Frédéric Roux
Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer
Frédéric Roux, né dans le Sud Ouest, est père et grand-père depuis longtemps. Sa biographie peut ressembler à celle d'un romancier américain de moyenne gamme. Récemment, il a exercé à deux reprises une activité salariée avant d'être licencié par des ennemis déclarés du licenciement. Il écrit aussi. Il a publié chez Grasset : Tyson, un cauchemar américain (1999) et Ring (2004). Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer commence lorsque Mal de père (Flammarion, 1996) s'achève : "J'emmerde la mort !"
peine était-il mort que mon père a continué à nous emmerder.
La première des évidences qui nous laissait interdits : dans le rôle du cadavre, il était minable. Vivant, il avait encombré le monde de sa beauté, mort, il n'était pas terrible.
Il était mort seul, la mort aime venir lorsqu'il n'y a pas d'autres visiteurs, après une longue agonie. Du spectacle de ses souffrances, il n'avait pas été avare, mais il nous avait privés du mystère de les voir cesser.
Il était donc, enfin ! passé de l'état de nature à l'éternité.
L'éternité ne nous disait rien qui vaille. Que la résurrection des corps soit un bricolage improbable nous inquiétait moins dans la mesure où chacun d'entre nous était un éminent spécialiste du bricolage et de l'improbable.
Sans aller chercher très loin, la toilette funéraire m'avait vite renvoyé à mon statut de maladroit imaginaire auquel l'adresse réelle de mon père m'avait très tôt condamné. Nous étions passés du rasoir d'Occam au Bic à trois lames et je ne l'en avais pas moins coupé à plusieurs reprises. Encore heureux, le cadavre saigne relativement peu. Il était mort en clignant de l'œil, à tel point que je me suis demandé s'il était vraiment mort ou s'il continuait à se foutre de ma gueule.
Impossible qu'il arrête.
Squelette, crâne de pharaon, il flottait dans ses vêtements. Guerre, accident, UNE chaussure est toujours le signe annonciateur d'un désastre, son pied droit était si déformé qu'il était impossible à chausser. Je me suis résolu à ce qu'il assiste au Jugement dernier avec une seule godasse, étant donné ses états de service, j'ai pensé que cela ne changerait pas grand-chose.
Le désastre était voyant.
C'était mal parti.
Nous venions néanmoins, chacun notre tour, vérifier de temps à autre si une transformation décisive survenait et revenions de ces allers-retours entre sa chambre et la cuisine plus sceptiques encore.
Nous étions certes déçus mais, plutôt habitués à la déception, nous aurions pu passer là-dessus, s'il n'y avait pas eu le pognon. Il en avait laissé tellement qu'on ne savait pas quoi en foutre.
Il nous avait prévenus, s'il lui arrivait " quelque chose ", il faudrait, pour récupérer le magot, détruire ce qu'il avait construit jusqu'à ce qu'il n'en reste plus pierre sur pierre. La perspective nous effrayait, dans la mesure où le bunker mahousse lui était toujours apparu comme le modèle de l'habitation idéale. L'été à l'Océan, il comparait les différents modèles de casemates comme si le Mur de l'Atlantique avait été un catalogue de maisons témoins. Le but qu'il recherchait n'était pas la construction d'un édifice aux lignes parfaites dont il aurait tracé le plan au préalable. Ce qui était désiré et rêvé, c'était, au contraire, un espace où il serait enfermé, une demeure sans fenêtres et sans lumière, mais avec un grand nombre de portes. Il avait mis toute son énergie, qui était sans bornes, à réaliser son effarante Utopie et ne semblait plus très loin de réussir.
Lorsqu'il nous arrivait d'évoquer sa fin, qui nous était toujours apparue comme une hypothèse d'école avant qu'il ne soit, ultime excentricité, atteint d'un cancer du fumeur sans jamais avoir fumé, la lassitude nous venait. On portait peu d'intérêt à sa succession, découragés à l'avance des efforts qu'il faudrait fournir pour récupérer le pactole.
Pour échapper au sort des fils du laboureur de la fable, nous lui souhaitions de vivre le temps que devait durer un Reich domestique qui se respecte : mille ans.
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