Premiers chapitres
Gianni Riotta
Prince des nuées
roman
traduit de l'italien par Françoise Brun

 

Gianni Riotta est né à Palerme en 1954. Il a étudié la logique mathématique puis, à Columbia University, le journalisme. Il a été pendant 15 ans envoyé spécial puis éditorialiste aux Etats-Unis pour le Corriere della Serra. Il vit aujourd'hui à Turin où il est directeur adjoint de La Stampa dont il a créé l'édition en ligne. Avec Umberto Eco, il a fondé et dirigé la première revue italienne en ligne : Golem. Il a publié quatre romans. Prince des nuées a été traduit en grec, en anglais et en espagnol.

 

 I

ans l'antichambre de Son Excellence, une dame était assise, grande, vêtue de noir, les cheveux blond cendré. Elle tenait sur ses genoux une pochette en cuir marron, une sorte de serviette de bureaucrate, surprenante entre les mains d'une dame aux allures si fatales. Elle examina Terzo en souriant, posant sur lui un regard attentif, comme pour enregistrer visage, lieu et date de rencontre. Elle ne dit pas un mot et ne bougea pas, restant légèrement penchée en avant, comme prête à se lever pour disparaître dans les grandes salles du ministère. A dix-neuf heures trente précises, un secrétaire aux cheveux blancs ouvrit la porte, laissa sortir deux diplomates qui marmonnèrent « Danke… Danke… Auf Wiedersehen… », et s'excusa : « Colonel, pardonnez-moi pour cette attente… ce sera bientôt à vous. » Cérémonieux, mais sans courtoisie, avec circonspection, il fit signe à la femme :
« Si vous voulez entrer, madame.
- Le colonel a déjà suffisamment attendu. Et je suis curieuse de faire sa connaissance. Venez avec moi. » Et l'inconnue prit sous le bras un Terzo embarrassé, qu'elle introduisit dans le cabinet du ministre. « Ne crois-tu pas, mon cher, que le colonel a été trop patient ? Tu veux le garder là-bas encore longtemps ? Discute avec lui, moi je peux attendre », dit-elle en s'adressant à Ciano comme à un intime. Elle se laissa tomber sur un canapé violet, tira une cigarette de sa serviette de rond-de-cuir, la glissa dans un fume-cigarette de laque noire et regarda fixement Terzo, l'air d'attendre.
« Je suis désolé, madame, je ne fume pas. »
Son Excellence Galeazzo Ciano, comte de Cortellazzo et ministre des Affaires étrangères du Duce, lui présenta son briquet en or. « A ta guise, Emma. D'ailleurs, aucun secret, à Rome, ne t'échappe. Colonel, je suis heureux de vous rencontrer. Asseyez-vous. Et parlons », dit-il, obligeant.
La lumière du crépuscule romain baignait de rouge le salon dit « des Victoires ». Sur la grande table encombrée de documents, les cartes militaires, dépliées l'une sur l'autre, ressemblaient à des draps attendant d'être repassés. Au milieu des téléphones était posé un registre étiqueté « Troupes en alerte, aujourd'hui 27 mai 1940. Confidentiel ». Tous ces préparatifs martiaux s'imprégnaient peu à peu du parfum d'eau de Cologne et de la fumée bleue de l'inconnue.
« Le temps presse, colonel. Vous êtes un homme d'armes, et l'heure des armes va sonner. L'Italie fera la guerre, le Duce l'a décidé. J'avais quelques hésitations mais, en voyant la France à genoux, j'ai été convaincu. On se battra donc. Le général Pimentel dit beaucoup de bien de vous. Je lui ai demandé quelle était la personne la plus adaptée pour la mission à laquelle je pense, et il n'a pas hésité : le colonel Terzo. »
Ciano sonda l'effet de son compliment mais Terzo se contenta d'ajuster son col avec embarras. D'un ton plus solennel, Ciano ajouta alors : « J'entends que vous serviez, lors des hostilités prochaines, en tant qu'historien officiel de nos forces armées. J'ai obtenu pour vous l'autorisation du bureau historique de l'état-major et l'accord du bureau de la propagande du ministère de la Guerre. Vous serez libre d'y choisir les collaborateurs adéquats et les locaux que vous jugerez nécessaires. » Et il croisa les bras.
« Je…, hasarda Terzo.
- Je sais. Pimentel m'en a déjà parlé. Vous êtes quelqu'un de réservé, un savant. Vous n'aimez ni les prébendes ni les sinécures. C'est précisément pour cette raison que je vous ai choisi. Je ne vous demande pas de jouer les rats de bibliothèque pendant que le monde est en guerre. J'ai bien autre chose à l'esprit. Regardez. » Le ministre ouvrit un gros coffre-fort à gauche de sa table de travail, y déplaça une pile d'agendas reliés et en sortit une carte militaire qu'il déploya sur la table : « Nous combattrons en Méditerranée mais la guerre sera mondiale, planétaire. Vous avez étudié également à l'étranger, n'est-ce pas ? »
"Il s'est renseigné", pensa Terzo, qui ne pouvait qu'acquiescer : « Oui, Excellence. La stratégie en Allemagne, la tactique et l'histoire militaire en Amérique, où j'avais été invité par l'université de Princeton à faire un cours sur la campagne d'Hannibal en Italie. Mais en ce moment…
- Expérience internationale. L'homme qu'il nous faut. Je sais que pour les Anglais vous faites autorité. On dit que Liddell Hart lui-même vous a écrit pour vous demander votre avis, après son voyage en Italie…
- Des échanges normaux entre chercheurs, Excellence. Mais je…
- Pimentel m'a envoyé votre livre, Grande Stratégie du Petit Abbé. Une biographie d'Eugène de Savoie, il semble qu'elle ait été appréciée également par le prince de Piémont. Pourquoi vous arrêtez-vous si longtemps sur la bataille de Belgrade ? »
C'était le dernier test. Terzo fut tenté de le rater, en disant quelque stupidité qui lui ferait gagner le droit de partir au front. Mais l'historien prévalut et, à sa grande surprise, il entendit sa propre voix emplir le bureau du ministre : « Eugène avait contre lui 200 000 Turcs, avec à leur tête les féroces janissaires. Sous ses ordres, en cette année 1716, pas plus de 50 000 soldats. Il était déjà vieux, éprouvé. Beaucoup se seraient laissé gagner par la panique. Mais lui, il étudie la situation. A Turin, des années auparavant, il avait fait le siège des Français qui croyaient l'assiéger. A Belgrade, il attaque de nuit, à la baïonnette, dans une obscurité totale, ordonnant à ses hommes de ne pas tirer avant d'être arrivés sous les positions ennemies. Une manœuvre inédite pour l'époque, où l'usage était de se battre le jour. Les Turcs, surpris, se défendent avec leur artillerie mais sont contraints de se rendre. Belgrade tombe.
- Morale ? demanda Ciano.
- Ne jamais faire ce que l'ennemi attend de nous, ni à la guerre ni dans notre vie personnelle. Dans la prochaine guerre également, à ce propos, je crois que nous, Italiens, nous devrions…
- On me dit que vous êtes en train de préparer un Manuel, destiné à déduire de la guerre les règles pour la victoire. De quoi s'agit-il ? » l'interrompit Ciano avec curiosité.
"Encore l'adjudant Puntoni, l'archiviste à la langue bien pendue. Il lui a aussi parlé du Manuel", pensa Terzo, mais il n'eut pas le temps de répondre car le ministre se tourna à nouveau vers le coffre-fort ouvert, et en sortit cette fois une carte ancienne, décorée de frises à l'or fin. « Elle vous plaît ? » Avant que Ciano ne referme la lourde porte en brouillant la combinaison, la femme lui tendit une enveloppe jaune qu'il posa par-dessus les agendas.
« Magnifique, dit Terzo, admirant la carte dans la lumière vermeille. C'est l'ordre de bataille à Marengo, 14 juin 1800.
- Pouvez-vous m'aider à retrouver les positions françaises ? Seul, je n'y arrive pas », dit le ministre. Ses yeux s'éclairèrent, il avait les cheveux aile-de-corbeau, pommadés, et l'on aurait dit un petit garçon demandant à son père de lui expliquer un nouveau jeu extraordinaire. La guerre.
« Oui, bien sûr, répondit Terzo, mais il y a d'abord quelque chose qu'il est juste, que je dise à Votre Excellence… enfin, que je vous dise… » Le colonel Terzo n'avait pas appris à utiliser le « vous » martial imposé par Mussolini *.
« Dites, fit Ciano, agacé par la requête.
- S'il doit y avoir la guerre… j'ai déjà fait une demande pour être versé dans une unité combattante. S'il doit y avoir la guerre, je désire aller au front, Excellence.
- Au front ? » Le ministre parut contrarié : « Bien sûr. Au front. Moi-même, j'ai pris le commandement d'un groupe de bombardement à Pise. Je suis en uniforme, comme vous le voyez, et je comprends et partage votre louable enthousiasme. Mais je pense, pour vous, à une mission exceptionnelle. Vous visiterez le front, vous aurez un avion à votre disposition pour les reconnaissances, les relevés sur le terrain. Une idée magnifique, vous seul pouvez m'aider. Même les Allemands s'intéressent à vos recherches. Gagnée ou perdue, cette guerre sera décisive pour l'Italie et pour le monde. Le destin de la planète en sera fixé jusqu'au prochain millénaire. Je ne vous demande pas de jouer les embusqués. S'il faut risquer votre peau, vous la risquerez. Mais en accomplissant une mission sans précédent dans aucun conflit, dans aucun pays. Pour chaque bataille qui sera livrée, pour chaque ville prise ou perdue, pour chaque affrontement, sur la terre, sur les mers ou dans le ciel, vous établirez une comparaison avec le passé. Nous nous confronterons avec l'histoire. Depuis Marathon jusqu'à la guerre d'Espagne, comprenez-vous ? Je veux la dynamique, je veux la statique, comprendre pourquoi l'on gagne, pourquoi l'on perd. Dans quelle mesure les armes, les généraux, comptent, dans quelle mesure comptent le champ de bataille et la volonté des peuples. Vous aurez un fonds de roulement, vous pourrez consulter les archives et visiter les différents théâtres des campagnes. Je veillerai à tout cela, je donnerai les instructions nécessaires. Si nous gagnons, et nous gagnerons, c'est certain, l'Encyclopédie officielle des batailles de Carlo Terzo sera un texte de référence pour des générations. Mais si nous perdions, et nous ne pouvons pas, nous qui sommes des soldats, nous cacher que toute lutte reste ouverte, votre travail sera encore plus important. Il deviendra la mémoire du passé, il nous donnera les raisons de la défaite de l'Italie. L'histoire d'une guerre mondiale à travers les guerres de l'histoire. Imaginez cela ! »
Les mains de Terzo se serrèrent sur son pantalon d'uniforme. « Excellence, je n'ai jamais vu de mort. »
Ciano s'était penché pour noter quelque chose et son stylo s'immobilisa en l'air : « De mort ? » répéta-t-il.
Dans son embarras, le colonel se raidit dans une sorte de garde-à-vous : « De mort, Excellence. Je suis entré dans l'armée très jeune, et j'ai quarante ans. En 1935, j'espérais me battre en Ethiopie mais j'ai dû préparer un condensé des batailles perdues par des armées coloniales contre des indigènes, pour prouver que la défaite italienne à Adoua n'est pas un cas unique. J'ai cité les 16 500 Anglais et askaris exterminés en 1842 par les Afghans d'Akbar Khan ; le guet-apens de Little Big Horn, 1876, où les Cheyennes et les Sioux de Taureau-Assis et de Cheval-Fou humilient le 7e régiment de cavalerie de George Custer ; Isandhlwana, 1879, avec les Zoulous qui massacrent 2 000 Britanniques ; Gordon Pacha tué à Khartoum par les fidèles du Mahdi, en 1885 ; Anoual, 1921, quand le rebelle marocain Abd el-Krim extermine 12 000 Espagnols dans la bataille. Il n'y a pas de bataille connue des historiens que je ne puisse reconstituer ici pour Votre Excellence. » La femme s'était approchée de la table, frappée par la tristesse de son ton. « Et pour madame, naturellement, reprit Terzo avec courtoisie. Mais, Excellence, je n'ai jamais vu de mort. La guerre, pour moi, est abstraite, un calcul infinitésimal. Tant que je n'aurai pas vu de mort, tant que je n'aurai pas risqué ma peau, quel guerrier serai-je ? Un lâche, ou un combattant ? J'entends me mettre à l'épreuve avant de mourir, c'est pourquoi j'ai fait une demande pour un secteur opérationnel. Connaissez-vous la bataille de Cold Harbor ? 3 juin 1864, guerre civile américaine.
- Non, admit Ciano.
- La nuit précédant Cold Harbor, les soldats fédéraux du général nordiste Grant cousent sur leurs casaques bleues un mouchoir, sur lequel ils écrivent au crayon leurs noms et prénoms. Ils veulent faciliter l'identification des cadavres par les croque-morts. Et ils ont raison, la fusillade confédérée s'abat, à l'aube, sur 7 000 nordistes. Pourquoi se lance-t-on à la charge, quand on a la certitude qu'on va y mourir ? Que pense-t-on, la veille, quand on prépare son linceul en cousant un mouchoir ? Ce n'est pas par orgueil que je demande à me battre, ni par vanité. Je sais que la guerre est horrible. Mais comment puis-je juger de la valeur et de la peur d'un soldat, si je ne combats pas ? Laissez-moi y aller, j'en prie Son Excell…, je vous en prie.
- Demande repoussée, mon cher Terzo. Vous serez à la tête de la section d'histoire militaire comparée. Je vous ferai parvenir les bulletins de guerre, alliés et ennemis, j'ai déjà alerté les ambassades dans les pays neutres. Je tracerai personnellement une croix à côté des batailles que vous devrez comparer avec celles du passé, mais je compte également sur votre initiative. »
Le colonel esquissa une dernière résistance : « Le général Marlin pense à moi comme aide de camp, en Cyrénaïque. C'est mon supérieur hiérarchique, et il y tient beaucoup. »
Ciano souleva le récepteur du téléphone : « Furzi ? Mais où est donc passé cet imbécile ? Furzi ? Appelez-moi le général Marlin. Tout de suite. » Il raccrocha et recommença à écrire, indifférent à ses hôtes. Quand le téléphone sonna, il dit, sans attendre d'avoir entendu le général Marlin : « Général Marlin ? Vous allez bien ? Comment est-ce possible dans des jours pareils, je me le demande aussi. On se prépare, hein ? On se prépare. Ecoutez, général, j'ai ici avec moi le colonel Terzo. J'ai l'intention de lui confier une mission exceptionnelle, que vous apprécierez certainement et qu'il pourra vous exposer lui-même. J'en ai parlé avec le Duce, il ne manque plus que votre autorisation pour Terzo. Le Duce est enthousiaste, mais je veux respecter la procédure officielle. Qu'en dites-vous ? Ça vous paraît une bonne idée à vous aussi, même sans savoir de quoi il s'agit ? Excellent. Terzo vous le dira lui-même. Bonne soirée, général, et merci. »
"Il n'y a rien à faire, pensa Terzo. Inutile d'insister. Dans ce type d'affrontement, disproportionné et frontal, on est toujours perdant. Je suis obligé d'accepter, de faire de la recherche quelque temps en espérant qu'on m'oublie. Alors, je referai ma demande et je partirai sur le front. Ciano a la réputation d'être versatile." Il raidit la position et ne fit pas de commentaire. Ciano lui tendit les feuillets qu'il avait remplis d'une petite écriture : « Donnez cela à Furzi, mon secrétaire. Il vous fera préparer des ordres détaillés, votre détachement. » Le téléphone sonna encore et le secrétaire entrebâilla la porte, glissant sa tête blanche dans l'ouverture : « Excellence, c'est important, Berlin… »
Le comte Ciano se retourna vers le mur et parla à voix basse dans le combiné. Terzo ne pouvait pas partir, il n'avait pas été congédié. Furzi, avant de sortir, avait allumé une lampe sur la table, et l'ombre de Ciano se projetait, sombre contre le mur blanc. Il murmurait : « Oui, d'accord, pour Ribbentrop aussi, mais Tirana reste ouvert : Serrano Suñer… »
Le colonel perçut très près de lui le parfum intense de la femme, et il se retourna. « Galeazzo ne nous a même pas présentés, dit-elle. Je suis la princesse Emma Sviatoslava, noblesse slave déchue. Quelque part dans mon arbre généalogique, il y a ce duc de Kiev qui fit la guerre contre les Byzantins. Sans succès, c'est en tout cas ce que disait mon grand-père. Que savez-vous de ses batailles ? »
Le colonel Terzo n'était pas très à l'aise avec les femmes, et ne le serait jamais, de tout le reste de sa vie. Ses camarades classaient en général les jeunes filles aussi rapidement qu'ils calculaient, ou essayaient de calculer, le calibre d'un obus. Les prostituées, qu'on paie, les écuyères et chanteuses *, qu'à l'occasion on séduit, les nobles dames, dont on est amoureux, et les jeunes filles de bonne famille, qu'on épouse. Mais Terzo, lui, confondait les genres, et finissait par se sentir ridicule avec toutes. Dans la solitude de sa chambre, l'idée lui était venue certaines fois que la séduction d'une femme pût présenter des analogies avec un plan de bataille. Assurer ses lignes d'approvisionnement, adapter la longueur du front pour ne pas s'exposer, couvrir ses flancs, par les obstacles naturels ou par la cavalerie, concentrer l'offensive sur un front restreint, et, surtout, être audacieux. Mais, ne parvenant pas à transformer ces élucubrations en quelque chose de concret, il était resté seul.
La princesse Emma avait la taille mince, le sein petit, et elle regardait Terzo avec impertinence. Une mèche blonde tomba sur son front, qu'elle ne remit pas en place : « J'aimerais que vous illustriez une bataille pour moi, dit-elle avec un sourire effronté, comme si elle demandait à un inconnu de l'inviter à danser.
- Une bataille, princesse ? » demanda Terzo, en lançant un coup d'œil désespéré au comte Ciano qui continuait à discuter au téléphone : « Pavelic, laissez-le mariner… voyez avec Attolico et Sir Loraine… », toujours tourné vers le mur.
« Emma, appelez-moi Emma, sans tous ces "princesse", la noblesse ne m'a apporté que des ennuis. Ne faites pas semblant de ne pas comprendre, oui, je veux une belle bataille, là, sur la table : ne sommes-nous pas, oui ou non, à la veille de la plus grande guerre de l'histoire ? Il est temps que j'apprenne moi aussi. Avez-vous compris, très cher colonel ? dit la princesse. Vous vous êtes vanté de pouvoir décrire n'importe quelle bataille ? Faites-le. Depuis deux jours, Galeazzo me remplit la tête : "Ce Terzo est un génie, Ribbentrop veut le manuscrit de son Manuel de vie stratégique, il paraît qu'il a envoyé un agent pour le photographier." Cette carte reproduit la bataille de Marengo ? Venez. » Sans égards pour les dossiers, la princesse Emma dégagea la table, jetant les chemises sur les fauteuils de cuir. Prenant en main le document ancien, comme une maîtresse d'école s'apprêtant à corriger un devoir, elle dit avec sérieux : « Je ne vous demande pas de me décrire la bataille de mon ancêtre Sviatoslav, c'était une figure complexe, je ne voudrais pas démolir sa réputation. Nous en reparlerons. Pour le moment, je me contenterai de Marengo. Et ne croyez pas pouvoir m'embrouiller, je vérifie sur la carte. »
 
* Les fascistes avaient supprimé les formules de civilité : alors que les Italiens utilisent le Lei (« Elle »), appelé « personne de politesse », comme équivalent du vouvoiement français, Mussolini avait introduit une formule intermédiaire, le voi, jugé par lui plus proche des manières égalitaires de la Rome antique. Ces nuances sont malheureusement impossibles à rendre en français.
 
 
* En français dans le texte.



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