Premiers chapitres
Mariella Righini
Bonbon piment


De mère suisse et de père italien, Mariella Righini grandit à Florence et étudie à Paris. Diplômée de l'Institut d'Etudes Politiques, elle est une signature du Nouvel-Observateur. Elle a publié neuf livres, parmi lesquels : Ecoute ma différence et La Passion, Ginette, chez Grasset, Florentine et Cappuccino, chez Flammarion.
1

'abord sa voix. Brûlante. Enveloppante. D'une profondeur et d'une intensité rares. Réconfortante et moelleuse. Une voix des origines. Amniotique. Au commencement était la voix. Registre grave. Couleur sombre. Une voix à 45o. Une voix de rhum arrangé, puissant et suave, que j'avalai d'un trait.
- Bonsoir.
Mes yeux restèrent cloués sur les mots "insulte à l'humanité " du texte posé sur mes genoux, refusant d'en saisir le sens. Je répondis d'un discret signe de tête en me tournant légèrement vers l'homme qui venait de s'installer sur le siège voisin.
Je n'allais pas me laisser déconcentrer par un simple " Bonsoir ". J'avais décidé de terminer la lecture du dossier de presse remis par les organisateurs du Forum. L'état des lieux planétaire sur l'ultime esclavage, le plus abject, le plus insoutenable, celui des enfants, ne souffrait aucune diversion.
Accablant constat. Un enfant sur deux, en Afrique, pliait dès cinq ans sous une vie de labeur. Un sur quatre dans le monde. Petits éboueurs, ferrailleurs, chiffonniers, mineurs, garagistes, tanneurs, tisseurs, planteurs, verriers, briquetiers, maçons, serveurs, domestiques, porteurs d'eau, casseurs de cailloux, victimes de la misère et du cynisme. Une marée de deux cent cinquante millions de petits bagnards entre 5 et 14 ans que notre XXIe siècle n'avait toujours pas réussi à endiguer.
Puis, ce fut sa main. Effilée, raffinée. Une main pain d'épice qui traversa mon champ visuel par-dessus mes papiers. Souplesse et fermeté contrôlée. Une main courtoise, mais bien décidée à extraire de mon accoudoir la tablette dépliable récalcitrante. Petite nappe en suspens, l'hôtesse attendait, dans le couloir, la fin de l'opération pour pouvoir la dresser. Je ne regardai pas plus loin que le poignet couleur bistre et me contentai d'un deuxième signe de tête en guise de remerciement. Je redressai mon siège et posai mes papiers sur le napperon en attendant que fût servi le dîner.
Trafics d'enfants. Donnés en gage pour honorer une dette familiale. Echangés contre un contrat de travail, une avance sur salaire, un retard de loyer. Enfants vendus aux agents recruteurs et pourvoyeurs de services domestiques ou de réseaux de pédophilie. Enfants enrôlés dans les armées ou les milices. Enfants du fond des mines, brûlés par les émanations de gaz, les températures extrêmes, les explosions. Enfants des fonds marins poissonneux à la merci de la houle, des récifs coralliens, des accidents de décompression, de la voracité des requins, de la noyade. Enfants broyés par les machines, écrasés par les charges. Enfants nourris à l'amiante dans le bâtiment, à l'arsenic dans les tanneries, au plomb dans les garages, au mercure dans les mines d'or, au phosphore dans les fabriques d'allumettes, aux poussières de silice dans les verreries, aux pesticides dans les champs. Interminable liste de l'intolérable...
De quoi couper l'appétit à une ogresse. Les plats se succédaient sur la tablette. J'y touchai à peine. "Si tous les indicateurs restent au rouge "... Je refermai le dossier, écœurée, basculai le siège en arrière et sortis le petit écran de l'accoudoir. "Altitude 13 000 mètres. Température - 37 oC. Distance parcourue 2 500 kilomètres... " Sur une ligne Paris - Lugano - Malte - Benghazi - Assouan - Addis-Abeba - Mombasa - Antseranana - Saint-Denis, tracée par-dessus une carte d'Europe et d'Afrique, notre avion se situait à un quart du vol.
Extinction des lumières. Où était passé mon voisin ? Je profitai de son éloignement pour faire quelques pas dans le couloir. De retour avec une grande bouteille d'eau, j'allumai le spot et relus quelques pages d'Indiana. Celles où l'écrivain qui, pour la première fois, signait George Sand, décrivait cette île où jamais elle n'avait mis ses bottines : "Bourbon n'est, à vrai dire, qu'un cône immense dont la base occupe la circonférence d'environ quarante lieues, et dont les gigantesques pitons s'élèvent à hauteur de seize cents toises. De presque tous les points de cette masse imposante, l'œil découvre au loin, derrière les roches aiguës, derrière les vallées étroites et les forêts verticales, l'horizon uni que la mer embrasse de sa ceinture bleue. " J'appréciai le travail de documentation réalisé grâce aux cahiers qui lui avaient été confiés par Jules Néraud, dit le Malgache. "Faites de mes paperasses ce que vous voulez, ma toute bonne ", l'avait encouragée son ami voyageur. Excellent recyclage. Mes paupières s'alourdirent sur Bernica, une de ces "gorges profondes où les rivières roulent leurs eaux pures et bouillonnantes "...
Le Stilnox commençait à produire l'effet désiré. Chaussettes, couverture, oreiller, masque, j'étais équipée pour flotter par-dessus les nuages. Quand la voix survint à nouveau. Assourdie par mes boules caoutchouteuses enfoncées jusqu'aux tympans.
- Puisque nous allons passer la nuit ensemble, mademoiselle, je vous la souhaite aussi agréable que possible.
Je soulevai mon masque et souris à un grand diable noir en col roulé marine.

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