Premiers chapitres
Airy Routier
L'Arnaque
Quand l'Amérique rackette la France



Grand reporter au Nouvel Observateur, auteur, chez Calmann-Lévy, de La République des Loups (1989), chez Grasset de Le Flambeur, la vraie vie de Bernard Tapie (1994), Forage en eaux profondes, les secrets de l'affaire Elf (1998), Blanc comme Nègre (2001) et, chez Albin Michel, de L'ange exterminateur, la vraie vie de Bernard Arnault (2003).
CHAPITRE PREMIER
Les enfants de la bulle


e drame s'est noué treize ans plus tôt, lors de la rencontre, en février 1990, de Leon Black et de Jean-François Hénin. Deux personnages hors du commun, génies ou voyous, l'un américain, l'autre français. Deux financiers de haut vol qui ont, pendant des années, transformé le plomb en or. Chacun s'était forgé une réputation sulfureuse dans son pays, suscitant l'envie comme le mépris. Tous les deux étaient des habitués de la une des journaux, tant par leurs coups de Bourse que par leurs personnalités. Tout deux n'avaient pourtant en commun que d'être des enfants de la bulle financière, spéculateurs avides et manipulateurs sans complexe de l'argent fou. Ils ont été mis en relation par Thierry de la Villuchet, alors en poste au Crédit Lyonnais à New York. Jean-François Hénin, patron d'Altus, une petite banque qui venait de rejoindre le groupe, cherchait à spéculer sur les junk bonds, ces obligations pourries émises par des sociétés en difficulté qui cherchent à sortir d'une mauvaise passe en offrant de gros rendements en contrepartie de risques élevés. Thierry de la Villuchet l'appelle :
- Je cherche à mettre la main sur Leon Black. S'agissant des junk bonds, rien ne peut se faire sans lui. Il est incontournable.
- Vous avez le contact avec lui ?
- Pas pour l'instant et c'est pour cela que je vous appelle. Si je peux me recommander de vous, je pense qu'il n'y aura pas de problème.
Pas facile, en effet, de ferrer Leon Black. Sombre et secret, impressionnant tant physiquement qu'intellectuellement, ce juif new-yorkais, 38 ans en 1990, a été pendant treize ans patron du département fusions et acquisitions et directeur adjoint de Drexel Burnham Lambert, une banque qui a bouleversé tous les principes de l'establishment pendant les années 80, avant d'exploser en vol en 1990, sur fond de malversations. Il a été le principal collaborateur - et l'inspirateur - de Michael Milken, l'inventeur des junk bonds, qui ont fait la fortune de la banque puis provoqué sa ruine. Rabbin devenu businessman, le père de Leon Black s'était suicidé, après avoir été accusé - déjà - de malversations. Cet événement marquera à jamais l'enfant, qui se promet de devenir l'homme le plus riche du monde. Il fait des études brillantes, intègre l'université de Harvard et, dès sa sortie de l'école, rejoint Wall Street où il fera carrière. Mystérieux, cupide, aussi discret que puissant, toujours vêtu de noir, il y récoltera vite le surnom de " Dark Vador " ou de " prince des ténèbres ", celui de la Guerre des étoiles, en référence à son nom et à ses tenues. Black est membre des Skull and Bones (crâne et os), une société secrète (à laquelle appartiennent aussi bien George Bush que John Kerry) qui regroupe d'anciens membres des grandes écoles américaines. Plus secrète que la franc-maçonnerie, cette société d'entraide fait l'objet de tous les fantasmes.

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