ROSETTE
LE GRAND MÉCHANT PÈRE
Né à Cherbourg, Rosette est actrice et réalisatrice.
Elle a joué au théâtre, à la télévision,
au cinéma (six films avec Eric Rohmer, mais aussi avec Noémie
Lvovsky, Manuel de Oliveira, Jean-Claude Brisseau) et signé
sept courts métrages. Le grand méchant père
est son premier roman.
LA MORT
on père est mort
sur mon épaule un soir de janvier. Il a craché tout
son foie chez lui, dans son lit : on aurait dit du beau vin rouge
qui coulait par saccades. Le même jour, à midi, comme
il sentait la mort venir, il m'avait demandé de le coiffer
et de le maquiller un peu, parce qu'il " se trouvait trop jaune
". Je lui ai appliqué du fond de teint, poudré
les joues en rose, et dessiné un trait de crayon noir sous
les yeux, puis je lui ai tendu un miroir. Il s'est regardé
quelques secondes et m'a dit avec une voix qui s'étranglait
: " C'est mieux, j'ai pas l'air si malade que ça. "
J'ai fait alors quelques photos de lui. Dans son pyjama à
grosses rayures bleues et dorées, il prit la pose en souriant.
Mon père fut coquet jusqu'au bout. Par peur ou par pudeur,
je n'ai pas osé faire développer ces photos et je
me suis arrangée pour qu'elles disparaissent. Elles n'existent
plus que dans ma mémoire.
Papa voulait boire un verre de champagne, c'était peut-être
son ultime désir. Je suis allée lui en acheter une
demi-bouteille car je ne voulais pas qu'il boive trop. Il était
quand même en train de mourir d'une cirrhose. On a trinqué
tous les deux avec du Mercier demi-sec, c'était son préféré,
et mon père a dit que le champagne était " bon
". Il a vidé la bouteille lentement comme s'il pouvait
encore savourer un breuvage. Moi, je ne me souviens pas du goût,
mais c'est la première et dernière fois que je bus
du demi-sec.
Je l'ai laissé ensuite se reposer. Vers cinq heures, l'infirmière
est venue pour les soins : surtout une piqûre pour lui faire
dégonfler le ventre qui était énorme, et douloureux
j'imagine. Après son départ, je suis revenue dans
la chambre. Mon père a réclamé " une sucrerie
". Tout ce qu'il y avait dans la maison, c'était de
la confiture de rhubarbe. Je lui en ai donné deux ou trois
cuillères à café comme à la becquée.
Puis il s'est rendormi. A dix-sept heures trente, mon père
a crié mon nom " Françoise ! " et j'ai accouru
à son chevet. Je ne l'ai plus quitté jusqu'à
la fin. Son agonie a duré au moins quatre heures. La nuit
était tombée, il crachait, il se plaignait, et moi
je le regardais, mortifiée, assise sur ma chaise. Je devais
lui passer une bassine en plastique pour recueillir son sang puis
j'essuyais sa bouche et son menton avec un torchon blanc qui fut
vite maculé. De temps en temps, maman ouvrait la porte, et
jetait un coup d'il sur nous sans rien dire. Un de mes frères
est venu nous rejoindre et s'est installé de l'autre côté
du lit. On restait là muets comme au spectacle. Moi, je prenais
les mains fines de mon père et les serrais très fort
pour pénétrer au plus profond de lui et prendre le
mal dont il souffrait, mais c'était impossible. Il s'appuyait
sur mon bras droit un moment avant de changer de côté
pour aller s'appuyer sur le bras gauche de mon frère. Il
avait les yeux grands ouverts mais je suppose qu'il ne nous voyait
plus. Ce qu'il voyait c'était des papillons, " beaucoup
de papillons " : ce sont les mots qu'il a employés et
répétés juste avant de s'éteindre. Un
hoquet sur mon épaule et la fête était finie.
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