BRUNO
REMAURY
LE BEAU SEXE FAIBLE Les images du corps féminin entre
cosmétique et santé
(essai)
Titulaire d'un doctorat en
anthropologie sociale de l'E.H.E.S.S. et
diplômé d'arts appliqués,
Bruno Remaury est professeur à l'Institut
Français de la Mode. Il a
été maître d'ouvrage du
Dictionnaire de la mode au xx
esiècle (Éditions
du Regard) en 1994 et a publié Modes
et vêtements (Gallimard, 1995).
Première partie
Les images du corps féminin
1 - Le corps au présent :
l'« hypothèse de maturité »
a
première chose qui frappe à
l'étude des mises en discours du corps,
c'est leur remarquable inscription dans une vision
positiviste. Il existe en effet un schéma
discursif parfaitement récurrent qui veut
que le corps soit considéré par
l'ensemble de la culture comme un objet en voie
d'accomplissement. Souvent présenté
de pair avec l'évolution de la civilisation,
son destin est généralement confondu
avec elle dans l'évocation d'un futur
radieux, celui où l'homme,
allégé des servitudes corporelles,
serait débarrassé de la laideur, de
la souffrance et de la vieillesse. Toujours,
lorsqu'il s'est agi de représenter le
degré d'aboutissement et de maturité
d'une culture ou d'une civilisation, c'est le corps
qui a été un des premiers
convoqués. C'est devenu un lieu commun de
toute la littérature prospective, de
l'Utopie de More à la science-fiction
contemporaine, que de dépeindre un corps
enfin débarrassé de sa gangue
d'imperfections comme signe exemplaire d'une
civilisation évoluée. C'est
également le lieu commun de toutes les
politiques totalitaires que de chercher à
établir la supériorité de la
nation par la représentation d'une
perfection corporelle et d'une suppression, sinon
de la maladie, du moins de son spectacle. Cette
image d'un corps libéré,
délivré, abouti, est toujours
placée au premier plan de la
représentation du processus de civilisation.
Elle en est simultanément l'expression
première et la preuve ultime, parfois aussi
la mesure même, l'étalon universel. Ce
mythe de l'accession progressive à un corps
parfait situé dans l'avenir se confond
également avec le mythe de la
redécouverte d'un corps tout aussi parfait,
mais situé dans le passé. Corps de
l'origine - celui de l'Age d'or ou du paradis
terrestre - sans souffrance et sans laideur, promis
à l'éternelle félicité,
trace lui aussi d'une perfection de
l'humanité. Ainsi, en face de notre corps,
matière fragile et sans cesse
menacée, s'est toujours
représenté son « double
transfiguré », image d'un corps
accompli, débarrassé des
inquiétudes et des dégoûts de
notre trop humaine condition. Une galerie de
statues dans laquelle sont rangés les corps
mythiques de l'Age d'or, ceux des surhommes, dieux
ou héros, de même que les images d'un
corps en devenir, celui d'une humanité dont
le degré de civilisation consacrera enfin
les corps glorieux.
Ce « double
transfiguré » du corps,
au-delà de la mythologie, est tout autant
présent dans la culture scientifique au
travers de l'image de la perfection corporelle,
première référence, bien
sûr, de la médecine, mais
également d'autres domaines de la culture,
comme l'hygiène ou l'activité
corporelle. Dans ce mouvement,
particulièrement depuis le
xviiie siècle, s'impose
l'image d'un corps gravissant inexorablement
l'escalier de l'accomplissement grâce aux
progrès de la science. « Corps
exact » qui s'est imposé
graduellement comme le modèle dominant et au
réglage duquel nombre de sciences se sont
astreintes : la médecine et
l'hygiène bien sûr, mais aussi
l'anthropologie médicale et tous ses
dérivés : morphologie,
génétique, phrénologie;
suivies très vite de
l'« autre » réglage,
celui dont s'occuperont la psychiatrie et la
psychanalyse. Dans le même temps se parfait
son réglage esthétique, celui de la
mesure et du canon, pendant que se
développent les techniques qui permettent
d'y accéder : éducation physique
et cosmétologie, diététique et
chirurgie. Tous tiennent le même discours,
centré autour de la même
hypothèse : le corps de l'homme
s'éduque, se parfait, se
« civilise ». Avec le
début du xxe siècle,
le corps voit réuni l'ensemble des discours
toujours en vigueur aujourd'hui, discours qui en
font simultanément le matériau,
l'expression et l'enjeu même du processus de
civilisation : apogée d'une recherche
de la juste proportion comme du juste
équilibre biologique - physique comme mental
-, va-et-vient permanent entre forme et substance,
entre art et science, entre beauté et
santé, volonté obstinée de
réglage et d'ajustage, observation
passionnée du processus de perfectionnement
du corps de l'homme et, au-delà, de
l'humanité tout entière. Pour la
science de notre monde contemporain, le corps est
une des pièces centrales d'étalonnage
du dispositif de civilisation (pour en vanter
l'avancement mais également pour en signaler
les dérives : chirurgie plastique
intensive, manipulation génétique,
clonage... mais que ce soit en positif ou en
négatif, c'est toujours l'avancement
de la culture qui est de la même façon
mis en avant au travers du corps). Ce corps exact,
ultime promesse de l'évolution, est plus que
jamais au cur de notre quotidien et les
notions de santé parfaite, de jeunesse
éternelle et de beauté
idéale, si leurs implications individuelles
sont souvent critiquées, restent au centre
de la représentation dominante dans laquelle
s'inscrivent aujourd'hui l'homme, son corps et les
progrès de sa science. Le corps de cette fin
du xxe siècle est plus que
jamais représenté comme l'expression
parfaite d'une évolution : le corps de
l'homme est l'image même de sa culture.
Conséquence naturelle de ce regard
positif : la culture occidentale
considère à toutes les époques
son degré de civilisation comme
achevé, se créditant d'un relatif
aboutissement, d'un acquis de maturité. La
nôtre n'y fait pas exception et la plupart
des analyses faites aujourd'hui abondent dans ce
même sens : par le développement
de ses savoirs comme de ses savoir-faire, l'homme
contemporain porterait sur son corps un regard
d'une exceptionnelle compétence et d'une
maturité inédite. Il
bénéficierait, chaque jour davantage,
d'une meilleure connaissance de lui-même et
se débarrasserait peu à peu des
encombrantes béquilles qui lui
étaient imposées par l'obscurantisme
de la culture et les retards de la science pour
accéder à une nouvelle
liberté. La plupart des discours
contemporains sur le corps tiennent ainsi pour
acquise l'idée que le corps se dirige peu
à peu vers une forme de maturité. Une
certaine vulgarisation sociologique,
généralement liée au marketing
de la consommation, s'est particulièrement
astreinte ces dernières années
à montrer que nous étions chaque jour
plus adultes dans nos comportements face aux
pratiques corporelles, que celles-ci
relèvent de la médecine, de
l'esthétique ou encore de l'alimentation.
Pour nombre de ces observateurs nous serions,
à la fin de ce
xxe siècle, en train
d'atteindre, sinon l'aboutissement, du moins le
palier supplémentaire de la longue marche
civilisatrice qui nous conduit vers
l'accomplissement futur de notre
« conscience corporelle ».
Cela, aujourd'hui, c'est la représentation
dominante de l'identité corporelle :
une hypothèse de maturité qui
règle la majorité des discours sur le
corps.
Cette hypothèse est
généralement construite à
partir d'un postulat de départ simple :
le développement des procédés,
qu'ils soient ceux des techniques corporelles ou
ceux de leur diffusion, oblige à
l'apprentissage de nouveaux savoir-faire. Ces
nouveaux savoir-faire induisent une meilleure
connaissance de soi-même, connaissance qui
provoque une nouvelle relation avec son corps, plus
mature, faite de pilotage savant de soi-même,
de recul sur les pratiques et d'érudition
consumériste. Ce discours permet alors de
poser les bases d'une tranquille
réassurance : l'individu maîtrise
aujourd'hui de mieux en mieux son corps, il
connaît ses limites autant que les
possibilités qu'offrent les récents
développements de la technique, il a atteint
une maturité qui lui permet une meilleure
prise en charge de lui-même. Admise,
comprise, relayée par beaucoup,
l'hypothèse de maturité est
considérée aujourd'hui comme celle
qui permettrait le mieux d'embrasser le corps dans
ses enjeux comme dans son devenir. Cette
hypothèse tient bien, sans doute parce
qu'elle est facile à tenir et qu'elle permet
cette mise en perspective que j'évoquais
plus haut, celle qui lie l'histoire du corps
à celle du progrès et l'histoire de
l'homme à celle de sa libération
corporelle. Elle permet aussi d'affirmer le
franchissement d'un degré, de dire que si
l'homme est en devenir de maturité, c'est
que nous le sommes nous-mêmes, c'est que
celui qui parle l'est, permettant également
ce que Michel Foucault avait appelé le
« bénéfice du
locuteur ». Optimiste ?
Certainement. Ce discours est tout entier
tourné vers le « rêve
évolutionniste », celui dans
lequel l'homme, devenu adulte, est enfin son propre
maître.
Cette hypothèse est pourtant à
questionner, et semble trop souvent n'être
qu'une façade incomplète, qu'un
discours venant à point pour masquer
l'inquiétude permanente que comporte toute
définition de l'identité corporelle.
Elle pourrait peut-être se retourner dans des
termes très exactement contraires à
l'affirmation qui précède : le
développement des procédés,
qu'ils soient ceux des techniques corporelles ou de
leur diffusion, oblige à un apprentissage de
plus en plus rigoureux de savoir-faire chaque jour
plus nombreux et souvent contradictoires. Cette
« obligation de connaissance »
de soi-même provoque un contrôle accru
du corps, induisant une relation plus
inquiète, faite de soupçons, sans
possibilité de recul sur les enjeux des
différentes techniques proposées et
sur les conséquences de pratiques trop
récemment introduites. Ce retournement de
discours le fait radicalement s'opposer au message
de réassurance
précédent : l'homme
d'aujourd'hui a toujours plus de mal à
maîtriser son corps mais est au contraire
toujours plus dominé par lui, et à
mesure qu'il cherche à se rapprocher de son
image, elle lui devient plus difficile à
appréhender.
Les analyses et évocations contemporaines de
l'identité corporelle féminine
naviguent peut-être plus encore sur le
même courant positiviste. Des études
de sciences sociales au discours des magazines de
mode, la femme est également
représentée comme ayant
dépassé, à l'ère
postféministe, l'incertitude de sa propre
image. Un ouvrage récemment paru en France,
La troisième femme, est ainsi
largement construit sur cette hypothèse de
maturité, hypothèse qu'il
épuise même parfois à force de
positivisme. Selon son auteur, nous aurions ainsi
atteint un « stade terminal du beau
sexe », une « culture de
stimulation et d'optimisation sans fin de la
beauté, une culture positive, rien que
positive du beau sexe ».
« Stimulante »,
« optimiste » et
« positive », la culture de la
beauté féminine en arriverait ainsi
à son terme, c'est-à-dire à la
fin de l'histoire puisque, bien sûr, il n'y a
rien après la maturité, que la
maturité. Mais tout aussi
révélateur que cet ouvrage est
l'accueil qui en a été fait par la
presse : de nombreux comptes rendus dans les
journaux, des interviews dans les magazines
féminins, bref tout un battage
médiatique venant cautionner cette
thèse de manière presque totalement
consensuelle, sans l'ombre d'un doute pourrait-on
dire. Et même si quelques femmes,
particulièrement dans les milieux
intellectuels, ont exprimé leur scepticisme
face à cette thèse, la presse en
revanche lui a fait un écho largement
positif, chacun y trouvant à
l'évidence matière à (se)
rassurer, à convaincre et sans doute aussi
à faire vendre, tant il est vrai que tous,
autant que nous sommes, avons toujours
préféré les prophètes
optimistes, fussent-ils les moins convaincants.
Ce thème est ainsi solidement ancré
au cur du discours journalistique,
particulièrement de celui des magazines
féminins qui y trouvent un moyen de
séduire la lectrice :
« Généralement, les fins de
siècle sont heurtées, chaotiques,
pleines d'angoisse et de fureur. Certains
voudraient nous faire croire que [...] les
années 2000 seront maussades, grises,
froides et cyniques. Grave erreur. Jamais les
femmes n'ont paru si sûres d'elles, si
sereines, si épanouies, si sensuelles.
[...] La femme moderne apparaît comme
une nomade, une voyageuse sûre de sa
féminité. Elle est
légère, enjouée et d'une
totale maturité . » Une femme
d'une « totale
maturité », à preuve la
maîtrise de plus en plus grande dont elle
ferait preuve en ce qui concerne son image et la
manière dont elle la gère. A preuve
également l'explosion de techniques et de
procédés offerts entre lesquels elle
saurait parfaitement choisir pendant que la
multiplicité des images et des
modèles proposés, par leur
accessibilité même, aiderait encore
à l'éduquer. Ce discours positif sur
le développement corporel enjoint ainsi la
femme à s'identifier à nombre
d'images et de pratiques, celles du corps
accompli, produit d'un travail sur
soi-même qui tend vers différents
modèles de beauté et de santé,
quelle que soit par ailleurs la manière dont
l'époque les représente et dont
l'individu les actualise. Ce modèle se fonde
sur un dispositif rhétorique simple :
il faut vivre son corps, en prendre conscience pour
le parfaire, « rentrer »
à l'intérieur pour en
« extraire » le maximum,
message d'une philosophie du physiologique que
représente bien le slogan Make the most
of yourself inlassablement
répété par les marques
américaines de produits les plus divers
présentes sur ce marché, des
vitamines aux produits de beauté, des
boissons hypocaloriques aux centres de remise en
forme. Cette pensée de l'accomplissement
inscrit le travail du corps dans la perspective
plus générale de l'éducation,
inscription très profondément
ancrée dans la culture et dont nous
prolongeons l'existence aujourd'hui même si,
pour des raisons essentiellement
rhétoriques, nous faisons à chaque
fois mine de le redécouvrir. A toutes les
époques, l'individu, qu'il soit homme ou
femme, s'est rêvé une
corporéité accomplie, celle d'un lien
retrouvé avec le corps des origines, image
d'un corps libéré de la maladie, du
poids du temps ou des menaces externes, d'un corps
serein et énergique, d'un corps parfait,
triomphant et utopique.
« Quel âge ?
Jeune ! » Ce slogan publicitaire
accompagnait il y a peu de temps un produit
antirides dans les vitrines des pharmacies. On y
voyait un visage de femme souriant, à la
peau à peine marquée par le temps,
d'un âge effectivement indéfinissable,
quelque chose autour du cliché de la belle
femme de quarante ans. Rien de changé depuis
que la nymphe Juventa a été
transformée par Jupiter en source de
l'éternelle jeunesse : ce qui importe,
c'est l'éternelle apparence de jeunesse, en
attendant la cauchemardesque pilule qui stopperait
effectivement le vieillissement (ne rions pas,
c'est sans doute ce que la science risque
d'apporter un jour pour d'évidentes raisons
commerciales : il suffit de se rappeler
l'engouement, même s'il a été
passager, qu'a créé la
mélatonine, alors rebaptisée par la
presse « la pilule de la
jeunesse »). Mais une apparence de
jeunesse elle-même liée à la
santé du corps et condition première
de sa beauté. L'accomplissement du corps
pour la femme signifie l'accomplissement de cette
triade jeunesse-beauté-santé qui veut
que se réalisent simultanément la
beauté du corps par sa jeunesse, sa jeunesse
par sa santé et sa beauté par sa
santé, et ce dans une optique
anthropologiquement évidente puisqu'il
s'agit évidemment des trois conditions
« culturelles » de la
fécondité et donc de la
perpétuation de la lignée. Je
reviendrai plus loin sur ce fondement culturel de
la féminité, mais il est
déjà intéressant de noter que,
s'il a vacillé sous l'effet de la reprise de
contrôle de leur propre corps que les femmes
ont opéré grâce à la
contraception, le modèle qui en
résulte n'en a pas pour autant disparu et
que, en reprenant possession de son corps, la femme
n'a pas pour autant abandonné (ou pu
abandonner) les grands modèles qui le
régissaient. Cette triade du corps accompli,
faut-il le préciser, est devenu le
modèle corporel dominant des
sociétés occidentales, et les
pratiques d'embellissement et de perfectionnement
corporel se sont remarquablement
intensifiées ces dernières
années, consolidant encore un marché
florissant qui comporte ses industries, ses lignes
de produits, ses enjeux marketing et financiers,
ses lieux de communion-communication, ses
médias et ses chroniqueurs.
Parallèlement à cela, son imposition
et la médiatisation de ses techniques ont pu
être à juste titre
considérées comme un
phénomène de société
et, de ce fait, largement relayées et
commentées par la presse. Elle a fait
également l'objet de nombreuses
études de sociologie appliquées au
marketing, particulièrement en ce qu'elle
représente un marché important et, au
moins, un argument publicitaire pour vendre des
produits ou services non directement reliés
à ce marché. Mais le pourquoi de
cette intensification de ce modèle du corps
accompli et ses conséquences dans le
développement des techniques corporelles a
déjà été largement
analysé, notamment par la sociologie et par
l'histoire, et plus que les raisons qui poussent
aujourd'hui l'individu à développer
ainsi son corps, ce que j'aimerais interroger c'est
la mise en discours de cette relation,
c'est-à-dire le type de
représentations qui préside à
la forme du lien entre l'individu et cette
pratique.
Le discours dominant, particulièrement le
discours journalistique ou encore celui des
analyses sociologiques appliquées au
marketing, tient ainsi généralement
pour acquis l'idée que la femme voit la
relation à son corps
bénéficier d'une acuité
inédite, qu'elle dispose de nombreux moyens
destinés à le parfaire et à
l'embellir et qu'elle compose elle-même le
programme en termes de techniques et de substances
le mieux adapté à ses besoins. A
nouveau, on mélange l'évolution des
techniques et celle des attitudes : si la
femme a effectivement aujourd'hui un nombre accru
de propositions autour d'elle, cela veut-il dire
qu'elle change sa manière de les aborder,
qu'elle entretient une autre relation avec
elles ? Non seulement il n'en est rien, mais
je crois même que c'est le contraire, que
plus les pratiques corporelles se diversifient,
plus elles provoquent une dépendance
marquée aux modèles traditionnels,
une incarnation profonde des discours. Je
suis persuadé que plus la femme se multiplie
dans différents savoirs et dans
différentes pratiques, moins elle se
libère des représentations qui les
sous-tendent. Et qu'elle est d'autant plus
dépendante d'un système qui la
dépasse largement qu'elle en pratique les
techniques quotidiennement, de manière
intensive et quelquefois même
désordonnée. Entre jeunesse
éternelle, beauté parfaite et
santé accomplie, la femme voit se multiplier
les enjeux liés aux pratiques corporelles,
pratiques d'autant plus urgentes qu'elles sont
inscrites par la culture au plus près de sa
chair, lieu même, ainsi que je
l'évoquais au début de ce texte, de
sa rencontre avec la culture. A l'opposé de
cette hypothèse de maturité qui est
aujourd'hui la nôtre, j'aimerais montrer que
l'identité corporelle est loin de
s'être dégagée de
schémas traditionnels, que la relation que
la femme entretient avec l'image de son corps
relève, encore et toujours, d'un
système archaïque et obligé et
que, loin de l'image de libération dont le
discours dominant se fait l'écho, la femme
est plus que jamais mise en demeure par la
prescription qui l'environne, notamment celle des
discours journalistiques et publicitaires, à
accomplir cette « éthique toute
moderne qui, à l'inverse de l'éthique
traditionnelle qui veut que le corps serve,
enjoint à chaque individu de se mettre au
service de son propre
corps ».
Je voudrais dans ce qui suit explorer les
formes que prend cette mise au service du corps
autour des deux axes essentiels que sont la
beauté du corps et sa santé. Ou, plus
exactement, les formes du discours par lequel
s'incarne cette double injonction de
corporéité : d'une part, un
« devoir de beauté »
directement issu de l'association
femme-beauté et, d'autre part, un
« devoir de santé »,
dimension de l'imaginaire corporel féminin
peu étudiée jusqu'à
présent et qui donne pourtant lieu, tout
autant que la beauté, à
l'établissement d'un forte relation
d'obligation. Comment, et par quels
procédés discursifs, devoir de
santé et devoir de beauté sont-ils
aujourd'hui révélateurs du
décalage entre pratiques et discours, entre
représentations d'un
« accomplissement corporel » et
permanences des archétypes du
féminin.
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