Premiers chapitres
Frédéric Richaud
Jean-Jacques


Frédéric Richaud est né en 1966. Il est l'auteur d'une oeuvre diverse qui compte des essais (Luc Dietrich, aux éditions Le temps qu'il fait), des biographies (René Daumal, chez Grasset, Boris Vian aux éditions du Chêne), des romans (Monsieur le jardinier, La passe au diable, La ménagerie de Versailles chez Grasset), des nouvelles (Le Val clos, aux éditions La Hune-Brenner) et des scénarios de bandes dessinées (Le maître de peinture, chez Glénat, Le Peuple des endormis, chez Dupuis.)

C'est ici que repose sa cendre...
La moitié de sa cendre.
J.-J. ROUSSEAU,
La Nouvelle Héloïse

e jour était à peine levé que la cha-leur était déjà accablante. Au fond du parc, Louis Morestel, contremaître jardi-nier, faisait déplacer une noria d'ouvriers pendus à des perches qui soutenaient une grande bâche sombre. Parfois, retentis-sait un sonore : " Ici ! " La troupe s'immobilisait. Morestel s'éloignait de cent pas. On le voyait qui plissait les yeux, penchait la tête avant d'agiter les bras et de crier : " Ça ne va pas ! Ça ne va pas du tout ! "
La course reprenait. A gauche, à droite, en avant, en arrière. Les ouvriers suaient. Morestel se désespérait. Où ? Où fallait-il donc planter ce bosquet de genévriers ? Ce matin encore, il croyait le savoir. Il avait voulu s'en assurer une dernière fois en le symbolisant avec une bâche. Il ne savait plus. Dans quelques minutes, ils allaient arriver. Il fallait prendre une décision. Vite ! Il fallait... Trop tard. La voiture de ces messieurs s'engageait dans l'allée couverte.

C'était une drôle de voiture que celle des frères Chapelet. Elle tenait autant du cabriolet que de la brouette. Monoplace, munie d'une seule roue à l'avant, elle était poussée par un petit cheval gris que les deux frères montaient à tour de rôle. Avec le temps, les ouvriers avaient fini par s'habituer à voir cet étrange équipage traverser les allées du jardin parfois à toute allure. Pour la plupart d'entre eux, la cause était entendue : les frères étaient des excentriques. Pour les autres, qui avaient besoin d'une explication plus rationnelle, ils n'aimaient peut-être pas que leur cheval les précédât toujours sur le lieu de leurs rendez-vous.
" Eh bien, Morestel... Où en sommes-nous ce matin ? " fit l'aîné des frères en mettant pied à terre tandis que l'autre restait à lire dans la voiture.
La réplique de Morestel attendra que j'aie décrit celui qui vient de parler. Il s'appelle Jean. Jean Mathurin Chapelet, pour être précis. Il a une quarantaine d'années. Sa figure et sa silhouette sont tout en longueur. Son nez est long, ses oreilles pendent de chaque côté de ses tempes et ses yeux tombent. Il porte une redingote de drap vert élimée, une che-mise de flanelle blanche, des chausses et des bottes boueuses.
Et puisque nous y sommes, autant dire tout de suite que le cadet s'appelle Jacques, qu'il a la trentaine, qu'il est petit et très gros. Sa figure est poupine, ses yeux sont ronds, ses pommettes rouges et saillantes. Il tient entre ses mains un livre intitulé : L'Art et la manière de conduire un jardin. Il se concentre sur sa lecture. Ses sourcils sont froncés. Il porte une veste bleue. Ses jambes sont couvertes par un plaid aux motifs écossais.
" Ah ! Monsieur Jean, s'inclina le con-tremaître. Ma foi... C'est-à-dire que... Nous... nous travaillons...
- Je le vois bien... Mais encore ?
- Eh bien... Comment vous dire... Je... J'éprouve quelques difficultés à pla-cer ce bosquet. Si je puis me permettre, et sauf votre respect, cela ne va nulle part.
- Comment cela ?
- Regardez. Si on le place là où vous voulez le mettre, il va gêner l'élan du soleil. Et puis il va briser la perspective sur l'Oise.
- Hum... Je vois. "
Jean Chapelet marqua un temps. Puis :
" Savez-vous ce que dit Claude Lor-rain ?
- Qui ?
- Claude Lorrain, le peintre...
- Non.
- Eh bien il dit que ce qui fait la beauté d'un paysage ce ne sont pas les masses mais la façon dont le soleil cir-cule à travers elles. Il ne faut pas trop aimer le soleil, Morestel. Il écrase tout. Il faut le tamiser, le faire poindre tantôt ici, tantôt là, le... " Il s'interrompit soudain, comme touché par la grâce : " Il faut lui apprendre l'humilité. Vous comprenez ? L'humilité. "
Déjà, il remontait en selle.
" Heu... Et la perspective, monsieur ?
- Fermez tout, fit le cadet sans lever la tête de son bouquin. Sa voix fluette tranchait avec celle de son frère. L'âme a besoin d'une prison pour s'apprendre.
- Je ne suis pas sûr de bien comprendre...
- Ce n'est pas grave, mon ami. Faites comme il est indiqué sur le plan.
- Bien monsieur. "
*
Morestel n'était pas le seul à trouver ces personnages étranges. Les voisins aussi. Depuis que ces deux Parisiens étaient venus s'installer à Précy-sur-Oise, six mois plus tôt, les discussions allaient bon train au village. On s'étonnait d'abord qu'ils aient acheté la Garenne, la propriété crasseuse de l'extravagant marquis de Claret. Depuis la mort du marquis, quelques années plus tôt, la bâtisse était inhabitée. Le temps et l'abandon avaient fait leur œuvre. Des pans entiers de toit s'étaient effondrés ; des cheminées s'étaient écroulées ; la cave était un bassin à carpes, le salon un courant d'air, le grenier une volière, le jardin une jungle.
Du temps de sa splendeur, cette mai-son de maître comptait vingt-deux piè-ces, chacune décorée et meublée différemment. Ceux qui avaient eu la chance de visiter la Garenne à l'époque (ils étaient rares à être encore en vie) se souvenaient d'un salon aux murs et au plafond couverts de tentures de soie rouge, d'un cabinet de marbre rose, d'une antichambre dite " à la musul-mane " parce que garnie de tapis, de siè-ges et de tables bas sculptés d'arabesques, de la cuisine aux murs couverts de tableaux ou encore du cabinet de toilette mauresque.

Ce qui intriguait ensuite, c'était que, pour insalubre que fût ce domaine, les frères ne le quittaient pour ainsi dire jamais. C'était à peine s'ils venaient à la messe le dimanche. Tout au plus se souvenait-on que l'un d'eux avait accepté, un jour, de se rendre au bal donné en l'honneur de madame de Méréville en son château de Toutevoie. Encore que, cinq mois plus tard, les mémoires vacillaient. On ne savait plus exactement lequel des deux était venu.
On se rappelait en revanche fort bien que celui qui s'était présenté ce jour-là était affublé d'un justaucorps rose, d'une chemise verte, d'un étrange chapeau à plumes et qu'il avait passé la soirée à s'occuper davantage de Julie, la chienne de la maison, que des hommes.
On avait vainement attendu une invita-tion en retour.
Leurs absences, leur retrait affiché du monde leur avaient attiré de solides ini-mitiés.
" Savez-vous que le plus grand garde, enfermées dans un coffre, des centaines de bagues, dons d'autant de conquêtes féminines ? chuchotait madame Couthon à l'heure du thé en agitant son éventail.
- Et que le plus gros collectionne les blagues à tabac ? " reprenait madame Armanet en agitant le sien un peu plus fort.

Ces soupçons de vie mauvaise se con-firmèrent le jour où un fournisseur du nom de Boussin rapporta qu'au moment où il passait incidemment sous les fenê-tres vermoulues du salon, il avait entendu les deux hommes prononcer les mots : " Retourner, planter, défoncer ".
On ne put aussitôt s'empêcher de fré-mir et de se signer en imaginant les jeux pervers auxquels ils se livraient.

*

Si Boussin était resté un peu plus longtemps à tendre l'oreille, il aurait compris que ces termes s'appliquaient à un jardin.
Depuis près de six mois, en effet, les deux hommes n'avaient d'autre passion qu'une grande parcelle de terre qui s'étendait au sud de la propriété. C'était un espace boueux et malodorant, habité de moustiques et de cadavres d'animaux qui avaient eu le malheur d'aller s'y promener.
Pour tenter de l'assainir, ils avaient englouti une fortune que l'abbé Plossu - en fin connaisseur des choses tant matérielles que spirituelles - estimait à quinze mille livres.
On aurait pu s'interroger sur les moti-vations des deux frères à vouloir rendre cet endroit salubre plutôt que de s'occuper de leur maison. Mais en pro-vince, les esprits vont rarement jusque-là. On se demandait simplement où ils trou-vaient l'argent pour une telle folie.
" Quand je pense qu'à Paris, il y en a qui n'ont rien à manger " déplorait la baronne de Clavel.

...

 



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