un souvenir gravé dans la
mémoire de l'administration fiscale et
ajoutant au mystère en quelque sorte. Bien
des années plus tard, alors qu'Esther
était psychologiquement au plus bas, elle
refusa obstinément d'emménager dans
tout immeuble de la rue de son enfance. Elle ne
louerait pas d'appartement à cette adresse,
comme si l'endroit était
contaminé.
Esther avait quatre ans à la naissance de
son frère. Tout petit, Zeev avait
déjà les traits fins, le teint
très clair, les yeux
légèrement bridés au charme
vaguement exotique et le regard à la fois
scrutateur et dédaigneux. Un ami d'enfance,
à présent chirurgien cardiologue, se
rappelle que Zeev était un garçon
violent, fils d'un père fonctionnaire
autoritaire et d'une mère soumise, que la
famille Izbitski habitait un rez-de-chaussée
sombre et encombré de meubles lourds, avec
des porcelaines dans des vitrines et des napperons
blancs sur chaque commode, et que Zeev était
d'une beauté exceptionnelle, comme une fleur
tropicale dans un jardinet couvert de suie.
C'était une maison de rescapés de la
shoa, une maison où rien n'est
spontané, où tout est
compliqué, secret, retenu,
réprimé.
À l'automne soixante-trois, Zeev avait onze
ans quand son père comparut au Tribunal de
grande instance de Tel-Aviv en tant que
témoin à décharge dans le
procès du chef d'orchestre Hirsch Barenblat
accusé d'avoir collaboré avec les
nazis alors qu'il exerçait les fonctions de
chef de la police juive du ghetto de Benjin.
Barenblat qui vit aujourd'hui en Allemagne, fut
condamné à cinq ans de prison avant
d'être acquitté au bout d'un an par la
Cour de cassation. Pendant la déposition
d'Izbitski, une foule houleuse se pressait sur les
bancs du tri-bunal. Le public était
partagé entre ceux qui voyaient en Barenblat
un salaud ayant livré des orphelins juifs et
ceux qui le tenaient pour un résistant. " Le
témoignage d'Izbitski ",
décrétèrent les juges, "
contredit en partie la déposition recueillie
par les services de police et comprend trop
d'imprécisions pour être retenu ".
En 1963, témoigner en faveur d'un homme qui
représentait le honni et l'inavouable aux
heures les plus noires de la guerre,
nécessitait beaucoup de courage. Dix-huit
ans après l'horreur nazie, des
rescapés reconnaissaient encore parfois
d'anciens kapos ou collabos qui tentaient de se
fondre dans la masse des nouveaux immigrants qui
affluaient en Israël. La décision
d'Izbitski de témoigner en faveur de
Barenblat inspira à R., la voisine d'en
face, cette réflexion : " À quoi
ça vous avance de le défendre ? " La
réponse fut immédiate : " Vous ne
pouvez pas vous imaginer ce que c'était. En
voulant sauver un frère ou une sur, on
envoyait quelqu'un d'autre à la mort. "
Plus de vingt ans après ce procès,
Esther, désireuse de perpétuer la
mémoire de son père, proposa à
un auteur dramatique de travailler avec elle
à l'écriture d'une pièce de
théâtre. Leurs rencontres
durèrent deux mois et n'aboutirent à
aucun résultat. Esther avançait d'un
pas pour mieux reculer de deux, effrayée
peut-être à l'idée d'oser
toucher à quelque secret profondément
enfoui dont l'aveu lui serait infiniment
pénible mais qu'elle ne pouvait garder en
elle sans risquer d'être anéantie.
Elle détenait les doubles des protocoles
judiciaires. De son père et de Barenblat,
elle parlait comme d'un couple étrange
lié par un pacte infernal. À
l'époque du procès, quand elle
n'était encore qu'une adolescente de quinze
ans, elle se représentait ce chef
d'orchestre sous les traits d'une sorte de nazi,
sataniquement séduisant, qui avait le
pouvoir de décider de la vie ou de la mort
des gens. En comparaison, elle pensait avoir un
père insignifiant, mou et
névrosé qui, à la maison,
était victime d'accès de
colère dont il se repentait aussitôt.
Elle éprouvait une attirance sexuelle envers
le diable et du mépris pour le faible. Mais
peut-être s'agissait-il des deux faces d'un
même homme.
Zeev n'ignorait pas ce qui se disait, à la
maison et dans la rue, du témoignage de son
père au procès. Toutefois, si les
camarades de classe de Zeev le tenaient souvent
à l'écart, c'était pour
d'autres raisons. Arrogant et rebelle, il
s'attirait toujours des ennuis en provoquant des
disputes, ce qui ne l'empêchait pas
d'être très vulnérable pour
autant. Un jour, une bande d'enfants
s'emparèrent de la bicyclette neuve qu'il
avait reçue en cadeau et la jetèrent
dans la fosse à chaux près de la
cabane des scouts. Après l'école et
l'agitation du dehors, le silence absolu
régnait chez les Izbitski. Quand le
père rentrait du travail, il était
strictement interdit de faire du bruit. La
mère, apeurée, veillait à ce
que rien ne vînt perturber le calme. Au
moindre manquement à cette règle, le
père ôtait avec
dextérité la ceinture de son pantalon
et frappait Zeev. C'était un homme
irascible, émacié et chauve, dont les
crises n'avaient pas de raison apparente. La
voisine se souvient des invectives, des insultes et
des brutalités. Une fois, le mari de l'une
des cinq surs dut même intervenir pour
mettre Izbitski en demeure de cesser toute cette
violence. L'ombre du père planait sur la
maison. Hanté par quelque angoisse
insurmontable, il ne trouvait d'exutoire que dans
la fureur et les coups, toujours suivis d'un
sentiment de culpabilité qui le
rongeait.
Zeev se réfugiait dans un monde imaginaire
où, prince des rêves, il nourrissait
de façon apparemment studieuse des projets
échevelés qui, au lycée,
trouveraient un écho dans les livres d'Ayn
Rand, la philosophie extrémiste de Krog et
un individualisme excluant toute possibilité
de compassion. La fin tragique de Zeev me porte
à croire que dans cet appartement au
rez-de-chaussée, entre les cris et le
silence, se formait en germe la bulle fatale qui se
refermerait comme un piège bien des
années plus tard, très loin de la rue
Ben Yehuda. Zeev et sa sur moururent le
même hiver à deux mois près,
dans le froid, la solitude, la misère et le
désespoir. Un peu comme les derniers
prisonniers d'un camp dont la libération
serait arrivée trop tard.
Mais en ce temps-là de l'enfance, quand
personne ne se doutait encore de la tournure que
prendraient les événements, le nord
de Tel-Aviv, entre les deux écoles qui le
délimitaient, était en quelque sorte
notre royaume miniature. À l'ouest,
près du cimetière musulman aux tombes
abandonnées, s'étendait la mer avec
ses plages sauvages et ses falaises de grès
où nous cherchions des grottes
secrètes. À l'est, il y avait de
petites rues crayeuses non asphaltées, la
Maison des Ouvrières entourée
d'arbres et d'un fouillis inextricable de buissons,
plusieurs bâtiments en ruine et la cabane des
scouts signalée par les traces noires des
feux de camp. Dans la grande artère
Dizengoff, le restaurant Tnuva trônait
près d'une boulangerie. Et, au centre de
tout cela, des hangars rouillés, couverts de
poussière et de suie, servaient de garage
pour autobus, avec une tour d'horloge et une
demi-carrosserie à la gloire des transports
en commun en guise d'entrée. De chaque
côté, comme des fleuves,
s'étiraient des allées
ombragées où nous nous asseyions sur
le dossier des bancs. Après avoir couru
dehors toute la journée, nous rentrions
à la maison, chez nos parents ; pour la
plupart, des gens de condition modeste qui
dépliaient le canapé du salon avant
de se coucher et rêvaient pour leurs enfants
d'une vie meilleure, exempte du cataclysme qui
avait brisé la leur.
Pour une partie de ses anciens amis, Zeev semblait
être tombé dans l'oubli. Ils ne
gardaient plus de lui qu'un vague souvenir
d'enfance, comme si leur chemin s'était
séparé du sien depuis trop longtemps.
Autrefois, Zeev jouait habilement de son
étrangeté pour se faire
apprécier, mais elle finirait par le
desservir quand ses camarades découvriraient
la faiblesse qui se cachait sous son arrogance. Au
lycée, c'était un beau garçon,
grand et musclé, qui pratiquait
assidûment la culture physique. Comme son ami
Schwarz, il aimait le football. Charismatique, il
s'était entouré d'une bande de
nouveaux copains, pleins de mépris pour
l'autorité, les professeurs et la
médiocrité laborieuse. Il
était devenu assez robuste pour se
défendre, et son père avait
cessé de le frapper. Quiconque ne connut
Zeev qu'à partir de cette époque, se
rappelle un père bien différent de
celui de l'enfance : Abraham Izbitski avait
vieilli. Sa santé déclinait, et il
était constamment soucieux de sa tension
artérielle. Désormais, c'était
par son manque de force qu'il obtenait le silence
à son retour du travail. Il ne fallait pas
déranger le père de peur de le rendre
malade. Sa voix était devenue grêle,
et il avait perdu toute emprise sur Zeev.
Périodiquement, des voisins attendaient en
file à l'entrée de l'appartement
qu'Izbitski père leur prît le pouls et
la tension, un drôle de passe-temps qu'il
s'était trouvé. Il écoutait
les battements de cur comme on tend l'oreille
à l'écho.
Quand elle eut terminé son service
militaire, la sur de Zeev Izbitski se
lança dans le théâtre, et ses
mises en scène anticonformistes obtinrent
plus de succès au Danemark, à Boston
et à Harlem qu'en Israël même.
Zeev semblait également en bonne voie. Il
avait une petite amie, une jolie fille aux cheveux
blonds qui se rappelle, elle aussi, que les
camarades de Zeev le considéraient tous
comme voué à un avenir hors du
commun. Peut-être parce que Zeev était
intelligent et séduisant, peut-être
parce qu'il avait quelque chose qui le rendait
différent des autres ou parce qu'il savait
qu'il voulait devenir architecte. Parfois, pendant
les cours, il dessinait les plans de gigantesques
bâtiments dont le tracé se prolongeait
jusque sur les rebords et les pieds de la table. Il
avait aidé des copains à
dérober le sujet de l'épreuve de
chimie et inventé un astucieux
système, toujours en usage des années
plus tard, pour tricher aux examens, le principe
étant de préparer des notes sur
d'étroites bandes de papier et de se les
glisser dans les chaussettes selon un ordre
précis reporté en code sur la table.
Seule l'écriture de Zeev aurait pu
être révélatrice. Elle
était très étrange,
foncièrement autre.
Il avait un rire communicatif et était
apprécié des filles qu'il poursuivait
assidûment, comme subjugué par leur
parfum, mais jamais ne nouait de liens affectifs
profonds. Cultivant une image de solitaire
éternel, égocentrique et avide de
défis, il était désobligeant
et manipulateur comme si, à ses yeux, la vie
n'était qu'un jeu où il s'amusait
à user du pouvoir qu'il avait de persuader
autrui même des choses les plus farfelues. Il
était sûr de ses capacités
intellectuelles, et le monde lui paraissait offrir
d'infinies possibilités. Qui pensait alors
aux dégâts qu'un appartement dans
l'ombre de la shoa provoquerait, aux
conséquences de la violence du père
ou aux répercussions d'une mise à
l'écart à l'école ? Qu'elles
sont profondes, les plaies de l'âme !
Néanmoins, le récit des vingt-cinq
années qui suivirent sera très court
car les renseignements recueillis ne sont pas
légion. Au moment précis où
les promesses mirifiques semblent sur le point de
se réaliser, tout s'embrume, et il ne se
trouve plus personne pour témoigner.
Après le baccalauréat, Zeev voulut
servir dans l'armée de l'air et suivit sans
succès une formation de pilote. Un ami de
lycée, Lichtenstein, le rencontra peu
après parmi les nouvelles recrues des
troupes blindées près de Rafah :
manuvres au pas de course dans les dunes de
sable jusqu'à en perdre haleine et longues
gardes nocturnes dans le froid, en haut des tours
de guet métalliques. Assez rapidement, Zeev
reçut le commandement d'un char, un de ces
engins amphibies censés franchir tous les
types de cours d'eau, et se trouva, lors d'un raid
au Liban, coincé dans un profond
fossé, arrêtant pendant plusieurs
heures la progression de l'armée
entière. Un an plus tard, la guerre du
Kippour éclatait, et Lichtenstein crut son
ami mort en apprenant l'ampleur des pertes
infligées aux troupes blindées
israéliennes près du canal de Suez.
Aussi, quand Zeev réapparut, sain et sauf,
Lichtenstein se dit que ce type-là savait
toujours se tirer d'affaire.
Après l'armée, Zeev s'inscrivit en
première année d'économie
à l'Université mais se lassa vite
d'étudier. Ayn Rand, la révolte des
anges déchus et toutes les perspectives de
conquête du monde le rendaient avide de
découvertes et de pays lointains. Il partit
pour l'Inde et le Tibet sans même attendre
que sa sur Esther eût
épousé Harverst, le fils d'un
diamantaire. Les jeunes mariés, de leur
côté, eurent droit à un luxueux
voyage de noces sur la Côte d'Azur, puis
s'installèrent à Manhattan,
réalisant ainsi le rêve de toute
mère juive polonaise pour ses enfants, un
rêve qui entremêle richesse, champagne
et diplômes d'une grande université
américaine. Zeev ne revint du Tibet
qu'à la nouvelle de la mort de son
père. L'hypertension d'Abraham Izbitski,
chef du bureau des impôts, avait gagné
la partie. De cette visite endeuillée, reste
un court métrage réalisé par
Dishi, un ami cinéaste, où l'on
aperçoit Zeev vêtu d'un manteau
d'hiver, jeune homme moustachu aux cheveux longs et
au regard perdu, dans le rôle d'un
énigmatique photographe aveugle qui surprend
des baigneurs au bord de la mer.
Puis Zeev s'envola pour New York. Sa sur
habitait un appartement de rêve, une pure
merveille, en plein cur de Manhattan.
Grâce au département d'art dramatique,
elle avait pu mettre en scène Mister Slik
dans une production étourdissante qui fut
ovationnée. Cette escapade de Zeev à
New York allait durer vingt ans et elle serait sans
retour, hormis quelques courtes visites sporadiques
en Israël. " Il a soif d'autres horizons, il
lui tarde de conquérir le monde, il court
après un rêve dans lequel il se forge
une image d'individualiste endurci, inflexible,
résolu à se rendre maître en
solitaire d'un continent tout entier. "
Voilà en substance ce que se disaient les
amis de Zeev. Même quand Bitsi fut de retour
en Israël, après s'être
découvert des tendances lesbiennes et avoir
divorcé, Zeev ne se prépara pas
à rentrer. Que faisait-il là-bas ? La
mère expliquait que Zeevik menait
d'importants travaux de recherche " top secret ".
En d'autres termes, il expérimentait un
médicament qui éradiquerait le cancer
et, parallèlement, élaborait une
formule mathématique permettant de gagner
à coup sûr dans les maisons de jeu
tenues par la mafia new-yorkaise.
De temps à autre, quelqu'un rencontrait Zeev
ici ou là. Dans une file d'attente pour un
spectacle de Merce Cunningham par exemple, ou
ailleurs. Mais durant les trois années que
Schwarz passa à New York, il resta sans
nouvelles de son ami Zeev. Étrangement, plus
on essayait d'approcher Zeev, plus il
s'éloignait. Quand quelqu'un, de passage
à New York, téléphonait, Zeev
préférait invariablement fixer un
rendez-vous dans la rue ou dans un café.
Préservant jalousement son intimité,
il se contentait de parler de l'appartement qu'il
partageait avec une Chinoise, tendre et
dévouée, et d'une recherche
monumentale qui, un jour, éblouirait la face
du monde.
En 1982, pendant l'hiver boueux qui suivit la
guerre du Liban, Zeev ressurgit soudainement, en
treillis, pour prêter main-forte à
Ariel Sharon, persuadé que celui-ci serait "
le prochain chef du gouvernement d'Israël ".
Zeev resterait cette fois quarante jours dans les
troupes blindées avant de retourner à
New York. Profitant d'une courte visite à
Tel-Aviv, il demanda à un ami d'enfance de
le conduire à l'adresse où habitait
Smadar, un ancien flirt d'adolescent, à
présent une femme mariée, mère
de deux petits garçons. Dix ans après
le lycée, il pensait de nouveau à
elle et se raccrochait à ce souvenir comme
à une bouée. Serviable et
compatissant, l'ami d'enfance resta même une
bonne partie de la nuit, assis dans la voiture,
sous la fenêtre éclairée de
l'appartement jusqu'à l'extinction de la
lumière. En vain. Les choses reprirent leur
cours, sans changement. Les amis de Zeev
continuèrent à se demander ce qu'il
était devenu. Ils s'attendaient à de
grandes nouvelles qui ne sauraient tarder. Zeev
n'était-il pas en effet de la trempe des
gagnants ? Il se tirerait toujours d'affaire. On
racontait qu'il avait fondé une entreprise
de déménagements et on disait
n'importe quoi car on ne savait rien.
Parmi les amis, le seul à s'être rendu
chez Zeev, était Dishi, le
réalisateur de films. L'adresse qu'on lui
avait indiquée, était un centre YMCA
à Staten Island, un grand bâtiment qui
ressemblait à une immense ruche-prison. La
chambre de Zeev se trouvait en face de l'ascenseur,
au neuvième étage. Rien ne la
distinguait de celles, louées au mois,
où s'entassaient chômeurs et divers
cas sociaux. Dishi entra, et Zeev lui apparut tel
qu'autrefois : beau et robuste. Dans un coin de la
pièce, en hauteur, un poste de
télé en noir et blanc diffusait nuit
et jour des programmes de chaînes locales.
Une bicyclette appuyée contre un mur, un
évier avec un robinet rudimentaire, des
récipients pour éviter d'aller aux
toilettes reléguées au fond du
couloir ; et plein de livres pour " la grande
recherche "
L'isolement semblait mettre Zeev
à l'abri du monde extérieur. Toute la
nuit, les deux amis déambulèrent dans
les rues de la ville, jusqu'à en avoir mal
aux pieds. Zeev parlait d'une philosophie qui
remédierait aux désordres universels.
Puis, dans un café, il dit à Dishi :
" Tu vois cette nana ? Elle a l'air d'en pincer
pour toi. " Il était excessivement attentif
à tout ce qui se passait autour de lui, en
proie au même désir inextinguible de
contacts. Après avoir pris des nouvelles des
amis, Zeev s'exclama : " D'ici un an ou deux, vous
saurez tout ! " Il réagissait par
réflexes de survie révélateurs
des difficultés pécuniaires
auxquelles il devait faire face quotidiennement.
Dishi avait remarqué que Zeev, au courant de
la moindre promotion en matière de hamburger
gratuit pour un achat de trois, conservait dans un
minuscule réfrigérateur
quantité de ces petits pains un peu rassis
et bourrés de viande hachée. La
dernière visite de Zeev en Israël fut
pour sa mère mourante qui, atteinte de la
maladie d'Alzheimer, ne reconnaissait du reste plus
personne. Il arriva dans les derniers moments
d'agonie et n'assista pas aux funérailles.
À l'enterrement, Bitsi, les tantes et les
oncles, tous savaient déjà que
quelque chose de grave se produirait tôt ou
tard. Le décès de la mère
coupa l'ultime lien. De son vivant, elle
s'enquérait de Zeev, lui envoyait des
lettres et de l'argent, prenait soin de lui
à distance. Désormais, aucune amarre
ne retenait plus Zeev à aucun port
d'attache. Zeev Izbitski dérivait,
hanté par ses chimères.
Bitsi, qui résidait de nouveau aux
États-Unis, travaillait à Boston dans
plusieurs maisons de retraite, et, malgré
des conditions de vie pénibles, n'oubliait
pas un seul instant dans quelle situation peu
enviable se trouvait Zeev. L'oncle Tzvi vint
même spécialement d'Israël pour
essayer, avec sa nièce, de persuader Zeev de
rentrer à Tel-Aviv afin de s'y faire
soigner. L'état de ce dernier tournait
à la folie. L'éloignement, le
côté rebelle et tout ce qui avait eu
autrefois un certain charme, se résumaient
à présent à un délire
de persécution. Invité au restaurant,
Zeev en profita pour manger à sa faim, et
s'il parla du FBI qu'il croyait à ses
trousses, il ne donna pas cependant l'impression
d'avoir entièrement perdu la raison. Il
parut même optimiste, refusant d'admettre la
moindre erreur passée. Mais plus on
l'exhortait à accepter de l'aide, plus il
prenait ses distances, et Bitsi, le cur
brisé, finit par se décourager. Un
psychiatre qu'elle connaissait à
l'hôpital Mount Sinaï tenta bien de
joindre Zeev à plusieurs reprises, de ruser
même pour le rencontrer dans le foyer
d'indigents où il logeait, mais Zeev ne
donna jamais suite.
À un moment donné, il disparut.
Désormais, ses proches ne savaient
même plus où il était. Du
dernier logement dont ils avaient l'adresse, il
avait été expulsé pour
non-paiement. Il était à la rue,
englouti par une mégalopole grouillante et
trépidante. L'hiver où sa sur
se pendit, Zeev ne put être joint. À
peine deux mois plus tard, alors que tout le monde
était encore sous le choc du suicide de
Bitsi, le ministère des Affaires
étrangères transmettait la nouvelle
concernant Zeev, retrouvé mort à New
York. Les tantes décidèrent que le
corps serait rapatrié, ce qui fut fait. La
famille s'interrogeait sur ce qui était
arrivé à Zeev dans la dernière
période de sa vie. On supposait qu'il
était mort de froid, mais personne ne tenait
vraiment à creuser la question.
Quant aux amis, ils ne furent pas même mis au
courant. Ignorant ce qu'il était advenu de
Zeev, ils continuèrent de se dire qu'il
faudrait peut-être entreprendre des
recherches, mais nul ne fit rien en ce sens.
Personnellement, je ne découvrirais qu'au
bout d'un certain temps comment Zeev Izbitski avait
terminé sa vie : né deux mois avant
moi, au printemps cinquante-deux, il mourut un neuf
décembre. Cette semaine-là
précisément, son ami Dishi
était à New York pour la
préparation d'un reportage sur les
sans-logis. L'adresse trouvée dans les
habits que Zeev portait au moment de sa mort
était celle de sa sur à Boston.
Cause de la mort : suicide. Sur l'acte de
décès qu'on me lut au
téléphone depuis New York, deux
numéros avaient été inscrits :
celui d'un homme prénommé Ronny et
celui d'un employé au service des pompes
funèbres, un certain Mandel. Ronny
était l'inspecteur de police qui avait
trouvé le corps. Au bout du fil,
l'employé des pompes funèbres me
parla d'une maison à Staten Island. Il
s'avéra que c'était une maison de
retraite. À une heure avancée de la
nuit à Tel-Aviv, c'est-à-dire vers
midi à New York, j'appelai un certain
Markovicz dans l'espoir d'obtenir des informations
précieuses sur la dernière
année de la vie de Zeev. Notre communication
transatlantique allait durer plus d'une demi-heure.
Aux dires de mon interlocuteur, Zeev fut
expulsé en plein hiver d'un ultime petit
logement et se trouva brusquement à la rue :
homeless. Il ne tarda pas à avoir les pieds
gelés à cause du froid intense.
Après avoir subi une double amputation, il
resta six mois hospitalisé puis il fut
transféré à l'asile de
vieillards de Staten Island. C'est là qu'il
fit la connaissance du directeur, Markovicz, un
ancien soldat de l'armée israélienne.
Pour Zeev qui se déplaçait à
l'aide de béquilles, griffonnait au dos de
boîtes d'allumettes et fumait les
mégots de cigarettes qu'il ramassait,
c'était peut-être comme un signe
ultime de la Providence. Zeev ne recevait jamais
d'appel et n'écrivait à personne,
mais il aimait discuter avec Markovicz. Il
n'était plus en possession des innombrables
notes qu'il avait accumulées pendant des
années pour ses travaux, n'était pas
au courant du suicide de sa sur, et, comme il
ne parlait jamais de sa famille, rien ne laissait
supposer qu'il avait connaissance de
l'héritage qui l'attendait à
Tel-Aviv.
" En définitive ", conclut Markovicz, " il
évitait de parler de sa vie d'avant, et je
n'insistais pas, pensant qu'il finirait par se
confier de lui-même ". Le vendredi deux
décembre au matin, Zeev ouvrit une
fenêtre du troisième étage, se
lança dans le vide et mourut sur le coup. "
Il n'a laissé ni lettre ni mot
d'explication. Seule une femme de Brooklyn a
téléphoné quelque temps plus
tard pour me poser des questions. Les mêmes
que les vôtres. "
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