Premiers chapitres
Jacques Roubaud
Et Anne F. Garréta


Eros mélancolique

Née en 1962, Anne F. Garréta, maître de conférence à l'Université de Rennes II, Research Professor à l'Université de Duke (Etats-Unis), membre de l'Oulipo, est l'auteur chez Grasset de Sphinx (1986), Ciels liquides (1990), La Décomposition (1999) et Pas un jour (prix Médicis, 2002).
Né en 1932, Jacques Roubaud, mathématicien, poète, romancier et essayiste, membre de l'Oulipo, est l'auteur d'une soixantaine d'ouvrages parmi lesquels on peut rappeler la série des Hortense (Ramsay, 1985-1990), Le Grand incendie de Londres (Seuil, 1989), La Boucle (Seuil, 1993), Parc sauvage (Seuil, 2008).

L'archive fantôme la mémoire digitale

'ai dû m'endormir. Quelque chose m'a tiré brutalement de mon sommeil. J'ai ouvert les yeux. J'étais assis de biais dans mon fauteuil, jambes étendues, pieds posés sur le rebord de la fenêtre.
Mon ordinateur que j'avais installé sur la tablette devant moi pour pouvoir travailler, je m'en souviens très exactement, avait disparu.
J'ai dû m'endormir. Je dors mal la nuit. Rien n'y fait. Sauf à m'abrutir de n'importe quoi. Je n'arrive plus à dormir la nuit, et au matin il faut que je me lève, que je m'habille, que j'aille au bureau, prendre des trains, des avions.
Là, je dormais. Mieux que dans mon lit. Contorsionné dans ce siège, les pieds posés sur un rebord, un appui de fenêtre.
Quelque chose m'a réveillé. Peut-être le freinage, peut-être la voix d'un contrôleur annonçant dans les haut-parleurs l'arrêt en gare.
Mon ordinateur avait disparu. Je me souviens l'avoir posé, ouvert et allumé sur la tablette devant moi, aussitôt installé à ma place. La voiture était presque vide : un TGV, un jour de semaine, un matin très tôt d'un jour de semaine. Je comptais travailler, réviser ma présentation avant cette réunion. Il fallait que je révise. Je me suis endormi entre Paris et Montbard. Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi.
Le train était encore à quai. Je me suis levé, j'ai saisi mon cartable, j'ai couru vers la porte de la voiture. Ce n'est pas là que je devais descendre, mais à la gare prochaine.
Mon ordinateur avait disparu. On me l'a dérobé pendant que je dormais. Je ne me suis aperçu de rien.
J'ai scruté le quai. Je n'ai vu que quelques voyageurs. Tous de dos. Ils marchaient vers la sortie. Ils portaient des sacs. Ils tiraient des valises à roulettes.
J'étais à moitié dedans, à moitié dehors, un pied sur la marche rétractable. La porte, maintenant que le signal du départ avait retenti, allait me cueillir au plexus. Je n'arrivais pas à savoir si je devais sauter hors, courir après ces gens, les arrêter, crier, exiger qu'ils déballent leurs affaires, là, qu'on les fouille sur le quai. Ou bien laisser le train m'emporter à destination.
Il aurait fallu crier au voleur.
On m'a volé mon ordinateur tandis que je dormais, assommé par la platitude d'un powerpoint, vidé par l'insomnie qui bousille mes nuits.
Le TGV démarrait. Le quai était vide déjà. J'ai cherché le contrôleur, en remontant la rame jusqu'à la voiture-bar. Il m'a dit qu'il n'y pouvait rien, qu'il me faudrait aller porter plainte une fois arrivé à destination. Que la SNCF n'était pas responsable des objets laissés sans surveillance.
Je suis retourné à mon wagon. J'ai pensé interroger les quatre passagers qui s'y trouvaient. Je n'arrivais pas à me souvenir combien ils étaient lorsque le train avait quitté Paris. Je ne me souviens pas. Je n'arrive pas à compter dans mon souvenir.
J'aurais dû les interroger, leur demander s'ils n'avaient vu personne s'emparer de mon ordinateur pendant que je dormais. Ou alors passer. Des allées et venues, des mouvements suspects... J'aurais dû. J'avais honte. Ils n'avaient rien vu. Ils ne regardaient pas. Ils ne me regardaient même pas alors que je remontais l'allée centrale, oscillant bousculé centrifugé par l'accélération du train dans une courbe. Assoupis, absorbés par la fenêtre, un écran, une page ou enfermés dans le cocon d'un ipod.
Je m'étais endormi. Mon ordinateur a disparu. Ça ne les regardait pas. Ils n'auraient rien vu.
Je suis retourné m'asseoir à ma place. Dans 50 minutes, je serais à Chalon. Un stagiaire lambda m'attendrait à la sortie pour me conduire à la boîte. Il faudrait que j'explique. Pas d'ordinateur. Pas de powerpoint. Il faudrait que j'improvise. Il faudrait que j'invente une raison, une excuse.
L'ordinateur appartient à la société qui m'emploie. Les informations enregistrées sur le disque dur lui appartiennent aussi : plans, budgets, secrets industriels.
J'ai improvisé. Les nouveaux process. L'implémentation stratégique. La conjoncture difficile. Le recentrage sur le cœur de métier.
J'ai menti. L'ordinateur m'avait claqué dans les pattes alors que je mettais la dernière main à mon powerpoint. Erreurs système à répétition. Pas de sauvegarde. Pas le temps de diagnostiquer et réparer avant de foncer prendre le TGV.
Absence de slides. Je faisais des gestes. Je tirais des flèches dans l'espace. Je hachais l'air en blocs successifs devant moi.
Conjoncture difficile. Depuis 2 ans les charrettes se succèdent. Je me suis endormi. L'évidement des heures de bureau, la pétrification des réunions, le défilé des powerpoints, des TGV, des avions, des charrettes. On m'a volé. L'éreintement des dossiers, des pdf, des tableurs, des docs attachés, l'avalanche des forwards, la mitraille des cc et des blind cc. Je n'arrive plus à dormir depuis que ma femme est partie. Je suis un prolétaire de luxe. La corde raide. Je suis cadre dans une boîte d'un secteur de pointe et exposée à la concurrence. L'emprunt immobilier à rembourser. Le loyer à payer. La pension.

Je suis rentré à Paris par le TGV du soir. Je m'étais endormi. On ne pouvait plus rien me voler. J'étais assis sur mon portefeuille. Mon cartable était vide, à l'exception d'un cordon d'alimentation orphelin. Je n'ai même pas vu passer Montbard.
De retour chez moi, sans ordinateur, frigo vide, etc.
Le lendemain au bureau, j'ai attendu midi. Sans machine je n'avais plus rien à foutre. Rien pour calculer, rien pour nourrir l'avalanche, le glacier des données et écluser le torrent de bits. J'ai joué avec mon mobile, trié l'archive de mes sms, texté tout ce que j'ai pu, évité de décrocher, consulté ma boîte vocale à tout coup.
Tu as reçu le mail que je t'ai envoyé ?
J'attends tes inputs pour le contrôle de gestion.
Besoin des projections à 3 mois et à 6 mois.
Faut sortir le brief dans les délais.

A midi trente je suis allé squatter le cubicule où l'on parque la dernière secrétaire. Un écran et un clavier. J'ai écrémé les offres sur E-bay pour trouver une machine de même modèle que celle qu'on m'avait attribuée et qu'on m'a dérobée. Un vendeur promettait une livraison express. Transaction paypal et expédition chronopost.
C'était un vendredi. Je l'aurais lundi.

Je n'avais rien à faire. J'ai quitté le bureau, il était peut-être trois heures. J'ai marché de la périphérie où siège la boîte vers le centre. Je n'avais rien à faire. Je suis allé au cinéma, un multiplex. Moyennant 10 euros et deux passages tactiques par les toilettes, j'ai pu voir trois films.
Quand je suis sorti, il faisait nuit. J'avais faim. Au seuil d'un restaurant j'ai dû faire demi-tour. Pas envie de manger des souvenirs. J'ai cherché un endroit que je n'aurais pas déjà connu avec elle. Le temps semblait stagner. Les mêmes rues, les mêmes cafés, les mêmes commerces. La ville ne change pas assez vite.
Je suis rentré chez moi. Au coin de la rue j'ai acheté 2 sandwichs au Monop' ouvert jusqu'à une heure du mat. J'ai avalé la mie molle et la mayonnaise industrielle debout dans la cuisine. Rincé le tout avec un fond de bière tiède et plate. Je me suis couché. Je vais avoir 48 ans dans pas longtemps. Mon job tient à un fil, le fil des dépêches de Reuters et de Bloomberg. A l'appétit de marges opérationelles et de R.O.I. des chefs, des zinzins, des fonds de pension, des private equity partnerships.
Elle est partie il y a un an. Non. C'est moi qui ai déménagé. J'ai loué ce deux pièces parce qu'elle m'a demandé de partir. Le temps passait sans passer plus. Même les vacances finissaient sans avoir passé. Comme les nuits.
J'ai dormi.

Tout est rentré dans l'ordre quand la machine est arrivée lundi matin. Elle avait l'air quasi neuve. Je l'ai soumise à deux logiciels antivirus. Rien à signaler. J'ai mis à jour le système. Je l'ai reparamétré scrupuleusement. J'ai installé tous mes programmes habituels. Enfin, j'ai copié sur le disque dur la dernière sauvegarde de mes fichiers de travail.
Au bureau j'ai mouliné toute la journée sans souci. Et puis j'ai dû partir le lendemain. J'ai pris un avion pour aller présenter les nouveaux axes stratégiques aux gens de l'usine de Brême.
C'est en revoyant dans l'avion l'enchaînement des slides que j'avais préparées que j'ai rencontré la première anomalie.
Je n'ai pas perçu alors qu'il s'agissait d'une anomalie.
Dans l'un des cadres qui devait loger le récapitulé des outputs comparés, à la place du tableau que j'avais généré sous excel et exporté, il y avait quelque chose de bizarre. Des striures noires et blanches verticales.
J'ai pensé à une erreur de manipulation. J'ai juste recollé mon tableau dans le cadre. Et puis je n'y ai plus pensé.

Le week-end, chez moi, je rentrais des blocs de texte aux emplacements prévus dans un doc collaboratif. Un paragraphe par-ci dans la section Positionnement Stratégique, des graphes par-là dans l'Implémentation Logistique, des tableaux plus loin dans Ressources Allocation. Il fallait que je trouve les endroits où me greffer. Je faisais défiler les pages à l'écran, attrapant au vol une phrase, un mot, pour me repérer au milieu des axes, des priorités, des leviers.
Un moment, d'un coup, j'ai cru que ma souris avait dérapé et m'avait zappé ailleurs, dans un autre doc, dans un autre espace. Je lisais :
Son visage me fuit sans fin. Quand je la regarde, je cherche ses yeux, son visage, je crois les voir. Mais quand je veux, la nuit, les yeux fermés, recomposer ces yeux, ce corps, ils se dérobent, ma mémoire comme frappée d'aveuglement.
Qu'est-ce que ça foutait là ?
Et puis plus loin encore :

Il pensait qu'il ne la reverrait pas. Il regarda quand même, à tout hasard, deux ou trois fois, pendant une insomnie (une fois revenu dans l'appartement), la chambre noire où elle lui était apparue, il y avait si longtemps. Elle ne s'y manifesta pas. Il n'en fut pas étonné. Il n'y eut pas non plus de bruits mystérieux dans la pièce voisine.
Ça n'avait rien à foutre là.
Le type qui avait la charge de rédiger cette section s'était moqué du monde. Il n'en pouvait plus, lui non plus, de ce jargon de management recuit. Alors il avait collé une de ses lettres d'amour, un morceau de roman ou de journal intime dans le paysage stratégique et industriel.
Et qui s'en apercevrait ? Qui lirait ce pavé ?
Heure de bureau après heure de bureau, et même le week-end, on compile à la chaîne des tétrachiées de données et des tronçons de formules toutes cuites. A la chaîne des machines enchaînées en réseau, à la chaîne, moi aussi rivé, à mon clavier, à mon écran. Un autre manœuvre plus loin dans l'organigramme débitera le pavé en 50 powerpoint slides balafrées de flèches, maculées de mots gras, bourrées de camemberts animés.
J'ai laissé le visage fuir sans fin au milieu des priorités et des benchmarkings. J'ai laissé aussi les projections à six mois et les axes stratégiques traverser la chambre noire.

Et puis un matin, le contrôleur de gestion m'a appelé. C'était au sujet du mail que je lui avais envoyé. Il n'arrivait pas à ouvrir la pièce jointe.
Lequel, de mail ? Je lui en avais envoyé 3 et transmis 6 déjà depuis la veille. Même champ sujet pour au moins 5 d'entre eux. Autant me retourner le bug. Je verrais bien.
Le message est arrivé instantanément sur ma boîte. Sujet : Input/output Brême. Je reconnaissais bien le corps de mon message, mais la pièce jointe (nom de fichier EM9) pesait 200ko et ne me disait absolument rien.
C'est seulement alors que j'ai pensé : virus. Que j'ai repensé aux deux anomalies qui avaient précédé. D'où étaient sortis ce visage, ces striures noires et blanches et à présent cet EM9 ?

Je ne pouvais plus calculer, plus communiquer, plus compiler, empiler, enchaîner les tableaux, les slides. Dans chacune de mes opérations, dans chacun de mes outputs pouvait se glisser je ne sais quoi d'étrange et d'étranger. Et qui irait s'agréger au flux circulant centrifuge des paquets de données, se déposer dans toutes les mémoires enchaînées au réseau.
J'étais paralysé. Ma machine infectée, possédée.
L'antivirus n'avait rien détecté. Il ne détectait rien. Je cherchais EM9 sur le disque dur, et l'index automatique ne me ramenait qu'un exemplaire du fichier, le même, le seul, logé dans le dossier des pièces jointes. Fichier créé 2 mois auparavant, non modifié depuis. Je ne savais pas d'où ça sortait, ce que ça faisait là, sur mon ordinateur.

J'ai éteint la machine. Je suis sorti. J'ai marché dans les rues, au milieu des tours, sur les parvis balayés de vent. J'ai essayé de réfléchir. D'être logique.
On m'a volé mon ordinateur. Je n'ai pas signalé ce vol. J'ai racheté une machine d'occasion sur E-bay. J'ignore sa provenance. Un vol. Un recel. Une cession. Un trade-in. Je ne sais pas qui l'a utilisée avant moi. Je ne sais pas ce qui a été déposé, est peut-être demeuré, occulte, sur son disque dur, par un autre que moi, avant moi. Rien n'était visible quand je l'ai allumée pour la première fois. Rien n'était détectable par les logiciels dont je me suis servi pour m'assurer de son état.
J'aurais dû reformater, effacer physiquement, piste à piste, cette mémoire et refaire une installation clean. J'ai agi trop vite.
Il traîne en mémoire sans doute des traces du précédent possesseur. Traces physiques, mais absentes au répertoire. Des fichiers supprimés qui n'auront pas été écrasés. Toute une archive invisible qui vient hanter, trouer mes projets, s'attacher à mes envois. Tout ce que j'inscris ou sauvegarde en mémoire devient palimpseste. Des fragments affleurent : le visage, les striures. Je ne sais pas comment. Je ne sais pas pourquoi. Un programme secret. La défaillance des allocations secteurs. La déroute des sauvegardes temporaires qui draguent n'importe quel petit tas d'octets pour les agréger dans le désordre à ma frappe, à mes clics.

Le soir chez moi, j'allume la machine. Je charge l'outil de récupération des fichiers disparus. Je drague les profondeurs invisibles, je reconstitue l'archive fantôme qui possède ma mémoire digitale.
Images de pages, scannées, enchaînées.
Voilà.



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