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Airy Routier
Le Phénix
Le retour de Bernard Tapie
Diplômé de l'Institut d'Etudes Politique de Paris
et docteur en histoire de l'Université de Cambridge, David
Todd est research fellow de la Fondation Andrew Mellon
au Centre for History and Economics et au collège de Trinity
Hall à Cambridge.
CHAPITRE 1
En quête de père
ernard
Tapie est né le 26 janvier 1943, de Jean Tapie, ajusteur,
et Raymonde Nodot, aide-soignante. L'accouchement a eu lieu à
Paris, dans une clinique du 20e arrondissement. L'enfant est un
prématuré de sept mois et demi, mais en ces temps
de privations, le bambin est plutôt dodu. Jean et Raymonde,
qui s'étaient connus dans un bal popu, ont mis, comme on
disait alors, la charrue avant les bufs et se sont empressés
de régulariser leur situation. Ils se sont mariés
pendant l'été 42, en juillet. Mariage aussi rapidement
décidé que vite interrompu. Deux mois plus tard, alors
qu'il vient d'avoir 22 ans, Jean Tapie part en Allemagne pour le
Service du travail obligatoire (STO). Bernard a plus de trois mois
lorsque son père revient en France pour la première
fois, au printemps 1943.
Le petit Tapie est né dans une famille ouvrière sans
histoires. Pourtant, lui-même fera longtemps planer sur sa
naissance comme un halo de mystère. A tout le monde, il dira
longtemps qu'il est né le 26 janvier 1945, se rajeunissant
de deux ans. Il entretiendra longtemps un flou artistique sur ses
origines mêmes. A un ami juif, il dira un jour qu'il est,
lui aussi, " un peu juif ". Un autre copain né
en Algérie croira longtemps que Bernard, comme lui, est pied-noir.
Tapie brouille les pistes. Il brode, il enjolive, parfois il s'invente
carrément une autre jeunesse. A 33 ans, invité à
dîner chez Alain Aubry, le président du Club français
du livre, Tapie, qui était venu en Rolls, avait focalisé
sur lui l'attention de tous. Il leur avait raconté qu'il
était né en Ariège de paysans très pauvres,
qui n'avaient pas de quoi vivre, à peine de quoi manger ;
que, fils unique, il avait passé son enfance dans un village
sans pratiquement aller à l'école. Repéré
par un prêtre, il avait alors pu faire de brillantes études,
jusqu'à obtenir un diplôme de l'École supérieure
de commerce - Sup de Co - de Paris. Puis, très vite, il avait
fait fortune en touchant une importante commission sur la vente
de Château-Margaux...
Totalement inventée, cette histoire pourtant n'est pas dénuée
d'intérêt. Hormis les études fictives, elle
condense en effet en une génération - celle de Bernard
- ce qui a été accompli en deux. Ce faisant, elle
efface toute une vie, celle d'un père avec lequel Bernard
n'a jamais réglé son complexe d'dipe. Car tout
oppose Bernard et Jean Tapie. Les deux hommes n'ont jamais vécu
sur la même planète. Celle de Jean Tapie date de la
France de l'entre-deux-guerres. Un monde rural découvrant
par la force des choses la culture ouvrière sans renoncer
à ses rudes valeurs paysannes : à l'usine comme aux
champs ils sont durs à la tâche, et ils placent au-dessus
de tout le sens de la famille et du devoir. L'angoisse du lendemain,
le sens des responsabilités les étouffent. Ils vivent
dans un univers clos, ont gardé leurs repères éternels
- ceux d'avant la grande boucherie - et sont encore pétris
de certitudes.
Jean Tapie est l'homme de cette génération-là.
Il est né le 18 juillet 1920 à Niaux, en Ariège,
d'une famille paysanne pauvre. Grâce à Jules Ferry,
son père - le grand-père de Bernard - a pu accéder
à un savoir minimal et devenir cheminot... Un vrai métier
qui lui permet de quitter cette terre aride et honnie pour rejoindre
la ville et ses lumières : en 1923, la famille débarquera
au Blanc-Mesnil, dans la banlieue nord de Paris, à proximité
de la grande gare de triage, alors que Jean Tapie n'est encore qu'un
bébé.
Il commencera à travailler en usine dès 14 ans, avant
de passer son CAP de tourneur-ajusteur. Plus tard, il deviendra
ouvrier spécialisé dans les systèmes de réfrigération.
Bon ouvrier, bon communiste, Jean Tapie sera un bon contremaître
et un bon chef d'atelier. Cursus classique qui lui permettra enfin,
dans les années soixante, de se mettre à son compte
pour devenir patron de PME. Personne, aujourd'hui, ne peut imaginer
la somme d'efforts et de privations que nécessite ce genre
d'ascension sociale, aussi modeste qu'elle puisse apparaître
pour ceux qui sont nés coiffés. A la Satam, une entreprise
de La Courneuve, Jean Tapie travaille onze heures par jour, six
jours sur sept. Chaque fois qu'il le peut, il fait des heures supplémentaires.
De plus, deux fois par semaine, il va à Paris, à l'École
des Arts et Métiers où il suit des cours du soir.
Quand il rentre, il est brisé de fatigue. Ce fils que lui
a donné Raymonde, autant dire qu'il ne le voit jamais. "
Communiste à 100 %, absent à 100 % ", résume
un ami de la famille. Quand Bernard se lève pour aller à
l'école, son père est déjà parti au
travail, avec sa salopette bleue et sa petite sacoche. Quand il
se couche, il n'est pas rentré. Et quand ils se rencontrent,
le courant ne passe guère. Autant le fils est exubérant
et fantasque, autant le père est sentencieux et renfermé.
" Ses paroles comme ses actes étaient toujours empreints
de cette gravité un peu austère qui est la marque
de ceux pour qui la vie est avant tout un devoir à remplir
avec le plus grand sérieux ", dira bien plus tard Bernard
Tapie dans Gagner, un livre écrit en 1986, en collaboration
avec le journaliste André Bercoff. Livre fantaisiste, truffé
de mensonges, dégoulinant de fausse modestie, mais en même
temps plein de fulgurances et de sincérités. Les pages
sur ses rapports avec son père sont de cette veine-là.
Il n'y élude même pas les sentiments de jalousie qui
le taraudent vis-à-vis de son frère Jean-Claude :
" De quatre ans mon cadet, il a hérité davantage
que moi de son tempérament, si bien qu'il s'est assez vite
créé entre eux de profondes affinités. Moi
je me faisais l'effet du canard sauvage. De nature plutôt
exubérante, j'avais tendance à prendre la réserve
de mon père pour de l'indifférence. "
Vis-à-vis de son fils aîné, Jean Tapie a longtemps
eu l'indifférence rugueuse. Chaque incartade - et Dieu sait
s'il y en a eu - est sanctionnée de taloches sèches,
méchantes. Il le frappe à 3 ans, il le frappe à
10 ans, il le frappe à 17 ans. Des gifles que Bernard Tapie
n'a jamais oubliées, jamais pardonnées. Circonstance
aggravante : Jean Tapie est aussi dur avec Bernard qu'il est soumis
à toute autorité, quelle qu'elle soit. A l'époque,
les ouvriers n'ont pas voix au chapitre. Méprisés,
ignorés, ils s'enferment dans une contre-culture de classe.
A la maison, on lit L'Humanité mais on respecte l'ordre établi.
Tout dévoué à son patron, Jean Tapie est gris
de terreur devant le premier flic venu. Bernard se souvient comme
si c'était hier du jour où son père, arrêté
dans un banal contrôle routier, s'est laissé tutoyer
sans broncher, en cherchant fébrilement ses papiers et en
bégayant sa bonne foi. A l'arrière, l'adolescent bouillait
sur place, de honte et de dépit. Est-ce ce jour-là
que Bernard Tapie a basculé dans la rébellion vis-à-vis
des pouvoirs établis ? Jamais plus, en tout cas, il n'acceptera
de se soumettre à quiconque. C'est une obsession : "
Personne ne me mettra le collier ", dira-t-il en 1994. Il ne
supporte pas la vue du moindre uniforme et sera, d'ailleurs, plusieurs
fois condamné pour outrage à agents de la force publique.
On imagine ce qu'a dû être le choc, pour ce rebelle
à toute autorité, de se retrouver enfermé dans
la prison de la Santé, en janvier 1997 !
Bref : depuis sa plus tendre enfance, Bernard Tapie entretient avec
son père des rapports d'amour et de haine que le temps n'effacera
jamais. Là est son moteur, là est sa faille. Il ne
s'en cache d'ailleurs pas le moins du monde : " La seule personne
dont je voulais être reconnu et aimé, c'était
mon père. La seule entreprise qui m'importât, durant
toute mon adolescence, était la reconquête du marché
paternel . " Durant son adolescence et bien au-delà...
A plusieurs reprises, dans ses moments de déprime, Tapie
lâchera, devant témoins, cette phrase terrible : "
Mon père ne m'a jamais aimé. " A un proche, il
confiera encore, en 1992, alors qu'il est ministre, au faîte
de la gloire et de la richesse : " Quoi que je dise, quoi que
je fasse, ce sera toujours Jean-Claude que mon père préférera.
" C'est d'ailleurs Jean-Claude que Jean Tapie choisira pour
lui passer le flambeau de la PME familiale. Pourtant, Bernard a
tout fait pour séduire son père. Parfois, avec maladresse.
Dès qu'il a eu de l'argent, il lui a acheté la Mercedes
de ses rêves. Et puis une autre et encore une autre. Il lui
a payé des voyages aux quatre coins du monde, l'a installé
à Marseille, dans un bel appartement. Sur le Phocéa,
il était chez lui. Pourtant, rien n'y a fait. Entre Bernard
et Jean Tapie, le courant n'est jamais passé.
Bernard Tapie est bien trop intelligent pour n'avoir pas mesuré
à quel point il a forgé sa personnalité en
opposition à son père. Ce conflit, il ne le nie ni
ne l'occulte. En 1985, pour dépasser son terrible complexe
d'dipe, il décidera même de se lancer dans une
analyse lourde. Expérience douloureuse et rapidement interrompue.
Mais Tapie continuera de consulter des psychanalystes, tout en dévorant
des ouvrages freudiens - lui qui déteste lire ! Le sujet
l'habite. Un jour de 1985, alors qu'il planche devant 5 000 étudiants,
un Africain prend le micro :
- Bernard, pour faire comme Tapie, faut-il tuer Tapie ?
- Avez-vous lu cet ouvrage d'un élève de Freud qui
a écrit La Maladie, l'Art et le Symbole ? Eh bien, le mélange
haine-amour, il l'a décrit. Et il a dit : "Si ton envie
c'est de tuer ton père, fais-le !" "
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