Louis-Albert Revah
Berl, une vie
biographie
Louis-Albert Revah, normalien et philosophe, a fait toute
sa carrière à L’Assemblée Nationale (en tant que secrétaire général
des Débats). Il est par ailleurs, l’auteur d’une biographie de Julien
Benda.
Une destinée posthume éclaté
mmanuel
Berl ne croyait pas à l'existence d'une identité personnelle et
il affirmait la discontinuité totale des différents états du moi,
dans l'espace comme dans le temps. Ce credo, inscrit dans nombre
de ses livres, répété encore devant deux interlocuteurs de marque
[1] , et qui laisse un Jean d'Ormesson quelque peu sceptique,
semble validé par la destinée posthume de l'écrivain. Pour un certain
nombre de nos contemporains, de tous âges et de toutes conditions,
Berl est “ un auteur rare et secret
[2] ” dont Sylvia, Présence des morts,
Rachel et autres Grâces, par leur concision voltairienne qui
n'exclut pas l'acuité psychologique ni la profondeur mystique, les
reposent peut-être ou qui sait les dispensent des méandres proustiens
(pour Jacques Lecarme, Berl est le “ Proust de l'autobiographie ”).
A cette “ secte ”, il faut joindre la communauté plus
visible des amis de Mireille, qui confondent le mari et la femme
dans la même admiration.
D'autres, qui ont eu le privilège de connaître Berl – Patrick Modiano,
Jean d'Ormesson, Jean-Paul Enthoven
[3] – semblent autant ou plus que par l'œuvre avoir été séduits
par l'homme, d'une intelligence aiguë, brillant causeur comme il
ne s'en fait plus, familier de Bergson, Proust, Gallimard, Drieu
la Rochelle, Aragon, Breton, Malraux, Cocteau, Colette, entre autres,
et dont la mémoire se confondait avec celle du XXe siècle.
A ceux qui ne comptèrent pas parmi ces happy few, l'entretien
télévisé réalisé par Roger Grenier offre quelque compensation, si
tant est que l'enregistrement puisse capter la grâce du moment.
Mais il est un tout autre Berl, celui des historiens. Lesquels à
leur tour se subdivisent en plusieurs catégories. Ceux de l'immédiat
avant-guerre pointent comme un oiseau rare ce juif pacifiste et
munichois au point d'avoir en juin 1940 prêté sa plume au maréchal
Pétain ! Les historiens de la vie politique font un sort au
brillant journaliste, qui dirigea au milieu des années 30 l'hebdomadaire
Marianne, créé pour faire pièce à Candide et à Gringoire,
porte-parole de la droite dure. Les historiens des idées peuvent
à bon droit placer Mort de la pensée bourgeoise à l'avant-garde
de la pensée “ non-conformiste ” de la IIIe République
finissante, cependant que Mort de la morale bourgeoise préfigure
le gauchisme soixante-huitard.
La multiplicité des personnages qu'a joués Berl et qui explique
cette destinée posthume éclatée illustre certes sa théorie. Mais
ne peut-on pas soutenir que c'est sa propre propension au cloisonnement
psychique qui la lui a inspirée ? Pour ma part je pense
[4] avec Jean d'Ormesson – pas franchement contredit par son
interlocuteur sur ce point – qu'il y a bien “ une espèce d'unité
d'Emmanuel Berl [5] ”
– dans le cas contraire, comment d'ailleurs un projet biographique
serait-il envisageable ? C'est cette unité que ce travail voudrait
s'efforcer de mettre en lumière.
Ce devrait être là, me semble-t-il, le propos commun de tous les
biographes, pour peu que l'on considère la biographie, non comme
une succession d'instantanés, mais comme un portrait dans le temps.
Quand il s'agit d'un personnage illustre, la tentation peut exister
d'accumuler les détails pour satisfaire un public dévot, crédule
même et peu porté à l'effort, qui s'imaginera, par une lecture facile,
faire entrer en lui, à la façon dont le fidèle catholique absorbe
dans la communion le corps glorieux du Christ, l'âme essentielle
de Marcel Proust. Mais la figure de Berl n'est pas de celles qui
flattent le fétichisme du grand nombre. A vrai dire, elle n'existe
pas ; elle est à construire. Oserai-je à ce propos évoquer,
et puisque Proust se trouve dans l'horizon de Berl, “ ce jeu
où les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli
d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à
peine y sont-ils plongés, s'étirent, se contournent, se colorent,
se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages
consistants et reconnaissables [6] ” ?
Les matériaux qui seront utilisés ici sont de deux ordres :
pour l'enfance et la jeunesse de Berl, il y a son œuvre littéraire,
largement autobiographique, à laquelle font écho les entretiens
avec Patrick Modiano et Jean d'Ormesson ; pour la période politico-journalistique,
ses pamphlets, ses éditoriaux, ses essais. Berl n'a cessé de revenir
sur son enfance pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie.
Il en traite de façon attachante et réfléchie, sans pourtant s'arracher
à sa subjectivité. La poursuite du plaisir littéraire interdirait-elle
de chercher à sortir du cercle enchanté ?
Jean d'Ormesson se souvient d'un Berl dont le discours procédait
par libres associations, “ étendu sur son lit comme sur un
divan d'analyste [7] ”.
Le maître contemporain possède sur moi, entre autres nombreuses
supériorités, celle d'avoir connu l'écrivain, de s'être entretenu
avec lui, d'avoir bénéficié de sa part d'un transfert positif. Même
si, au cours de ces échanges, il ne renonça nullement, avec la courtoisie
de rigueur, à l'esprit critique, son rôle même lui imposait de céder
à la séduction de son interlocuteur, qui était grande
[8] . La tâche ingrate m'échoit, beaucoup plus aisée in
absentia, de résister au contraire à l'entreprise de séduction,
à la façon dont son art en fait un devoir au psychanalyste pour
accéder à la logique profonde du sujet
[9] . Certes ici nulle visée thérapeutique. Mais pour les vivants
même n'a-t-on pas dit que la guérison vient par surcroît ?
Et les patronages illustres ne manquent pas pour un tel projet.
Philippe Lejeune [10]
cite un texte de Michel Leiris, dans L'Age d'homme,
par lequel celui-ci répond par avance à Berl : “ Ce que
j'ai appris (dans la psychanalyse) c'est que même à travers les
manifestations à première vue les plus hétéroclites, l'on se retrouve
identique à soi-même, qu'il y a une unité dans une vie et que tout
se ramène quoi qu'on fasse à une petite constellation de choses
qu'on tend à reproduire sous des formes diverses, un nombre illimité
de fois. ” Il ne s'agit pas à proprement parler de “ psychanalyser ”
Berl, mais de ne pas renoncer à comprendre, quand l'écrivain lui-même,
par ses indications répétées, nous tend la perche. “ Le Narrateur
confie sa crainte des souris et des rats, son rêve d'une cage où
sont enfermés ses parents, changés en souris blanches, couvertes
de pustules [11] . Cette peur des rats, qui remonte à la petite enfance... et
se relie, nous l'avons vu, au docteur Proust..., nul doute que la
psychanalyse ne lui trouve un sens, lié à l'analité, au masochisme,
à condition de pouvoir psychanalyser l'homme : ce qui n'est
pas le cas [12] . ” La Sorbonne a tranché.
Pourtant, les cas du Président Schreber et de Norbert Hanold, l'amoureux
de la Gradiva, l'un mort, l'autre fictif, ne comptent pas moins
dans le corpus freudien que ceux du petit Hans ou de Dora. Comme
l'écrit André Green : “ Si l'analyse est vraie
(italiques de l'auteur) alors l'analyste tire d'elle un savoir véridique
sur l'homme, qu'il peut s'exercer à vérifier, même quand les conditions
techniques de l'analyse ne sont pas remplies [13] . ” Quand le biographe travaille pour une part à partir
d'ouvrages autobiographiques, quel parti va-t-il choisir ?
Faire de la paraphrase, en piochant au petit bonheur dans les différentes
couches de souvenirs ? Ce serait écrire la vie de Jésus – dont
certains affirment encore, comme Berl de lui-même, qu'il n'a pas
existé – en ne décollant pas de la lettre des Evangiles. Je voudrais
que le lecteur prenne mon point de vue freudien comme un parti pris
esthétique, dirais-je un propos d'art, une manière d'appréhender
la réalité humaine qui se veut plus profonde que d'autres, mais
chacun est libre de juger, de l'intention comme du résultat. Un
portrait expressionniste n'enlève rien au charme de l'impressionnisme,
à la puissance du cubisme, à la vérité de la photographie. La psychanalyse
n'est pas une science, ses détracteurs l'ont assez dit. Et l'histoire ?
Et qu'est-ce que la science ? Si j'accumule les détails de
la vie d'un personnage, je ferais œuvre “ scientifique ”,
donc objective, vraie, tandis qu'en cherchant à comprendre les ressorts
profonds qui l'ont fait aimer, penser, agir, je serais dans la subjectivité,
l'arbitraire, le délire peut-être ! La vérité d'une biographie
ne pourrait-elle s'apprécier – encore une fois en toute liberté
de jugement – comme celle d'un portrait, quelle qu'en soit la manière ?
Quant à ses écrits non littéraires, Berl affirme qu'ils lui ont
servi à “ (se) défouler quand (il était) en colère ou à examiner
un certain nombre de questions qu'il n'arrivait pas à se résoudre
sans écrire [14] ”.
C'est marquer leur dimension subjective, qu'il s'agisse d'“ abréagir
l'affect ”, comme on disait dans les premiers temps du freudisme,
ou de construire une vision qui accorde le sentiment avec la raison.
La connaissance des traits de caractère tels qu'ils seront apparus
dans l'enfance ne sera donc pas inutile pour apprécier les écrits
politiques de Berl, même si, à l'évidence, ils sont liés à l'actualité.
Je sais bien que les historiens des idées se montrent quelque peu
réservés quant à “ l'approche socio-psychanalytique
[15] ” et que, pour adapter, en l'inversant, une formule
désormais célèbre passée en proverbe politique, les explications
freudiennes n'intéressent que ceux qui les donnent. Mais, comme
on sait, il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni
de réussir... Au demeurant, de même qu'il faut féliciter Michel
Winock d'avoir dépassé les clichés encore trop souvent répandus
sur Julien Benda, de même puis-je espérer que ce travail sur Berl,
son frère ennemi (certes son cadet de vingt-cinq ans mais la guerre
de 1914 a figé la France), ajoutera quelques rides d'expression
au visage trop lisse que l'auteur de Sylvia a voulu offrir
à la postérité.
Le vieillard toujours vif mais apaisé évoque avec une distance qui
ne rend pas compte de la tonalité du moment les éclats de sa jeunesse
et de sa maturité. Ils ont pourtant contribué à sa réputation sulfureuse,
notamment auprès de ceux qui, ayant subi les pires persécutions,
ne purent admettre qu'un des leurs ait donné des armes – intellectuelles
– à leur ennemi. Avec la chute du mur de Berlin, l'approfondissement
de la construction européenne, la mondialisation, le déclin des
religions, à quelques notables exceptions près, l'époque où Berl
provoquait l'opinion, poussé par son mal-être autant que par son
esprit critique, est définitivement entrée dans l'Histoire. Je ne
l'ai pas connue, mais peu s'en est fallu, car les marques intellectuelles,
affectives du passé se prolongent longtemps dans le présent, surtout
quand des événements tragiques ont fait remonter le passé à la surface.
L'écolier juif qui a lu, sous le régime de Vichy, au fond d'une
campagne reculée, Le Tour de France par deux enfants [16] utilisé naguère comme manuel par une grand-mère
institutrice, peut ainsi plus d'un demi-siècle après se retrouver
de plain-pied avec le fils d'Albert Berl et d'Hélène Lange, qui
avait déjà l'âge de raison à l'époque de l'affaire Dreyfus. La nécessité
de faire preuve, dans la mesure où vos moyens vous le permettent,
de la plus grande rigueur historique, ne se discute pas et il est
normal d'être jugé en fonction de critères objectifs. Mais je n'irai
pas jusqu'à affirmer que ne pas éprouver d'intérêt personnel pour
un sujet suffit à vous qualifier pour le traiter. “ L'historien
n'est d'aucun temps ni d'aucun pays ”, a écrit, comme on sait,
Fénelon, l'un des grands hommes d'Emmanuel Berl. Voire.
[1] Emmanuel Berl, Interrogatoire par Patrick
Modiano , suivi de Il fait beau, allons au cimetière,
Gallimard, 1976 ; Emmanuel Berl et Jean d'Ormesson, de
l'Académie française, Tant que vous penserez à moi, Grasset,
1992.
[2] Jacques Lecarme, Drieu la Rochelle ou le bal
des maudits, PUF, 2001.
[3] Jean-Paul Enthoven, “ Berl, Présence d'un
mort ”, in Les Enfants de Saturne, Grasset, 1996.
[4] Le “ nous ” se veut d'humilité, mais
comme à Jacques Lecarme, il m'apparaît “ trop majestueux ”.
[5] Berl et d'Ormesson, Tant que vous penserez
à moi (désormais Tant que...), op. cit.,
p. 156.
[6] Marcel Proust, A la recherche du temps perdu,
Gallimard, 1987, t. 1, p. 47.
[8] Irait-il jusqu'à soutenir avec Lecarme que “ Berl
était fort peu narcissique ” ?
[9] Ce n'est pas une profession de lacanisme :
“ Le cœur a ses raisons... ”.
[10] Philippe Lejeune, L'Autobiographie en France,
Armand Colin, 1971.
[11] >“ Et qui nous tiennent des discours
cicéroniens ”, Marcel Proust, A la recherche du temps perdu,
1988, t. II, p. 386.
[12] Jean-Yves Tadié, Marcel Proust, Gallimard,
1996, pp. 791-92.
[13] André Green, Un œil en trop, Editions
de Minuit, 1969, p. 112.
[15] Michel Winock, dans son brillant essai, Le
Siècle des intellectuels, Editions du Seuil, 1997, p. 242,
à propos de mon Julien Benda, un misanthrope juif dans la France
de Maurras, Plon, 1991.
[16] Sans évidemment la brillante postface écrite
par Jean-Pierre Bardos à l'occasion du centenaire de ce best-seller,
Librairie Eugène Belin, 1977.
|