|
Shan Sa
La joueuse de go
Roman
Prix Goncourt des lycéens
Shan Sa est née à
Pékin en 1972. Après avoir
écrit dans sa langue une uvre
poétique, elle quitte en 1990
Pékin et le chinois pour le
français. Elle travaille alors avec le
peintre Balthus. En 1997, Porte de la Paix
céleste (éditions du Rocher),
reçoit la bourse Goncourt du Premier
roman. Il est traduit dans de nombreux pays. Son
deuxième roman, Les
Quatre Vies du saule, est paru chez
Grasset (Prix Cazes 1999).
1
lace
des Mille Vents, les joueurs couverts de givre sont
pareils aux bonshommes de neige. Une vapeur blanche
s'échappe des nez et des bouches. Des
aiguilles de glace, poussées sous le rebord
de leurs toques, pointent vers la terre. Le ciel
est de nacre, le soleil, cramoisi, tombe, tombe.
Où se situe le tombeau du soleil ?
Quand l'endroit s'est-il transformé en lieu
de rendez-vous des amateurs de go ? Je l'ignore.
Les damiers gravés sur les tables de granit,
après des milliers de parties, sont devenus
visages, pensées, prières.
Serrant dans mon manchon une chaufferette en
bronze, je tape du pied pour me dégeler le
sang. Mon adversaire est un étranger venu
directement de la gare. Tandis que la lutte
s'intensifie, une chaleur douce me
pénètre. La lumière du jour
décline et les pions se confondent. Soudain,
quelqu'un craque une allumette. Une bougie
apparaît dans la main gauche de mon
adversaire. Les autres joueurs sont partis. Je sais
que Mère sera malade de voir sa fille
rentrer si tard. La nuit est descendue du ciel et
le vent s'est levé. Pour protéger la
flamme, l'homme la couvre avec la paume de sa main
gantée. Je sors de ma poche une fiole
d'alcool blanc qui me brûle la gorge. Je la
mets sous le nez de l'inconnu. Il la regarde,
incrédule. Son visage est barbu et on ne
distingue pas son âge. Une longue balafre
commence au sommet de son sourcil et traverse son
il droit qu'il garde fermé. Il grimace
et vide la fiole d'un trait.
La lune est absente cette nuit, le vent
gémit comme un nouveau-né.
Là-haut, un dieu affronte une déesse
en bousculant les étoiles.
L'homme compte et recompte les pions. Battu de
dix-huit points, il pousse un soupir et me tend sa
bougie. Il se lève en déployant sa
taille de géant, ramasse son bagage et s'en
va sans se retourner.
Je range les pions dans leurs pots de bois. Ils
crissent sous mes doigts. Je suis seule, avec mes
soldats, mon orgueil rassasié. Aujourd'hui,
je fête ma centième victoire.
2
De petite taille, Mère m'arrive à la
poitrine. Le deuil prolongé de son
époux a asséché son corps.
Quand je lui annonce mon affectation en
Mandchourie, elle pâlit.
- Mère, je vous en prie, il est temps
que votre fils accomplisse son destin de
soldat.
Sans mot, elle se retire dans sa chambre. Toute la
soirée, son ombre affligée se profile
sur la cloison de papier blanc. Elle prie.
Ce matin, la première neige est
tombée sur Tokyo. A genoux, les mains
à plat sur le tatami, je me prosterne devant
l'autel des ancêtres. Lorsque je me
relève, mon regard rencontre le portrait de
vénérable Père. L'homme me
sourit. La pièce est emplie de sa
présence. Puissé-je emporter une
partie de lui jusqu'en Chine !
Au salon, ma famille m'attend. Assis sur leurs
talons, tous observent un silence
cérémonial. Je salue d'abord
Mère, comme au temps où
j'étais gamin et la quittais pour
l'école. Je me mets à genoux et lui
dis : okasama1, je m'en vais. Elle me
rend un salut profond.
Je tire la porte coulissante et m'engage dans le
jardin. Sans un mot, Mère, Petit
Frère et Petite Sur me suivent.
Je me retourne et m'incline jusqu'à terre.
Mère pleure. La sombre étoffe du
kimono bruit lorsqu'elle se courbe à son
tour. Je me mets à courir. Elle perd son
calme et s'élance après moi dans la
neige.
Je m'arrête. Elle aussi. Craignant que je ne
me jette dans ses bras, elle recule d'un pas.
- La Mandchourie est un pays frère,
crie-t-elle. Malheureusement les terroristes
cherchent à corrompre l'amitié de nos
deux empereurs. Ton devoir est de veiller sur une
paix difficile. Entre la mort et la
lâcheté, choisis sans hésiter
la mort !
L'embarquement se fait dans le tumulte des
fanfares. Les familles des soldats se bousculent
sur le quai pour nous lancer des rubans, des
fleurs, des bravos qui ont le goût
salé des larmes.
La rive s'éloigne, avec elle le grondement
du port. L'horizon s'élargit,
l'immensité nous submerge.
Nous débarquons en Corée à
Pusan. Tassés dans un train, nous roulons
vers le nord. Le troisième jour, au
crépuscule, le convoi s'arrête. Nous
sautons joyeusement à terre pour nous
dégourdir les jambes et pisser. Je me
soulage en sifflotant. Au-dessus de ma tête,
dans le ciel, des oiseaux tournent. Soudain,
j'entends un cri étouffé. Des hommes
s'enfuient dans un bois. A une dizaine de pas,
Tadayuki, frais émoulu de l'école
militaire, est étendu à terre. Le
sang jaillit de sa gorge en un flot continu. Ses
yeux demeurent ouverts. Dans le train, je ne cesse
de revoir son jeune visage déformé
par un rictus d'étonnement.
Mourir, est-ce aussi léger que
s'étonner ?
Le train arrive à une gare mandchoue au
milieu de la nuit. La terre, couverte de givre,
scintille sous les réverbères. Dans
le lointain, des chiens hurlent.
1. Mère, en japonais respectueux.
|