Premiers chapitres
Alain Renaut
Qu'est-ce qu'un peuple libre ?

Alain Renaut est professeur de philosophie morale et politique à l'Université de la Sorbonne (Paris IV). Il a récemment fait paraître La libération des enfants (2002) et, chez Grasset, Sartre, le dernier philosophe. Il est également coauteur, avec Luc Ferry, de nombreux ouvrages - dont La pensée 68. Il publie aussi, à l'automne 2004, chez Odile Jacob, une monumentale Histoire de la philosophie à l'usage des lycéens.
Qu'est-ce qu'un peuple libre ? fait suite à Qu'est-ce qu'une politique juste ? (Grasset, 2004)
LA RÉPUBLIQUE EST-ELLE EN DANGER ?

e tous les côtés de l'échiquier politique, l'on ne cesse de faire appel aux nécessités de défendre la République pour conjurer une série de menaces dont elle serait l'objet. Réelles ou supposées, elles semblent en tout cas avoir en commun la remise en cause de ce qui serait notre héritage le plus précieux : précisément, celui de cette " république " et des idéaux qui l'accompagnent, où nous devrions reconnaître la contribution la plus impérissable apportée par le génie français à ce qui peut faire qu'un peuple devienne ou demeure un " peuple libre ". Pas un socialiste, aujourd'hui, qui ne précise que sa propre tradition de pensée est la plus fidèle aux " valeurs républicaines ". Pas un libéral, de gauche ou de droite, qui n'éprouve le besoin de mettre son drapeau dans sa poche pour revendiquer sa fidélité aux exigences supérieures de la République, entendre : de notre République, celle que la Révolution française aurait inventée et dont elle continuerait, seule, à faire valoir de par le monde l'exceptionnalité. Au nom de cette exception républicaine tenue pour ne faire qu'une avec l'exception française il est devenu rituel, dans notre pays, de récuser, comme risquant de nous faire perdre notre âme, tout et n'importe quoi, plus précisément : tout ce qui apparaît de nature à altérer la formule magique de la République.
Aux yeux de beaucoup et de façon aujourd'hui plus particulièrement accentuée, ce serait le projet d'une constitution européenne qui mettrait en péril l'équilibre républicain, parce qu'elle porterait en elle l'anéantissement de notre liberté à l'intérieur et de notre souveraineté à l'extérieur.
Ce péril pouvant toutefois en cacher d'encore plus redoutables, pour d'autres, au demeurant parfois les mêmes, c'est l'Islam qui serait à nos portes et se trouverait bien près d'anéantir cette laïcité où l'on voit la clef de voûte de la République. Parce que la République serait notre meilleur rempart contre l'Islam, elle devrait notamment se prémunir contre ce cheval de Troie que constituerait, demain comme aujourd'hui, l'entrée de la Turquie dans la Communauté européenne.
Plus largement, ce serait le multiculturalisme (ou le pluralisme culturel) qui constituerait l'ennemi mortel de notre pari républicain. En ouvrant nécessairement sur le communautarisme et en sacrifiant l'impartialité de la loi à des pratiques de discrimination positive, il conduirait vers la destruction de la seule communauté qui vaille pour un républicain : celle des citoyens.
Aux yeux de beaucoup, avec cette communauté des citoyens, c'est au demeurant l'Etat lui-même que viendraient menacer toutes les tentatives pour décentrer, déconcentrer, décentraliser, voire autonomiser la gestion de tel ou tel secteur de la société : la société contre l'Etat, tel serait le programme diabolique qui mettrait en danger l'un des héritages républicains les moins négociables, celui d'un Etat conçu comme devant surplomber la société. Un Etat supposé garantir la liberté du peuple en faisant prévaloir le bien commun grâce à une armée de fonctionnaires qui, une fois relégués dans le passé l'armée de conscription et le service militaire, trouverait dans le service public l'ultime paravent contre la transformation du monde en un gigantesque drugstore.
Selon la même logique, mais pour les plus vigilants, le suprême danger résiderait en définitive dans la réforme d'une école qui, une fois " désanctuarisée " et ouverte à son tour aux exigences de la société, se vouerait à substituer aux nobles tâches de l'instruction publique celles, triviales et prosaïques, de la communication, en rendant chaque jour plus d'hommages à la télévision qu'aux bibliothèques.
La plupart au demeurant, voire tous, tiennent que la mondialisation économique concentrerait en elle-même tout ce qui expose la République à sa disparition, en ce qu'elle fait prévaloir sur le souci du bien commun et sur la reconnaissance de quelconques principes universels le compromis des intérêts particuliers : puisque les capitaux, comme autrefois les prolétaires, n'ont pas de patrie, la globalisation de la production et des échanges appellerait irrésistiblement l'uniformisation des cultures nationales par les appareils mondiaux d'une industrie n'ayant de " culturel " que le nom.
Ce rapide repérage des ennemis de la République n'a rien d'exhaustif. Il vise seulement à faire apparaître quelques-uns des motifs les plus insistants à partir desquels le réflexe républicain achève parmi nous de se substituer à toute forme de réflexion politique ouverte, susceptible de laisser leurs chances, dans l'interrogation sur ce qui fait qu'un peuple est libre, à d'autres possibles. Des possibles qui, pour nourrir un débat politique moins appauvri, devraient, de la part d'un pays se réclamant volontiers des Lumières et des vertus du libre examen, obtenir parfois, plutôt que de se trouver d'emblée récusés au nom de leur incompatibilité supposée avec les principes de la République, une attention plus soutenue et une appréciation plus nuancée.
Il me faut écarter d'emblée un malentendu : aucun des motifs que je viens d'évoquer, et qui suscitent le réflexe républicain, ne me paraît insensé, nul et non avenu. De toute évidence, la mondialisation galopante, la crise de l'école, la fragilisation de l'Etat démocratique, la communautarisation des sociétés pluriculturelles, les difficultés de la construction européenne ou la montée des intégrismes religieux constituent autant de dossiers complexes, où se jouent l'avenir des sociétés démocratiques et la possibilité pour un peuple comme le nôtre de moins s'abuser sur sa liberté que ne le faisait, à croire Rousseau,
le peuple anglais sur la sienne. Il faudrait toutefois, si cet enjeu ne doit pas être manqué, que ces dossiers puissent être véritablement ouverts, sans préjugés obérant l'analyse, et non pas abandonnés à ce qui s'apparente davantage à un comportement réflexe, plus mécanique que réfléchi.

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