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Gonzague Saint Bris
Alfred de Musset
Biographie
Né en Touraine, Gonzague Saint-Bris est écrivain, journaliste et historien. Il est l’auteur de plusieurs romans parmi lesquels, chez Grasset, Les Vieillards de Brighton (2002, 50 000 exemplaires vendus), L’Enfant de Vinci (2005, 35 000), d’ouvrages historiques comme Le Coup d’éclat du 2 décembre et de biographies de Lafayette, Vigny, Dumas, Balzac, François Ier (Télémaque, 2008) et Henri IV (Télémaque, 2009).
Chapitre 1
Un boulevard mythique
« L’espace compris entre la rue de la Grange Batelière et celle de la Chaussée d’Antin est l’un des lieux les plus agréables qui soient au monde. L’univers est là ; de l’autre côté du ruisseau, ce sont les grandes Indes. »
ALFRED DE MUSSET
n ce soir d’automne de l’année 1830, les boulevards commencent à s’éveiller à la nuit parisienne : les réverbères sont allumés l’un après l’autre, et au bout d’un court moment, cela donne l’impression que seule cette partie de la capitale est éclairée, quand le reste de la ville semble abandonné à l’obscurité. Comme les lucioles attirées par la lumière, les Parisiens, à présent, individuellement ou en groupe, à pied, à cheval ou en voiture, ouvriers, bourgeois ou aristocrates, se dirigent vers ce lieu magique où chacun sait qu’il trouvera ce qu’il cherche après une journée de travail : de la musique, du théâtre, de la bonne chère, du tabac, du vin ou un cœur à prendre, selon ses désirs, ses besoins ou ses espoirs.
Un grand jeune homme de vingt ans, svelte, la taille bien prise dans sa chemise de batiste immaculée, son gilet de soie blanche, sa haute cravate au savant négligé, gants beurre-frais aux mains et canne à pommeau d’argent, vérifie si son habit noir impeccablement coupé tombe bien, lui qui a coutume de dire avec humour : « Ce vêtement que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible. Pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. » Satisfait de sa taille si fine, de son haut-de-forme et de ses bottes vernies, il se prépare à faire son entrée dans cette savane s’ouvrant à la nuit, jeune « lion » tout à la fois affamé de nourriture, d’alcool et de chair fraîche, sa longue crinière de cheveux blonds flottant sur ses épaules et ses favoris descendant jusqu’au menton. Certes, bien qu’il soit excellent cavalier, il doit se contenter de venir à pied, n’ayant pas les moyens de se payer un cheval ou mieux, comme certains, une voiture à cheval – cabriolet, briska ou calèche – avec un groom anglais pour la garer, lorsqu’il soupe, mais, ainsi habillé et avec ses manières tout aristocratiques, il sait qu’il fait tout de même son petit effet : les lorettes qu’il croise rougissent lorsqu’il porte les yeux sur elles, ses beaux yeux bleus dont, justement, la myopie voile légèrement l’intensité, lui donnant un charme supplémentaire.
Avec ses dents blanches impeccablement rangées, sa peau qui exhale encore un parfum d’adolescence et sa bouche sensuelle à la mâle expression, ne ressemble-t-il pas à un Lucien de Rubempré, qui pourrait être le frère cadet de Lord Byron ?
Il était gai, jeune et hardi,
Et se jetait en étourdi
A l’aventure…
C’est que les femmes ne manquent pas sur les boulevards, ouvrières venant de quitter la manufacture, domestiques, marchandes ambulantes de fleurs ou de cigares, bourgeoises rentrant chez elles après leurs courses, grandes dames se rendant en coupé à l’Opéra ou au théâtre, demi-mondaines à l’assaut des galants qu’elles vont retrouver au café ou au restaurant, prostituées se positionnant entre les portes cochères, prêtes à offrir aux chalands leur jeunesse déjà fanée ou leur âge mûr soigneusement caché ; mais toutes se forçant à suivre la dernière mode qui, en ces premières années de la monarchie de Juillet, est à la couleur, multipliant les imprimés à fleurs ou à grands carreaux, et les chapeaux « à la Marie Stuart », « à la Henri IV » ou « à la Mancini », rappelant que la tendance est à l’historicisme, ce qui, là encore, est un apport du romantisme triomphant.
Ah, le boulevard ! « Le Parisien y vit, le provincial y accourt, l’étranger qui y passe s’en souvient comme de la rue de Tolède à Naples, comme autrefois la piazzetta à Venise », songe ce jeune homme, qui ne connaît ni l’une ni l’autre, mais qui sait que ce lieu qu’il foule est le point de mire de l’univers, le sanctuaire de la jeunesse dorée, qui « y déjeune jusqu’à deux heures à grand bruit, puis s’envole en bottes vernies [tandis que] ce qu’elle fait de sa journée est impénétrable ; c’est une partie de cartes, un assaut d’armes ; mais rien n’en transpire au-dehors. Puis les lanternes s’allument et les dandys sautillent çà et là, avant d’entrer au Jockey. Les bottes craquent, les cannes reluisent »… Le vicomte de Launay ne dit pas autre chose en soulignant que « c’est au boulevard qu’on mange, boit, joue et fume et nulle part ailleurs, sur cette nappe d’asphalte où il est difficile de ne pas voir passer quelques-uns des personnages pour lesquels la Renommée embouche l’une ou l’autre de ses trompettes » ! Balzac lui-même n’en fera-t-il pas un roman, en 1845 ?
La foule va et vient ; les voitures, parfois trop vite, se croisent et s’entrecroisent indéfiniment dans le grincement des essieux et le frémissement des chevaux et le jeune homme, qui vient de dépasser le chantier de l’église de la Madeleine encore en construction, poursuit son chemin avec détermination. Il ne jette qu’un regard rapide aux boutiques de modes et frivolités, à celles des bottiers et des chemisiers anglais se préparant à fermer – tiens, se dit-il, il faudra quand même songer à payer le tailleur, avant qu’il n’envoie à mes parents du papier timbré ! –, aux cafés scintillants ouvrant largement leurs portes, d’où s’échappe le fracas des orchestres, aux magasins de luxe, dans lesquels on peut trouver des meubles en acajou et des porcelaines de Paris, des bronzes et des tableaux de maîtres, des armes et des bijoux. C’est la vitrine de la France et celle, aussi, de l’Angleterre, si à la mode depuis la Restauration. Le boulevard des Capucines entièrement remonté et les Bains chinois dépassés, voici enfin le cœur de l’espace convoité, dès lors que le jeune homme gagne la Chaussée-d’Antin et se dirige vers la Grange-Batelière, où la foule se fait plus dense et la nuit plus profonde. Les belles façades des nouveaux immeubles constituent en effet l’adresse de choix des grands du moment, et le Jockey Club attire la meilleure noblesse du royaume, de même que, tout proche, le Café de Paris, « le roi des restaurants et le restaurant des rois », fondé par Angilbert et Guerraz. La presse est déjà considérable, ce qui est logique puisque tous les établissements du boulevard doivent impérativement fermer à onze heures, sauf le Café des Variétés qui a permission jusqu’à une heure du matin, parce que c’est celui des journalistes, et les deux traiteurs du boulevard Montmartre et de la rue de Richelieu, où l’on peut se restaurer d’un morceau de volaille et d’un pâté jusqu’à deux heures, ce dont ne se prive pas Ballanche, vêtu de noir et cravaté de blanc, toujours entre deux faims.
Ce soir, le jeune homme ne pousse pas la porte du Café de Paris, ni même celle de Tortoni, le célèbre glacier à l’angle de la rue Taitbout dont, comme chaque soir, l’élégante clientèle déborde largement sur le trottoir, puisque la nuit est agréable et qu’il fait encore doux pour la saison. Il le regrette apparemment, car les femmes lui semblent plus belles et plus nombreuses que d’habitude, surtout celles qui, dédaignant de se commettre avec la foule, se font directement servir tasses de thé, gaufres ou sorbets dans leur calèche, par les garçons en habit, laissant leurs admirateurs soupirer à leur portière et attendant le dernier moment pour mettre fin à leur cruauté en les autorisant enfin à monter à bord. « Mais quoi, c’est tout Paris qui passe à Tortoni », dit Balzac en faisant de l’établissement un des paradigmes de La Comédie humaine. Au fait, se dit le jeune homme, n’est-ce pas Sainte-Beuve, assis, là-bas, s’empiffrant de rôtis au fromage de Brie ? Mais oui ; il lui fait un petit signe, auquel l’autre répond.
Il est temps de se dépêcher, sinon il va être en retard. Devant l’Hôtel de Francfort, où descend toute l’Europe, le jeune homme presse le pas pour gagner, boulevard des Italiens, le Café Hardy. Ce soir-là, Stendhal n’y attend pas sa voiture, puisqu’il n’est pas, comme il dit, « en état de fortune ». Construit à l’emplacement de l’ancien hôtel de Choiseul, c’est assurément le plus luxueux des établissements de la capitale, le premier qui s’enorgueillit de son immense vitrine sur la rue et de sa décoration « Renaissance », et l’un des plus fréquentés, puisque sa cuisine est renommée, en particulier son gril sur lequel le patron fait cuire les morceaux de viande que les clients choisissent eux-mêmes. Vingt heures viennent de sonner, lorsque Alfred de Musset pénètre chez Hardy. Voilà, du reste, ses amis qui l’attendent, Roger de Beauvoir, Ulric Guttinguer et Alfred Tattet, eux aussi impeccablement sanglés, le petit cigare déjà aux lèvres, une fleur à la boutonnière, faisant rouler les boules d’ivoire sur le tapis vert, tandis que fusent les rires, les clins d’œil et les plaisanteries de mâles dominants, sûrs de leur bon droit de figures à la mode, de leur fortune et de leur pouvoir sur les femmes. Une passionnante partie de billard peut commencer, jeu auquel Musset est un expert, lui qui gagne en général toutes les parties, d’où sa très grande popularité dans ce lieu. Il est vrai qu’il est ici chez lui, comme George Sand l’est en Berry, Balzac en Touraine, Lamartine en Bourgogne ou Barbey d’Aurevilly en Normandie !
Suivra, inévitablement, ici, ou au Café Riche voisin – on dit alors qu’il faut être riche pour aller chez Hardy et hardi pour aller chez Riche ! –, un souper fin, fortement arrosé de vin de Tokay ou de Marsala, peut-être proche de la table de Gérard de Nerval, de celle de Nestor Roqueplan ou encore de celle d’Alexandre Dumas avalant son cent d’huîtres en prélude à quelques autres plats, parmi lesquels les côtelettes d’agneau, les perdreaux rôtis, les filets de canetons à la bigarrade, les tournedos Rossini, les lièvres à la Royale, la compote de fruits de la Martinique, la gelée d’ananas au marasquin, et autres douceurs d’un temps qui ne connaissait pas le cholestérol ni les divers interdits alimentaires de notre époque. N’est-ce pas là que, dans Balzac, vont se régaler Nucingen, Bixiou ou Léon de Lora ? Ira-t-on ensuite se montrer dans les foyers de l’Opéra, tout près de là, puisque celui-ci est encore rue Le Peletier, où il y a souvent bal, quand il n’y a pas de représentation ? Boire un dernier verre au Jockey Club ou se divertir dans un des nombreux cercles de jeux de la rue de la Grange-Batelière – tripots officiels comme clandestins. Le petit groupe d’amis, auxquels d’autres se joindront, n’a pas peur, au Cercle des Etrangers ou à la Maison Marivaux, de perdre de grosses sommes, mais parfois aussi d’en gagner, ce qui permet de solder le souper et de régler les cognac, absinthes et autres alcools forts avec lesquels on se grise délibérément ? C’est inévitable !
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