MARION RUGGIERI
Pas ce soir,
je dine avec mon pere
Marion Ruggieri, 33 ans, est chef des pages culture à
Elle et chroniqueuse sur Paris Première, France Inter
et France Info. Elle est l'auteur chez Grasset du Journal
de Yalda, écrit avec Yalda Rahimi.
Chapitre 1
e
problème avec les parents, aujourd'hui, c'est qu'ils ne meurent
jamais.
Ou qu'on les aime trop.
- On a vraiment un air de famille, non ? dit-il, en me regardant
dans la glace.
Sauf qu'il a la tête coupée en deux : un il enfantin
et l'autre pervers. Moi, je ne sais pas. Parce que je ne peux pas
me voir. La seule chose que je puisse dire de lui est que contrairement
à beaucoup d'hommes de son âge, il n'a pas pris en
ventre ce qu'il a perdu en fesses. Cette espèce de vase conducteur
révélateur qui fait que l'être humain, un jour,
tourne le dos à l'amour, pour manger ou jardiner. Et comme
le monde est bien fait - j'ai lu quelque part que nous avions perdu
nos poils de singes pour être plus érogènes
et mettre un maximum de chances de survie de notre côté
- c'est justement lorsqu'il ne devrait plus se reproduire, que le
Bon Dieu donne à l'homme des traits de vieille femme enceinte.
Mais lui n'est pas de ceux-là.
- Pas mal, non, pour un type de mon âge ? Touche !
Je baisse les yeux et regarde au sol ses traces de pas mouillés
qui décolorent le parquet. Il porte une serviette blanche
nouée à la hâte autour de la taille. Ses cheveux
noirs luisent sous la lumière de l'entrée. Le soleil
a bruni ses lèvres. Une bouche démesurée, comme
le front, l'arcade sourcilière, et le nez. Il a les traits
forts, la silhouette gracieuse, l'air fiévreux. Un physique
romantique. Un jour, à propos de sa fille de dix-sept ans,
un ami m'a dit ceci : " Je n'ose même plus la regarder.
" Cela fait des années que je n'ose plus le regarder,
et qu'il me force à le voir. Alors je tape furtivement son
bras bronzé, encore humide, du bout des doigts. Comme un
docteur en consultation ou comme si l'on jouait à chat. Le
muscle est dur, mais la peau, plus fine que la mienne, fait moins
corps.
- Ouais
- Entre, tu vas pouvoir me passer de la crème hydratante.
Je ferme la porte et le suis le long du couloir sombre qui dessert
par ordre d'apparition la cuisine, l'unique chambre et le salon.
Sans rien demander à personne, il a abattu toutes les cloisons.
Transformé un petit appartement familial et bourgeois en
une vaste garçonnière.
Mon père appartient à cette génération
qui sous prétexte qu'elle est née après guerre
et en plein progrès a décidé que son combat
d'une vie serait de ne pas mourir. De ne pas mourir, donc de ne
pas vieillir. D'arrêter le temps. Au début, je croyais
qu'il était le seul atteint. Et puis j'ai vu d'autres spécimens,
dans la rue, à la télé, tout près, je
les ai parfois côtoyés : les faux jeunes. J'en ai même
joué. Au début, je croyais que le syndrome ne touchait
que les hommes de son âge, les éternels " baby-boomers
", puis je me suis aperçue que la génération
suivante était pire. Déjà faux jeunes à
quarante ans. Je les repère au premier coup d'il :
un tee-shirt, une fiancée pré-pubère, une play-list.
Au début, enfin, je pensais qu'il s'agissait d'une épidémie
locale, jusqu'à ce que je me retrouve à l'anniversaire
d'un Chinois de Los Angeles. Impossible de dire son âge, cinquante-quatre
ans. La tenue, les cheveux, l'allure : il arborait simplement cette
même dégaine occidentale de l'homme qui ne veut pas
mourir. Voilà le problème. Les gens ne veulent plus
mourir. Alors ils volent la vie de leurs enfants. Ce sont des ogres.
La crème hydratante est pour le dos. Le reste, il y arrive
seul. Il me tend le tube, un produit pharmaceutique dont le nom
colle au palais rien qu'à le prononcer. Je projette quelques
pâtés blancs sur ses omoplates noires de taches de
rousseur - cela fait du bruit. J'étale la chose du plat de
la paume, à la truelle, en en laissant traîner partout.
Exactement comme le fait un homme quand il s'enduit d'écran
solaire, et qu'il lui en reste accroché dans les sourcils,
dans la barbe, sur le nez, comme si ça faisait pédé
de bien étaler ou qu'il attendait une âme émue,
une mère, pour finir ce qu'il a commencé. Je m'acquitte
de la tâche au plus vite.
- Tu n'oublies pas les épaules, hein ? (
) Tu devrais
aussi t'hydrater la peau, Big. Le docteur m'a dit que j'avais l'élasticité
d'un jeune homme de trente ans.
Moi j'ai une peau de crocodile, la souplesse d'une grabataire, et
j'aime ça.
Evidemment, je n'ose pas dire à mon père qu'il est
un ogre, qu'il mange ma vie et que je ne tiens plus qu'à
un fil. Après tout, je laisse faire et il en pleurerait,
de me tuer. Quoique. Je ne l'ai vu pleurer qu'une fois. Nous habitions
encore tous les trois. Il regardait par la fenêtre, les yeux
embués. Ma mère se tenait dans la pièce d'à
côté. Elle ne l'aimait plus, je le sentais. Mon père
la trompait, mais elle faisait pire : il l'indifférait. Pour
la première fois de ma vie d'enfant, j'avais plus de peine
pour quelqu'un d'autre que pour moi. Et pourtant, j'en passais des
heures à me regarder pleurer dans la glace. A imaginer mes
parents morts, mon air digne et dévasté, et à
ausculter la couleur de mes yeux, glisser du brun au vert. Mais
là, j'en aurais tué ma mère. Je savais que
leurs longues disputes n'avaient plus lieu d'être. C'était
mort. Vingt ans plus tard, il n'a pas changé. Comme si le
temps l'avait saisi là, derrière sa vitre, pétrifié.
Beaucoup de gens se fossilisent ainsi, après un choc ou,
inversement, une période qui leur sied, qu'ils considèrent
comme leur apogée.
Parfois, j'aimerais qu'il perde ses cheveux, qu'il mette des pantalons
en velours côtelé, qu'il écoute de la musique
classique, qu'il planifie ses vacances d'été ou prenne
des places " pour " Luchini ; j'aimerais qu'il soit comme
certains pères de mes amies, qu'il ait son âge, rangé
des placards, à la retraite, de l'arthrite ; ou qu'il soit
comme ma mère, une mère, avec des jupes en dessous
des genoux, de la dignité à revendre, et, surtout,
pas de sexualité, du moins pas à ma connaissance.
Autrefois, me semble-t-il, les géniteurs, à quelques
exceptions notables, se retiraient. Pas forcément de bon
gré, mais bon, ils ne pouvaient pas faire autrement : ils
étaient Vieux, un peu gâteux, bientôt morts.
Et c'était comme ça. On les foutait dehors. Et c'était
normal. Parce que l'on ne peut pas être deux. On ne peut pas
se superposer. C'est obscène. Quelqu'un doit s'effacer. Pour
l'instant, c'est moi.
D'ailleurs, devant la glace, je ne ressemble à rien. Je n'existe
pas. J'ai été ratatinée, compressée,
par l'accélération de l'histoire. Je suis une fausse
jeune de bientôt trente ans. Alors qu'à treize ans,
je faisais de louables efforts pour m'habiller comme une pute, maintenant
que je pourrais, je me déguise en ado mal dégrossie.
J'ai toute la panoplie : jean, baskets, tee-shirt. J'ai décidé
d'abandonner mon vieux sac à dos le jour de mes trente ans.
La supercherie se voit moins que chez mon père ou que chez
ces quadragénaires, qui, décomplexés par les
critiques émises contre la génération d'avant,
sont encore plus caricaturaux et désinhibés que leurs
aînés. Mais le résultat est là, j'ai
l'âge d'être une femme, avec du rouge et des talons,
au lieu de ça
- Tentez de faire moins jeune, m'avait un jour lancé l'épouse
d'un philosophe, elle-même spécialiste du floutage
de cadran, alors que je m'éloignais, au petit trot, avec
ma queue-de-cheval et mon sac à dos. Elle avait vu juste
et sous ses airs fantasques m'avait courtoisement rappelée
à ma condition.
J'ai commencé très tôt à vouloir faire
jeune. Vingt et un ans, je crois. Le jour où je suis sortie
avec un vieux. En y repensant, je suis peut-être la fille
qui a voulu faire jeune le plus tôt de toute l'histoire de
l'humanité. Mais dans un monde où l'on vit de plus
en plus tard, c'est la moindre des choses d'être vieux de
plus en plus jeune et que la fraîcheur soit une denrée
rare. Comme ça, on a la vie entière pour réfléchir
à la cruauté du progrès et se finir en maison
de retraite, comme un coucou tombé du nid, les yeux croûtés,
le cheveu en bataille, la peur au ventre, à se demander où
l'on est. Pour disparaître, certains ne mangent plus. Moi,
je ne bois pas - et je pourrais écrire une thèse dessus,
tant cela paraît suspect -, je ne fume pas, je ne me drogue
pas, je ne me reproduis pas, je ne me maquille pas. Je suis intouchable.
Transparente. Un pur esprit. Rien à voir avec toutes les
filles qui passent par ici. Sans vouloir entrer dans une analyse
qui ennuierait tout le monde, à commencer par moi qui ne
l'ai pas faite, disons que rester une adolescente a été
la seule manière de préserver entre mon père
et moi cet espace, cette distance vitale, ces milliers d'années
d'histoire, qu'il a décidé d'effacer pour s'en accorder
dix ou vingt de plus. Et c'est du bout de mes ongles rongés
que je m'accroche à mon enfance en attendant qu'il avance.
Il ne veut pas vieillir ? Moi non plus. On verra bien qui lâche
le premier.
- Franchement, Big, je ne remercierai jamais assez ta grand-mère
et le Bon Dieu de m'avoir fait si beau garçon !
Je connais le discours par cur.
- Parce qu'en matière de filles, Big, j'ai eu plus que ma
part du gâteau, j'ai eu le gâteau, la pâtisserie
et la pâtissière, je sais. Tandis qu'il continue
de gazouiller dans la salle de bains, encore pleine de buée,
je furète dans la cuisine, ma pièce préférée,
la seule à être meublée, avec sa longue table
en bois couverte de sacs, les courses du dîner, pleins à
craquer. Trop, peut-être. Mais ça n'est pas pour me
déplaire. J'ai horreur des frigos vides, des repas où
il n'y a pas assez à manger, des gens qui piquent dans mon
assiette. Plus généralement, je n'ai aucun humour
avec la nourriture et mes parents. Aujourd'hui, mon père
a cinquante-cinq ans et, bien qu'il ne les fasse pas, nous allons
fêter ça, tous les deux, en amoureux. J'arrache l'extrémité
de la baguette de pain, un principe, et file au salon, le croûton
pendu à la bouche comme un vieux mégot. A hauteur
de la chambre, je détourne le regard, trop tard pour ne pas
entrevoir le lit béant qui occupe toute la pièce,
la couverture à moitié par terre, les draps en vrac.
Plus loin, le salon est vide ou presque. Les rares meubles, reliquats
du divorce, se tiennent au garde-à-vous le long des murs
vierges, entrecoupés par des piles de livres, des rangées
de DVD, des journaux éventrés, une chaîne stéréo,
la télé, des rideaux qui n'ont jamais été
ni ouverts, ni fermés, ni même détachés,
et un unique canapé rouge et profond, sur lequel je ne m'assois
qu'à regret. Mon père passe une première fois,
sur la pointe des pieds, sa serviette autour de la taille, à
la recherche du pantalon qu'il a laissé là où
il l'avait sans doute enlevé : au pied du canapé.
Il me sourit.
- Toujours aussi sexy, Big, à ce que je vois.
Puis, une deuxième fois, en quête de ses chaussettes
:
- Eh, mon Big, fais gaffe à pas trop te mettre en valeur,
surtout.
Puis, une troisième, pour ses baskets :
- Nan, on ne sait jamais, tu pourrais attirer les regards
Je lui rends son sourire, vaincue. Il ne porte jamais de caleçon,
trop bourgeois, comme les cloisons.
- Quelle chemise je mets, Big ?
(
)
- Viens voir s'il te plaît !
Non, il ne me plaît pas. Si je vais voir, il me faudra entrer
dans la chambre, où se trouve le placard, ignorer le lit
qui m'a déjà fait tourner de l'il, enjamber
les draps et les oreillers, tout ça pour choisir entre une
chemise blanche et une autre chemise blanche. Je reste arrimée
à mon canapé, perdue dans la contemplation du mur
d'un grand magasin qui, derrière les fenêtres et de
l'autre côté du jardin, obstrue l'horizon.
- " Biiiiig ".
Parfois, je me demande s'il le fait exprès.
Je me lève avec une mauvaise grâce adolescente, traîne
des pieds et tente encore de bifurquer au dernier moment sur un
journal ouvert à la page " Fait divers " qui me
permettrait de changer de sujet. " Big ? " Mais rien n'y
fait. J'entre dans la pièce, ignore le lit, ce qui n'est
pas chose aisée, comme je l'ai dit. Et là, je n'en
crois pas mes yeux :
- Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
Au-dessus du lit trône un gigantesque crucifix. Je m'approche,
mais pas de doute : c'est bien une croix avec un Christ dessus,
qui porte lui aussi un pagne autour des hanches. Il a la même
silhouette à demi évanouie que celle de mon père,
vingt ans auparavant, quand il regardait par l'embrasure de la fenêtre
et qu'une douce lumière allait l'immortaliser à jamais
dans mon cur. Sauf que mon père, depuis sa première
communion, n'a jamais remis les pieds dans une église ou
un quelconque lieu de culte autrement qu'à des fins touristiques.
Lui, si prompt à enfourcher toutes les modes, a même
fait l'impasse sur la vague bouddhiste et ne semble manifester aucune
curiosité pour la vie après la mort - nous n'en serions
pas là -, préférant de loin mettre à
profit celle qu'on lui a donnée. Et pourtant, il y a bien
quelqu'un qui s'est hissé sur ce lit pour fixer au mur un
crucifix, avec un marteau et un clou, qui plus est, deux objets
impossibles à trouver dans les parages et même dans
le quartier depuis que le grand magasin voisin a fermé son
sous-sol au bricolage pour le remplacer par des peluches, des beaux
livres et des DVD. Alors ? Je l'imagine mal en train d'expier ses
péchés tous les soirs, un genou à terre, les
coudes joints sur l'oreiller. Pas plus que je ne le vois en train
de chiner cette beauté chez un brocanteur du quartier : "
Tiens, ce serait joli ce crucifix en bois rustique au-dessus du
lit. " Et si c'est un jeu d'ordre sexuel, JE NE VEUX PAS LE
SAVOIR. Alors quoi ?
- Oh ça, c'est le crucifix de Fallen, ma nouvelle fiancée.
Elle est catholique pratiquante, tu sais. Mais tu vas pouvoir la
rencontrer, elle vient dîner.
...
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