Premiers chapitres
Jean-Marie Rouart
de l'Académie française

Mes fauves


Collaborateur de Paris-Match après avoir longtemps dirigé le Figaro Littéraire, Jean-Marie Rouart est membre de l'Académie Française. Il est l'auteur d'une œuvre importante où l'on retiendra, entre autres, Avant-Guerre (1983, Prix Renaudot), Ils ont choisi la nuit (Prix de l'essai de l'Académie Française, 1985) et Adieu la France qui s'en va (2003), son dernier livre chez Grasset.
Une promenade au milieu des grands fauves

'ai rencontré le journalisme par hasard. Je n'imaginais pas que j'y consacrerais tant d'heures ni qu'il me procurerait tant de fièvres. C'est parce qu'à vingt ans mon premier roman se heurta au juste refus des éditeurs que je me posais des questions sur ce que j'allais faire de ma vie. Que faire en attendant qu'un de mes livres ait acquis un peu de poids et soit jugé digne de franchir le seuil de la publication ? François Bott qui lançait alors le Magazine Littéraire me proposa d'y collaborer. J'acceptai cette invitation avec enthousiasme : quel meilleur dérivatif pouvais-je donner à ma désillusion ?
J'écrivis mon premier article. Je connus un instant d'ivresse le jour de sa parution. Une fièvre qui retomba vite : Henri Troyat le trouva si indigent qu'il renonça brutalement à l'ouvrage que Dominique de Roux voulait que je lui consacre. Je compris alors que ce métier passionnant était semé d'embûches et de déceptions. Si assuré qu'on soit de sa position, le précipice menace toujours. On n'y est sûr de rien ni de personne. Mais ce charme de l'aventure ne me déplaisait pas. Je me promis d'en savourer les avantages et de ne jamais me plaindre de ses inconvénients. J'ai tenu parole. Quand par deux fois j'ai dû quitter Le Figaro pour avoir interprété au premier degré la devise de Beaumarchais qui orne son frontispice, je n'ai pas été pris au dépourvu : je connaissais les risques et je les acceptais. Je ne dis pas que je n'en ai pas souffert, mais quelle est la passion qui ne comporte pas son lot d'incompréhensions et d'ingratitude ? Ma récompense était ailleurs.
Au Magazine Littéraire, je sus très vite que le métier de critique n'était pas fait pour moi. Il exige des qualités de patience que je ne possède pas. En matière littéraire, je ne peux m'exprimer que par des coups de cœur, des emballements. Et c'est un domaine où il faut juger en permanence. Je ne me sentais pas dans la peau d'un juge, même si - il ne faut pas se payer de mots - on est toujours le juge de quelqu'un.
C'est pourquoi je saisis l'offre qui se présentait d'entrer au Figaro. Là encore Jean Griot qui en était le rédacteur en chef me proposa de m'orienter vers la partie littéraire qui semblait en accord avec mes goûts, je ne dis pas de mes compétences : je n'en avais aucune. Cela n'hypothéquait donc nullement mes choix. Je manifestai le désir de m'occuper de politique. C'est ainsi que je me retrouvais à trier des dépêches et à jouer les utilités dans le prestigieux hôtel particulier du rond-point des Champ-Elysées où siégeait Le Figaro. C'était grisant. J'appris à distinguer les propositions et les projets de loi, à rédiger vite, clairement, à développer des idées et des phrases sur les sujets les plus divers. On me confia bien imprudemment la question de la réforme communale qui agitait alors le ministère de l'Intérieur sans que je susse grand-chose des attributions d'un maire et des procédures de l'adduction d'eau. Mais avec un peu d'application, cette question pouvait sortir de son épaisse brume administrative. En revanche je n'ai jamais pu percer les arcanes des questions touchant les PTT qu'on m'avait confiées. Mais si forte était alors la position des journalistes, et si imposante la réputation du Figaro, personne n'osa protester. Mon incompétence ne m'a jamais apporté les ennuis que me valut plus tard ma trop bonne connaissance des dossiers sensibles que je traitais.
J'aimais la politique. Il faut dire que j'étais en pleine effervescence balzacienne, stendhalienne. Surtout j'étais fou de Benjamin Constant. Ce grand frère m'avait passé le virus de l'ambition politique. N'ayant devant moi que des rêves, je dévorais l'avenir des ambitions les plus folles. Je voulais écrire, faire de la politique, devenir député, ministre, goûter aux ivresses fortes du pouvoir comme avant moi les héros des romans que j'admirais ou leurs auteurs. En plein Nouveau Roman, je caressais les projets fanés des grands acteurs du siècle précédent. Je ne suis jamais vraiment sorti du Romantisme.
Le soir, pendant les loisirs que me laissaient les permanences de nuit au Figaro, je montais dans les combles et je m'installais au milieu des archives du journal. Je retrouvais avec vénération les articles des écrivains qui y avaient collaboré : Victor Hugo, Maupassant, Zola, Proust, Morand, Mauriac surtout que, paralysé par une stupide vergogne, je n'osais approcher. Comme il était vivant ce papier jauni, quel feu brûlait dans ces articles ! Comme j'admirais ces écrivains, comme je les aimais. Je me sentais prêt à renoncer à mon bien hypothétique et hypothéqué avenir littéraire pour n'être que leur vestale. Mais bien vite une petite voix m'écartait de ces pieuses intentions et me murmurait ces paroles, comme dans la chanson de Dutronc " Et moi ! Et moi ! Et moi ! ".
C'est ainsi que dans les années à la fois lumineuses et crépusculaires de la fin du gaullisme je me retrouvais dans les allées du pouvoir et y côtoyant ses grands fauves : Michel Debré, Olivier Guichard, Roger Frey, Jean-Marcel Jeanneney, Alain Peyrefitte, Raymond Marcellin, Couve de Murville, Malraux et de Gaulle lui-même. J'aimais cette atmosphère chaude et lourde d'idéal et d'intérêts, de grands desseins et de petites combines : il me semblait que les personnalités qui y évoluaient étaient simplement des spécimens de vivants aux appétits plus grands, aux désirs plus vifs que les autres. Dans le bien comme dans le mal.
Je me plaisais au milieu des journalistes politiques débutants comme moi : Catherine Nay, Ivan Levaï, Claire Chazal, Anne Sinclair, Catherine Pégard, Patrick Poivre d'Arvor, Christine Ockrent qui me proposa de présenter avec elle le journal de Soir 3 - ce dont j'étais bien incapable -, Thomas Ferenczi et d'autres, eux déjà consacrés comme Michel Bassi, Jean-Claude Vajou, Pierre Thibon, Jean Ferniot, Roger Giron, Claude Imbert, Philippe Tesson et Paul Guilbert auxquels allait me lier une amitié qui devait enchanter plus tard ma collaboration avec eux au Quotidien de Paris.
Le premier grand format qu'on me demanda de rencontrer pour lui extirper ses projets sur la réforme des communes fut Christian Fouchet. Je n'en menais pas large face à cet homme aux sourcils broussailleux qui me recevait assis devant le bureau de Cambacérès au ministère de l'Intérieur en lieu et place où je devais retrouver trente ans plus tard Sarkozy puis Villepin. Quelque temps plus tard, le rédacteur en chef indisponible m'envoya déjeuner avec Edgar Faure : le courant bizarrement ne passa pas. Je fus sans doute le seul convive à ne pas prononcer un seul mot. Il faut dire qu'Edgar parlait d'abondance. J'avais le trac. Mais en plus de ma gêne, j'avoue que le cynisme tranquille, la désinvolture qu'il manifestait, ses plaisanteries de garçon de bain, sa démagogie et les bons mots dont étaient friands les journalistes, me laissaient mal à l'aise. J'étais alors un peu janséniste concernant le service de l'Etat. Et Edgar de ce point de vue rejoignait plutôt les jésuites.
Je fus en revanche très impressionné par ma rencontre avec Georges Bidault, qui avait pourtant mauvaise réputation, dont on disait qu'il était idiot : il souffrait auprès de la classe politique d'avoir stupidement sacrifié sa carrière à ses idées. Cet échec me plaisait. Que l'ancien président du Conseil national de la Résistance se soit retrouvé recherché par toutes les polices, contraint à l'exil, moi je trouvais au contraire que ça avait de la gueule. On ne pouvait le suspecter d'aller à la soupe. Je me souviens d'une de ses maximes prononcée d'une voix grasseyante : " La droite ne peut pas remplir les cimetières en temps de guerre et les prisons en temps de paix. " Même si je ne partageais aucune de ses idées sur l'Algérie française, j'étais sensible à l'homme, à son parcours qui l'avait mené de la Résistance aux honneurs du pouvoir et finalement le rejetait dans l'ombre et dans l'opprobre. D'ailleurs j'ai toujours été beaucoup plus intéressé par les hommes que par les idées qu'ils défendaient : il y avait des gaullistes que je n'aimais pas et des communistes comme René Andrieu dont la personnalité, le destin, me plaisaient, même si nos opinions divergeaient considérablement. Ce fut également le cas pour Alain Krivine.
Un soir de permanence de nuit au Figaro, alors que je me préparais à aller dîner, l'huissier m'apporta une dépêche : elle contenait la fameuse déclaration de Pompidou à Rome où il annonçait son intention de se présenter à l'élection présidentielle. Ce fut un beau chahut. Je dus lancer les investigations avant d'être secouru par des journalistes plus expérimentés. J'avais l'impression de tenir la barre d'un bateau dans les turbulences, la tempête, les embruns. C'était grisant ce sentiment que l'histoire se faisait - je ne dis pas la grande histoire - et que j'y étais présent, dans un rôle subalterne certes, mais présent quand même.
Entre les deux tours de l'élection présidentielle, on m'envoya au siège de la permanence de Pompidou, boulevard de La Tour Maubourg, où le futur président recevait ceux qui avaient des chances de devenir premiers ministres. On me chargea d'obtenir une déclaration d'Antoine Pinay. Quelques mots, n'importe quoi, mais quelques mots. Il fallait se dépêcher : ses déclarations valaient très cher en la circonstance, un peu avant un peu après, elles ne vaudraient plus rien. Au lieu de faire le pied de grue avec la foule des journalistes, je me faufilai et j'allai attendre le petit homme au chapeau rond à la sortie de l'appartement où Pompidou donnait ses audiences. Quand des signes annoncèrent que la sortie de Pinay était imminente, j'appelais l'ascenseur. Dès que l'ancien président du Conseil parut, jouant les liftiers, je le fis entrer dans l'ascenseur et j'appuyai sur le bouton du dernier étage. Pinay me regardait d'un air inquiet : " Où m'emmenez-vous ? - Au dernier étage, je voudrais une déclaration. " Il sourit : " Vous au moins, vous avez du culot. Je ne peux rien vous dire. Je suis pressé : je dois prendre le train pour Saint-Chamond et je suis en retard. " Voyant que je n'obtiendrais rien de ce petit bonhomme entêté, je laissai l'ascenseur rejoindre le rez-de-chaussée. Trois quarts d'heure plus tard, j'étais sur le quai de la gare de Lyon. Je montai dans le train pour Saint-Chamond. Je n'eus pas beaucoup de mal à trouver mon fuyard dans son compartiment qui s'exclama en me voyant : " Encore vous ! " Il sourit de mon audace et je compris que j'avais gagné la partie. Il se souvint sans doute qu'il avait été jeune lui qui frisait les quatre-vingt-cinq ans, qu'il avait dû dans son jeune temps s'accrocher aux basques d'un Briand, d'un Tardieu, pour tenter de faire briller son étoile. L'audace en tout a des inconvénients. On est souvent ridicule. Mais dans le journalisme elle a le mérite de vous préserver des regrets qu'on garde quand on n'a rien tenté. En tout cas je me souviens alors de mon triomphe, triomphe d'un jour oublié le lendemain. Le goût qui m'en restait plus que celui du succès, c'était la ferveur.
Une affaire d'une autre nature allait me passionner et m'entraîner dans les eaux dangereuses de la justice : le drame de Gabrielle Russier. Ce professeur de lettres, Antigone des temps modernes, avait été inculpée pour avoir eu une liaison avec un de ses élèves. Au sortir de Mai 68, cette histoire d'amour paraissait aussi banale que semblait cruelle et anachronique sa sanction. J'écrivis un article pour tenter d'attendrir les juges et la faire sortir de prison. En vain. Quelques jours plus tard elle se suicidait. Je gardais de ce premier contact avec les questions de justice une défiance que l'avenir loin de dissiper allait aggraver. Si peu utile que j'aie pu être à la malheureuse, je sentis à travers son cas toute la gravité de ce métier si critiqué. Je ne lui avais peut-être pas apporté grand-chose - sinon de la compréhension - elle m'avait donné beaucoup. Ce drame eut de nombreuses répercussions. Je mesurais l'onde de choc provoquée par un article, puis une campagne de presse dans un pays comme la France qui, quoi qu'on puisse dire, est d'une extraordinaire sensibilité au déni de l'injustice. C'est à cette occasion que je fis la connaissance de Jean d'Ormesson qui m'apporta son soutien, comme il devait le faire par la suite pour Omar Raddad. Cela ancra notre amitié dans une profonde connivence où la littérature rejoignait d'autres aspirations.
Le journalisme d'enquêtes sur des sujets touchant à la Justice allait bientôt m'empoigner et se révéler beaucoup plus risqué. Montrer les liens de corruption entre la police, les hommes politiques et les proxénètes de Lyon, c'était une autre paire de manches que de coincer Pinay dans un ascenseur. Les journaux très friands d'informations exclusives, qui clament haut et fort leur désir de voir éclater les scandales se montrent un peu inquiets quand on procède à des révélations sur des notables. J'aggravais mon cas un peu plus tard dans la mise en cause des grandes sociétés pétrolières qui se livraient à une mise en coupe réglée des marchés publics. Je ne devais pas avoir complètement tort puisqu'une commission d'enquête parlementaire révéla la réalité de ces pratiques et que les principaux responsables furent condamnés. Néanmoins mes articles furent jugés sévèrement par la direction de mon journal : on y voyait la marque d'un idéalisme sympathique certes mais qui aurait du mal à s'intégrer avec le réalisme d'un grand quotidien. Réalisme qui en l'occurrence consistait à ne pas voir la réalité. Je quittai le journal et j'allai méditer quelque temps aux Assedic sur cette déontologie à géométrie variable.
Je rejoignis le Quotidien de Paris où Philippe Tesson et Paul Guilbert m'accueillirent à bras ouverts. Quelque chose s'était cassé dans mon enthousiasme de redresseur de torts. Une sorte d'écœurement. Je retrouvais le journalisme politique : je suivais les congrès du Parti socialiste. Je me retrouvais à Epinay. Maurice Benassayag me présenta à François Mitterrand au restaurant Goldenberg : je m'entendis très bien avec le premier secrétaire du Parti socialiste qui m'invita à passer la journée avec lui dans la Nièvre. Dans une voiture pilotée par Ligier où, funeste présage, François de Grossouvre occupait la place du mort, nous nous livrâmes à une orgie de discussions littéraires. De Château-Chinon à Clamecy, de Ligny à Nevers, tout y passa : Drieu La Rochelle, Chardonne, Malraux, Chateaubriand, Barrès, Mauriac et j'en passe...
Bientôt je saisis l'occasion que m'offrait Tesson de renouer avec le journalisme littéraire. Avec lui je créais un supplément, dont huit ans plus tard je devais m'inspirer lorsque Robert Hersant me demanda de ressusciter Le Figaro Littéraire de ses cendres. Il y avait une autre raison à ce choix d'un journalisme moins exposé : j'écrivais mes livres. Et là je n'avais de comptes à rendre à personne. Sinon à moi-même, ce qui n'est pas forcément confortable.
J'aurais sans doute continué à diriger Le Figaro Littéraire jusqu'à un âge canonique, et même au-delà, si mon démon ne m'avait repris - cet idéalisme contre lequel Louis-Gabriel Robinet me mettait sagement en garde. Je m'engageais dans la défense d'Omar Raddad. Franz-Olivier Giesbert - et c'est un hommage à lui rendre autant qu'au Figaro - me permit d'écrire sur cette affaire avec la plus complète liberté. Mais après son départ, les mêmes causes produisirent les mêmes effets. Je ne connus jamais les véritables raisons de ma mise à pied, mais il me semble peu probable que ce soit en raison d'une divergence de vue entre Yves de Chaisemartin et moi à propos du style de Chateaubriand, de la querelle des Anciens et des Modernes, ou de l'influence de Rimbaud sur la prosodie claudélienne.
Je rejoignis Paris-Match où je renouais avec le monde politique. Alain Génestar n'ignorait rien de mon passé sulfureux. Son professionnalisme n'y trouvait rien à redire : je crois même que cela ne lui déplaisait pas. C'est une de ses grandes qualités qu'il partage avec son équipe d'accepter les risques que comporte le journalisme et de tout soumettre à cette passion. Cette même conception d'un métier est un formidable ciment et un rempart contre l'arbitraire entre des hommes d'opinions et de tempéraments forcément différents. Que ce soit avec Tesson, Giesbert ou Génestar, je rencontrais des directeurs de journaux qui tiraient leur force - en dehors de leurs talents propres - de la parfaite connaissance de ce métier, de cet art devrait-on dire, qu'est le journalisme. Avec eux il pouvait y avoir bien sûr des désaccords - encore qu'ils furent rares - mais jamais de malentendus. Je retrouvais donc les fauves du monde politique.
Je ne crois pas les avoir trop maltraités dans mes portraits. Je ne demande qu'à m'enthousiasmer. Sarkozy, Villepin, Hollande, dans des genres très différents sont de passionnants objets d'étude. Ils savent jouer ce jeu qui s'instaure entre le responsable politique et le journaliste, et qui va au-delà de la sympathie ou de l'amitié. Chacun est dans son rôle. Parfois il m'est arrivé d'être sévère (pour Perben) ou cruel (pour Donnedieu de Vabres). Avec ce dernier, j'ai même frisé la méchanceté. Etait-il seul en cause ? Pour être franc, ce que j'attaquais à travers sa personne, c'était la politique de la droite en matière de culture. On ne peut pas dire que depuis vingt ans, ni dans ce domaine ni dans celui des droits de l'homme - qui ont souvent partie liée - elle ait réussi à bâtir un grand projet original qui ne soit pas un décalque des idées de gauche.
Je retrouvais aussi Valéry Giscard d'Estaing. Sa candidature à l'Académie me donna l'occasion de brosser son portrait. J'ignorais alors que me reviendrait la charge de le recevoir. Je l'avais autrefois un peu étrillé lors de la publication de son roman, Le Passage. Il ne sembla pas m'en garder rancune. Apprécia-t-il le discours que je prononçai pour l'accueillir sous la Coupole ? Je ne saurais le dire. Je n'y ai mis aucune acrimonie. Au contraire j'ai tenté de montrer toute l'ambition du giscardisme, son œuvre réformatrice importante, sans pour autant dissimuler les petits travers touchant la personnalité du président. Je voulais ainsi éviter le risque de l'obséquiosité qui ôte toute valeur aux éloges et transforme ce genre d'exercice en fade et solennelle logorrhée. Cela n'honore ni celui qui le pratique ni ne trompe celui qui en est l'objet. Bien sûr certains ont surtout retenu les flèches parce que dans l'enceinte de l'Académie tout propos un peu vif prend des airs subversifs. Mais si Giscard a pu me trouver " sarcastique ", j'ai surtout noté son commentaire à chaud où il disait qu'il s'agissait " d'un portrait de peintre qui fait la part de la lumière et des ombres ". On ne pouvait mieux dire mes intentions.
A ces portraits d'hommes politiques, j'ai ajouté celui d'un grand éditorialiste disparu qui fut longtemps dans leur sillage : Paul Guilbert. Analyste très subtil et magnifique portraitiste, il jouissait d'un statut à part dans le milieu des journalistes politiques. Son humanité, sa vaste culture lui conféraient un grand ascendant. Ami et collaborateur de Joseph Kessel auquel il ressemblait par sa stature et sa belle crinière rousse, il avait du journalisme une conception très littéraire. A sa manière, c'était un écrivain, un écrivain sans livre et l'un des personnages les plus marquants, et les plus romanesques de ce roman qu'est souvent la vie politique. Il évoluait dans ce monde de tous les appétits - de carrière, de pouvoir, de notoriété - avec un sourire généreux, une démarche flegmatique et une inlassable curiosité pour ces grands animaux malades du pouvoir.

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