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Gonzague Saint Bris
Les vieillards de Brighton
roman
Prix Interallié 2002
Né en Touraine, Gonzague Saint Bris est écrivain, journaliste
et historien. Il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont Le
Romantisme absolu, Les Egéries russes et Je vous aime
inconnue, d’ouvrages historiques comme Le Coup d’éclat du
2 décembre et de biographies de Lafayette, Vigny, Dumas, Balzac
et Desaix. Il est aujourd’hui directeur de la rédaction du mensuel
Le Spectacle du monde.
Chapitre 1
nfant,
j’habitais Londres où mon père était un jeune attaché d’ambassade.
C’était la vie rêvée. Hyde Park et son allée de fleurs violettes,
les musées gratuits où l’on pouvait jouer avec des trains électriques,
les magasins de jouets extraordinaires, les cantiques dans la brume,
les policemen polis qui ne regardaient pas ma nurse avec insistance.
Elle était suisse et s’appelait Nana. Le prince Charles enfant nous
faisait parfois des signes du balcon de Buckingham. Je lui répondais.
Après tout, nous avions le même âge et on nous coiffait de la même
manière : de l’eau sur la tête et la raie sur le côté.
Tout cela aurait pu être une charmante histoire, avec les casquettes
bleu et jaune de notre école, la St Philip’s School, les « bats
» de cricket, des rues de Londres où l’on jouait avec de petites
voitures Dinky Toys contre les murs gris en se salissant
les mains. Je croyais vivre un « Nursery Rimes », mais je ne savais
pas encore que c’était celui de Humpty Dumpty, le petit homme fragile
à l’énorme tête d’œuf qui, assis, en haut d’un mur, n’ose plus bouger
de crainte de se fracasser le crâne. Pour moi, l’omelette était
proche, la catastrophe imminente. J’avais cinq ans, l’âge de l’innocence,
l’âge où pourtant j’ai dit adieu à l’innocence. Pardonnez-nous nos
enfances !
C’est vrai, j’avais un caractère difficile, je restais enfermé des
heures sans jamais vouloir demander pardon. Je croyais que la colère
était ma noblesse. J’explorais mes haines intérieures. Mais il faut
bien avouer que j’étais très violent. Un jour mon père me surprit
dans une lutte acharnée avec mon frère aîné, dont je croyais qu’il
était le préféré de mes parents. J’étais en train de frapper sa
tête contre les carreaux de la cuisine.
Pour apaiser la situation, mes parents décidèrent qu’un éloignement
me serait profitable. On leur avait dit : « L’air de Brighton est
bon pour les nerveux. » Aussi, un après-midi nous quittâmes Londres
dans la belle Frégate grise qui faisait notre fierté, une
vraie voiture française, et je ne compris pas pourquoi je partais
seul avec mon père, sans mes frères, ni ma mère. Peut-être, au fond,
me prenait-il pour un adulte. Voulait-il me parler ? Qu’allions-nous
découvrir ? Je m’imaginais qu’il avait remarqué la grandeur de mon
caractère et allait me confier à l’amiral Nelson qui, dans les jours
à venir, me donnerait, peut-être, le commandement d’un « brick ».
Mais, plus que du voyage, c’est de l’arrivée dont je me souviens.
Brighton, une ville élégante mais qui fait peur par sa distinction
froide ; des villas telles qu’on les imagine chez Agatha Christie,
où les crimes se mitonnent dans la camomille, des gazons verts et
tendres comme dans les films de Losey, où l’on ne tond que la surface
de drames affreux et enterrés.
La voiture de mon père glissa dans une allée ombragée. Belle maison
haute, sorte de manoir entouré d’arbres au-delà duquel on entendait
le bruit de la mer. Je ne quittais pas ma petite valise dans laquelle
j’avais rangé mes soldats de plomb. Nous étions arrivés. Une religieuse
m’accueillit. Je laissai mon père sans émotion, tout intrigué d’abord
par ce que je découvrais. Mais je ne savais pas encore l’horreur
que cachaient ces murs. Le soir venait et l’on m’attribua un lit
dans le grand dortoir. Vastes parquets glissants et sombres, odeurs
d’encaustique et d’urine, de linge pourri et de fin de vie. O surprise,
j’étais dans un asile de vieillards ; j’allais connaître le bout
de la nuit.
A l’heure du goûter on m’avait déjà couché. Puis, ils vinrent et
le cortège des vieillards défila sous mes yeux. Ils se déshabillaient
lentement, je voyais leur peau parcheminée, lambeaux de chair, leurs
chemises de nuit jaunies, leurs gestes comme livrés à l’éternité.
Ils ne me regardaient pas et je sentis combien j’étais seul au milieu
d’eux. Ils étaient les fantômes d’un autre monde qui surgissaient
dès que le jour finissait. Mary Shelley, reine de l’effroi, avait-elle
assisté au même spectacle quand petite fille, le soir, elle défaisait
ses nattes ?
Comment ai-je réussi à jouer l’indifférence ? La terreur m’étreignait,
mais je compris que je ne devais pas le montrer. Aussi, j’installai
tranquillement sur la table de nuit mes petits soldats, « Horse
Guards », « Queen’s Horses », « King’s Men »... Leurs vestes rouges
étaient le témoignage éclatant de la vie. Mais, soudain d’un geste
brutal, mon voisin, vieillard irritable, les balaya de la main.
Ils tombèrent à terre. Bouleversé, j’éclatai en sanglots. Je les
ramassai et je ne sais où je trouvai le courage de les ranger, tant
bien que mal. Je me recouchai et pleurai dans mon lit. Je ne savais
plus où j’en étais. Ma vie allait-elle se rétrécir et s’achever
ou ne faisait-elle que commencer ?
Le lendemain matin, le soleil par la fenêtre ouverte et l’odeur
des feuilles me redonnèrent du courage. Les morts ressuscitaient,
mais plus humains que la veille. Ils faisaient leur toilette, et
il me sembla que leurs visages étaient différents ; l’un d’entre
eux m’adressa la parole. C’était un jour nouveau. Je me mis à croire
à l’espoir, mais à midi au réfectoire le cauchemar recommença. Nous
étions par table de six. Et j’étais assis en face d’une dame effrayante
aux yeux d’un bleu intense, « Faïence-Folie ». Ses longs cheveux
gris mal soignés pendaient en désordre de son front comme des mèches
d’étoupe. Elle me regardait fixement et fit ce geste que j’aurais
du mal à oublier ; avec sa cuillère, elle raclait bruyamment le
fond de l’assiette vide, sans que la soupe nous ait été servie.
Elle ne mangeait rien, et s’appliquait à ce geste absurde comme
un automate. J’entends encore le bruit martelé de sa cuillère contre
le fond de l’assiette vide. Je crois que j’en ai toujours peur.
Les jours passaient et je ne savais plus où j’étais. Parfois la
religieuse m’emmenait avec elle, faire une promenade, regarder le
ciel. Devant les devantures d’un magasin de jouets où étaient exposés
les soldats de mes rêves, elle proposa de m’en offrir mais j’avais
déjà sombré dans une sorte d’hébétude et je me souvenais qu’il fallait
répondre poliment « Non, merci ». Le soir venu, je le regrettai
amèrement. Si j’avais réagi de la sorte, n’était-ce pas la preuve
que je n’étais plus un enfant ? En quelques semaines, j’avais changé
de statut. Comme ceux avec qui je vivais, j’étais devenu un petit
vieillard.
Quelques jours plus tard, j’eus l’impression de m’être fait un copain
du même âge.
Le dimanche suivant, il m’emmène en promenade au golf de Brighton.
Je vois passer d’autres enfants mais je les ignore. Ils ne peuvent
pas comprendre. Quand le soir nous rentrons à l’hospice, je me retrouve
en robe de chambre comme les vieillards. Un petit mouchoir sale,
en guise de pochette, pour faire chic. Je me sens très à l’aise
et il m’arrive même de plaisanter avec les sœurs. Je suis devenu
assez vite un habitué de la maison et je me veux propret et distingué.
J’ai des chaussons. Il m’arrive de sortir, mais cela m’ennuie un
peu.
Je n’attends rien et je sais tout. J’ai cinq ans et je suis vieux.
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