Julien Salmon
L’école de la crime
thriller
Julien Salmon, né en 1972 à Amiens, est commissaire de
police dans le nord de la France. L’école de la Crime est
son premier roman.
Lundi 21 septembre
onscient
de mes failles, passé maître dans l’art de la simulation et de la
dissimulation, je suis parvenu à me composer une apparence équilibrée,
qui m’a épargné à ce jour les électrodes et le divan. J’ai même
brillé à l’entretien d’admission au concours de commissaire de police :
j’ai reconnu devant un parterre de cliniciens que, malgré sa puissance
de tir exceptionnelle, j’étais loin de considérer le Manurhin 357
Magnum comme un substitut phallique. De même et pressentant leur
méfiance au sujet des relations que j’entretiens avec la gent féminine,
je leur ai répondu sans sourciller que l’amour que je vouais à ma
mère n’avait rien que de très filial et que j’avais mis à peine
vingt ans à me rendre compte qu’elle n’était pas du tout mon genre.
Toutefois, je ne désespère pas un jour leur dévoiler quelques traits
de mon caractère. Mes angoisses sont riches. Si la hantise de mourir
me vaut de rester éveillé des nuits entières, un verre de château-eychennes
à la main et des cadavres de bouteille jonchant le sol, l’angoisse
de vivre un an de plus éloigné de feu Sophie me plonge dans un état
semi-cathartique d’où je n’émerge qu’avec difficulté.
Mes obsessions se portent bien. Depuis quelque temps, j’ai l’idée
fixe d’un crime étincelant, d’un meurtre élevé au rang d’un art
majeur. Si je n’ai jamais eu, jusqu’à ces dernières semaines, ni
l’occasion ni le désir de passer à l’acte, cette obsession m’a conduit
à étudier la criminologie pour obtenir le concours de commissaire.
C’est encore l’obsession de la mort qui me taraude depuis la disparition,
il y a juste un an, jour pour jour, de Sophie, à tel point que je
me suis convaincu ce soir de l’urgente nécessité d’entreprendre
ce journal.
Pour en finir avec l’étalage de mes richesses, je pourrais encore
citer un de mes troubles du comportement tout à fait digne d’intérêt :
il me faut écouter chaque jour, en ce moment même où je me disperse
sur quelques feuillets à l’en-tête de l’Ecole supérieure de police,
une ou plusieurs versions du Requiem en ré mineur
de Mozart. Je possède trente-huit interprétations de l’Opéra de
la mort, depuis l’excellent enregistrement de 1937 dirigé par Bruno
Walter , jusqu’aux plus récents, aux tonalités inhabituelles
ou de facture plus modeste. Chaque matin je m’éveille aux accents
tonitruants du Kyrie eleison et ne parviens à m’endormir,
gémissant sur ma couche, que lorsque l’Agnus Dei fait entendre
ses inflexions.
Cette après-midi, j’ai profité de l’absence de Monesto, le commissaire
en charge du cours de police judiciaire, pour gagner le centre de
Lyon à la recherche d’un enregistrement de 1986, réalisé par Sigiwald
Kuijken sur des instruments anciens et qui, paraît-il, est remarquable
par la pureté de ses intonations. Laetitia, qui est aussi élève
à l’Ecole, a souhaité m’accompagner jusqu’à la Part-Dieu. Nous avons
trouvé à nous garer à proximité du centre commercial et c’est après
avoir traversé le Rhône à pied sec, que nous avons repéré un petit
disquaire qui m’a cédé un exemplaire de l’enregistrement que je
convoitais. Sur le chemin du retour, nous nous sommes arrêtés dans
une épicerie pour acheter un peu d’alcool. Aux portes de Saint-Cyr,
j’ai évoqué avec beaucoup d’émotion le Requiem de Mozart,
sa beauté détergée, sa nudité suppliante... Et sans avoir à insister,
j’ai fait promettre à Laetitia de venir me retrouver aux Minguettes,
chambre 129, pour le lui faire écouter.
Ces dernières années, le Requiem en ré mineur de Mozart
plus que toute autre musique m’a procuré beaucoup de bonheur, des
doutes et de muettes certitudes également. Beaucoup d’apaisement
lorsque Sophie a disparu et que je croyais ne pas pouvoir composer
ma vie sans elle. Beaucoup d’émoi enfin lorsque je m’imaginais confronté
à ma propre mort. Cette musique a été généreuse envers moi, plus
qu’aucune femme.
Laetitia est venue frapper à la porte de ma chambre peu après le
repas que nous avons pris au réfectoire de l’Ecole. J’ai observé
ses yeux un peu fuyants, rougis par l’alcool, et j’ai songé avec
une pointe d’amertume qu’elle avait sans doute placé quelque espérance
dans ce rendez-vous. Laetitia avait pris le temps de se parfumer
et de se changer, d’étrenner, je pense, cette robe légère. Elle
était tout à la fois court vêtue pour cette fin de saison et trop
habillée pour la circonstance. Mais pourquoi n’ai-je pu m’empêcher
de lui en faire l’observation, et pourquoi m’a-t-il fallu me montrer
vulgaire et offensant avec cette fille ? Est-ce parce qu’elle
a les cheveux roux, la peau transparente, un visage d’une douceur
douloureuse et que je suis porté à considérer avec je ne sais plus
quel grand écrivain que les filles aux cheveux rouges attisent chez
les hommes des sentiments d’irrévérence ? C’est peut-être aussi
parce qu’elle s’est assise sur mon lit, les fesses sur mon oreiller,
que je la sens offerte, gauche, disponible, et que depuis un an
j’ai juré sur les cendres de Sophie de rester chaste ? Peu
importe, mais je me souviens avoir ressenti l’envie de l’embrasser
et de lui faire l’amour.
Après tant de pensées impures, il me faut faire acte de contrition.
Je n’ai possédé Laetitia, ce soir, ni dans ma chambre des Minguettes
par trop austère, ni dans un quelconque hôtel, mais dans mon auto
une heure et demie plus tard. Pour faire bonne mesure, j’ajoute
que je ne l’ai pas tout à fait possédée, quoique la pauvre soit
à coup sûr convaincue du contraire.
Une chose est certaine en revanche, nous avons bu plus que de raison
en écoutant Mozart. J’ai choisi à dessein la version la plus courte
de mon répertoire, interprété par le tonique Brunestin : seulement
38 minutes et 58 secondes. Un carnage, soit dit en passant. Ingrat
que je suis, je n’ai jamais été aussi peu attentif à ses accents :
j’ai dénoué ses cheveux au Kyrie eleison. J’ai dévoré ses
lèvres au Dies irae. A l’Offertium, j’ai retroussé
sa robe légère jusqu’aux hanches. A l’Agnus Dei, j’étais
au bord de la petite mort avec une envie furieuse de lui chuchoter
ces mots crus qui la choqueraient et m’étourdiraient. J’ai osé.
Mais j’ai peine à prendre ici la liberté de rapporter le dialogue
impie qui s’ensuivit. J’ai pourtant pris un malin plaisir à lui
dire en substance que j’avais envie d’elle, qu’il me fallait trouver
le chemin de son ventre, mais que je ne voulais pas la visiter ici.
Elle est restée un instant interdite, me scrutant intensément de
ses grands yeux verts, et j’ai poursuivi en lui proposant de la
conduire jusqu’au sommet du mont Thou. Je lui ai soutenu que je
voulais l’aimer là-haut, la prendre devant tout Lyon, devant des
centaines de milliers de témoins, ivres de la clarté magique des
étoiles, qui veilleraient sur notre coït astral.
Je connaissais le mont Thou pour m’y être promené trois jours plus
tôt. Distant de quelques kilomètres de Saint-Cyr, le mont Thou offre
une vue majestueuse sur Lyon et la vallée du Rhône. J’y étais monté
à la tombée de la nuit et j’avais d’emblée été intrigué par le ballet
incessant d’autos qui se croisaient et semblaient s’interpeller
à grand renfort d’appels de phares. Je m’étais arrêté quelques minutes
pour épier ce manège, lorsqu’un homme d’une trentaine d’années,
aux cheveux très courts et grisonnants, était venu toquer à la fenêtre
de mon auto. Il s’appelait Kougar, était d’origine russe et m’avait
appris que le mont Thou offrait, outre un panorama exceptionnel,
des divertissements, que la morale réprouve. Puis Kougar s’était
assis d’office à mes côtés pour me parler de sa compagne Angélique.
Il m’avait raconté l’avoir ravie dans les montagnes à son mari,
à la suite d’une étrange partie d’échecs. De toute évidence, il
l’aimait sans retenue aucune et sans pudeur, puisqu’il n’avait pas
tardé à sortir de sa poche une série de clichés où l’on pouvait
juger des qualités esthétiques, athlétiques et anatomiques d’une
jeune femme nue au crâne rasé. Angélique se livrait avec un contentement
manifeste aux poses les plus impudiques, seule ou en compagnie de
types aux proportions abracadabrantes. J’avais complimenté Kougar
et j’avais imprudemment ajouté qu’elle me plaisait beaucoup.
— Paul, m’avait-il répondu, prends la photo que tu aimes le
plus, je te la donne.
J’en avais choisi une de grand format, assez floue, où l’on devinait
Angélique, dénudée, agenouillée contre ce qui me sembla être un
réfrigérateur. Il m’avait souri à nouveau :
— Paul, tu sais, Angélique m’attend dans la voiture ;
elle est dévêtue et elle a un peu froid. Si tu veux, je te présente
comme un vieux copain et nous pouvons aller nous promener. Je suis
sûr que tu vas beaucoup lui plaire.
Surpris par la spontanéité de la proposition, j’avais refusé poliment,
prétextant un rendez-vous quelconque, et j’avais regagné l’Ecole
en glissant la photo de la femme rasée dans mon portefeuille.
Prétendre que Laetitia a connu quelques difficultés pour descendre
l’escalier de l’internat et pour grimper dans la voiture est un
euphémisme : l’ascension du mont Thou a été, à la vérité, une
expédition digne de la Croisière jaune.
Je ne m’étendrai pas sur le reste de la soirée. En quelques mots :
lorsque nous sommes parvenus sur les hauteurs du mont Thou, Laetitia
somnolait. Là-haut, nous avons croisé plusieurs autos abritant des
couples gesticulants, qui nous ont gratifiés d’appels de phares.
Laetitia est sortie quelques instants de son mutisme pour m’avertir
qu’il devait y avoir des flics en embuscade pas très loin, parce
que des gens bien intentionnés tentaient de nous prévenir.
Sur ses conseils, j’ai garé la voiture non loin d’un bosquet et
je suis sorti en lui demandant de m’attendre quelques minutes.
J’ai marché en direction des voitures et j’ai reconnu la Renault
5 blanche de Kougar, que j’attendais sans doute. Il s’est arrêté
à ma hauteur et m’a proposé de monter.
Je ne me rappelle pas exactement ce que j’ai pu lui annoncer. Me
connaissant, j’ai dû le complimenter à nouveau sur sa femme et puis,
une chose en appelant une autre, je lui ai proposé la presque mienne.
J’ai simplement exigé de lui qu’il patiente quelques instants avant
de me retrouver et qu’il se garde de prononcer le moindre mot. J’ai
rejoint Laetitia, je lui ai souri et lui ai noué une écharpe autour
du crâne, en prenant soin de lui masquer les yeux. J’ai encore allumé
le plafonnier et basculé son siège en position horizontale. J’ai
ôté sa robe légère et Kougar, qui s’est approché furtivement, a
pu contempler avec moi ses quarante-cinq kilos de chair blanche,
la rousseur de ses cheveux, ses seins tachetés d’éphélides. Sans
un mot, Kougar est venu se positionner entre les jambes de la fille
pendant que je m’éclipsais. L’ai-je seulement entendue gémir et
prononcer mon prénom ? Je ne m’en souviens pas.
Sur le chemin du retour, j’ai recueilli les lauriers de ce qui n’a
pas été ma guerre. Pour ma plus grande fierté, Kougar s’est montré
vaillant soldat, et l’autre, trop saoule pour entrevoir le subterfuge,
me voue ce soir une admiration qui pour être imméritée ne m’en est
pas moins chère.
|