Premiers chapitres
Marcel Reich-Ranicki
Ma vie
traduit de l'allemand par Bernard Lortholary et Jeanne Etoré
autobiographie

 

Marcel Reich-Ranicki, né en 1920 à Wlocawek-sur-la-Vistule (Pologne), a grandi à Berlin. Critique littéraire de l'hebdomadaire Die Zeit de 1960 à 1973, il dirigea de 1973 à 1988 la rubrique "littérature et vie littéraire" du Frankfurter Allgemeine Zeitung. Docteur honoris causa des universités d'Uppsala, Augsbourg, Bamberg et Dusseldorf, Reich-Ranicki présente depuis 1988 une célèbre émission littéraire sur la deuxième chaîne littéraire allemande. Il est l'auteur d'une dizaine d'essais sur la littérature allemande. Ma Vie est sa première œuvre traduite en France.

   

En fait, vous êtes quoi ?

 
'était en 1958, fin octobre, lors d'une session du Groupe 47 dans un village de l'Allgäu. Je ne connaissais pas grand monde, dans ce rassemblement d'écrivains, et cela n'avait rien d'étonnant, puisque cela ne faisait que trois mois que je vivais à nouveau dans le pays d'où les pouvoirs publics allemands m'avaient déporté en 1938. En tout cas, je me sentais isolé dans cette assemblée, aussi ne fus-je pas mécontent, pendant la pause de midi, qu'un jeune auteur allemand avec qui je m'étais entretenu à Varsovie au printemps précédent vienne me parler. Je ne pouvais pas savoir que dès le lendemain le Groupe 47 lui décernerait un prix qui marquerait le début de son ascension fulgurante vers une gloire mondiale.
Ce robuste jeune homme, avec une assurance un peu cavalière, engagea donc la conversation et, lorsque nous eûmes échangé quelques phrases, m'assena brusquement une question simple. Personne, depuis que je vivais à nouveau en Allemagne, ne me l'avait posée de manière aussi directe et sans gêne. Ce Günter Grass, originaire de Dantzig, s'enquérait en effet en ces termes : « En fait, vous êtes quoi ? Polonais, allemand, ou bien quoi ? » Cet « ou bien quoi » laissant place à une troisième possibilité, je rétorquai : « Je suis à demi polonais, à demi allemand, et complètement juif. » Grass parut surpris, mais manifestement il était satisfait, voire ravi : « N'ajoutez rien, vous ne pourriez que gâcher ce bon mot. » Moi-même je trouvai ma réplique spontanée tout à fait jolie, mais justement : jolie, sans plus. Car cette formule arithmétique était aussi amusante que mensongère : rien de tout cela n'était vrai. Jamais je n'ai été à moitié polonais, jamais à moitié allemand ; et jamais je ne le deviendrais, je n'avais aucun doute là-dessus. Et jamais de ma vie je n'ai été complètement juif, je ne le suis pas aujourd'hui non plus.
Lorsque en 1994 on m'a demandé de participer, aux Kammerspiele de Munich, à une série de conférences où chaque intervenant devait « Parler de son pays », j'acceptai et me retrouvai, encore que de mon plein gré, dans une situation étrange et délicate : je dus commencer par l'aveu que je ne possédais pas le sujet imposé. Je n'ai pas de pays dont je puisse dire que c'est le mien, pas de petite patrie ni de grande. Mais je ne suis pas non plus et n'ai jamais été un apatride sans feu ni lieu. Comment faut-il l'entendre ?
Mes parents ne se faisaient pas le moindre souci sur leur identité. Je suis tout à fait persuadé qu'ils n'ont jamais réfléchi au problème, que rien ne les y a jamais obligés. Mon père, David Reich, était né à Plock, une jolie ville polonaise sur la Vistule, au nord-ouest de Varsovie. Au début du xixe siècle, quand Plock était prussienne et constituait le centre d'une province appelée alors Nouvelle-Prusse-Orientale, un jeune administrateur civil y était en poste, un juriste aux dons multiples et remarquables. Il s'appelait E.T.A. Hoffmann. Peu auparavant, il avait été assesseur dans une localité sensiblement plus grande et plus intéressante : la ville de Posen, aujourd'hui Poznan. Mais les caricatures dont il s'était rendu coupable avaient à ce point mécontenté ses supérieurs qu'il avait fait l'objet d'une mutation disciplinaire : on l'avait proprement exilé à Plock.
Sur mes ancêtres paternels, je ne sais à peu près rien, mais c'est de ma faute, car mon père m'aurait là-dessus éclairé volontiers et en détail si j'avais manifesté la moindre curiosité. Je sais seulement que son père était un commerçant prospère, propriétaire à Plock d'un bel immeuble locatif. Il n'avait pas lésiné sur l'éducation de ses enfants. Une sœur de mon père devint dentiste, une autre étudia le chant au conservatoire de Varsovie. Elle voulait faire carrière dans l'opéra et n'y parvint guère - malgré tout, elle avait chanté Madame Butterfly à Lodz. Lorsqu'elle se maria peu de temps après, ses parents, fiers de ses succès artistiques, firent broder des papillons sur les draps de son trousseau.
Mon père était également doué pour la musique, il joua du violon dans sa jeunesse, mais il avait dû y renoncer assez vite, car de mon temps l'instrument ne quittait plus le haut de l'armoire. Comme il était destiné au négoce, ses parents l'envoyèrent en Suisse, où il s'inscrivit à une grande école de commerce ; mais il abandonna bientôt ses études et rentra à la maison. C'était déjà l'être velléitaire qu'il est resté toute sa vie. Il épousa en 1906 ma mère, Helene Auerbach, fille d'un rabbin pauvre. Pour la noce, qui eut lieu dans un hôtel de Poznan, on entonna le chant nuptial de Lohengrin, puis la marche nuptiale du Songe d'une nuit d'été de Mendelssohn. Cela n'avait rien d'exceptionnel chez les Juifs de Pologne, du moins les Juifs cultivés, c'était même rituel. Comme de coutume aussi, le jeune couple fit son voyage de noces en Allemagne, à Dresde surtout, et à Bad Kudowa.
Si Günter Grass ou quelqu'un d'autre avait demandé à mon père ce qu'il était, il aurait été stupéfait, et il aurait dit que, bien sûr, il était juif et rien d'autre. Et ma mère aurait certainement eu la même réponse. Elle avait grandi en Allemagne, en Prusse, plus précisément dans la région frontalière entre la Silésie et la province de Posen. C'est son mariage qui l'avait amenée en Pologne.
Ses ancêtres paternels étaient tous rabbins, depuis des siècles. Sur certains d'entre eux, on apprend beaucoup de choses dans les grandes encyclopédies juives, car ils étaient auteurs d'ouvrages scientifiques manifestement très estimés en leur temps. Ils s'occupaient moins de questions théologiques que de questions juridiques, ce qui était courant chez les Juifs. Autrefois les rabbins n'avaient pas seulement une fonction de prêtre et d'enseignant, mais aussi de juge.
Bien que sur les cinq frères de ma mère seul l'aîné fût devenu rabbin - à Elbing, puis à Göttingen et enfin, jusqu'à ce qu'il émigre juste avant la Deuxième Guerre mondiale, à Stuttgart - , on peut pourtant dire qu'ils ont tous cultivé la tradition familiale, tout en étant émancipés et assimilés. Car trois d'entre eux sont devenus avocats et le quatrième agent en brevets. A l'exception de l'aîné, la religion leur était devenue quasi indifférente.
Et ma mère ? Elle non plus ne voulait pas entendre parler de religion, elle ne s'intéressait guère à tout ce qui était juif. En dépit de ses origines ? Non, sans doute plutôt à cause de ces origines mêmes. Je crois qu'en tournant résolument le dos à l'univers spirituel de sa jeunesse, elle protestait en silence et en douceur contre l'éducation archaïque qu'elle avait subie. La Pologne ne l'intéressait pas non plus. Quand je lui souhaitais son anniversaire le 28 août, elle me demandait immanquablement si je savais qui était né le même jour. Que son anniversaire tombât le même jour que celui de Goethe était pour elle un symbole. Lors de nos conversations, elle aimait citer les classiques allemands, du moins ceux qu'on abordait alors dans l'enseignement, à savoir Goethe, Schiller, Heine et Uhland.
Mon père, en revanche, restait très proche du judaïsme. Croyait-il en Dieu ? Je l'ignore, on ne parlait pas de cela. Mais vraisemblablement l'existence de Dieu allait pour lui de soi, comme l'air qu'on respire. Aux grandes fêtes et le samedi, il allait à la synagogue, y compris plus tard, quand nous avons vécu à Berlin. Mais ce n'était pas nécessairement un acte religieux. Pour les Juifs, la synagogue n'est pas seulement un temple, mais aussi un lieu social. On s'y retrouve pour parler peut-être ensemble à Dieu, mais aussi pour parler à des amis et à des semblables. Bref : la synagogue joue aussi le rôle d'un club.
Si la vie de mon père n'a pas été marquée par la religion, elle l'a été par la tradition. Très tôt, comme beaucoup de Juifs polonais de sa génération, il fut impressionné par le sionisme. Il racontait fièrement qu'il avait participé au troisième congrès mondial sioniste, à Bâle. Mais cela remontait à 1905. Jamais je n'ai entendu parler d'un engagement ultérieur de sa part, ni dans le sionisme ni dans quelque organisation que ce soit. L'occasion ne s'est sans doute pas présentée. Mon père n'était pas très entreprenant.
A la différence de mon père, qui parlait polonais, russe, yiddish et, bien sûr, comme à peu près tous les Juifs cultivés de Pologne, allemand, ma mère n'était pas douée pour les langues. Jusqu'à la fin de sa vie, jusqu'au jour où elle fut gazée à Treblinka, elle a parlé un bel allemand, parfaitement pur, mais son polonais était pauvre et fautif, bien qu'elle eût vécu des dizaines d'années dans le pays. Elle ne savait pas le yiddish et, quand elle essayait de le parler - par exemple pour faire son marché à Varsovie - , les marchands souriaient avec indulgence et disaient : « Madame vient d'Allemagne. »
Dans la ville où mes parents s'étaient fixés, Wloclawek, sur la Vistule, ma mère se sentait presque comme jadis Hoffmann, non loin de là, à Plock : en exil. La Pologne lui était décidément étrangère. Comme Irina Serguéievna rêve de Moscou dans Les Trois Sœurs de Tchekhov, ma mère rêvait d'une métropole qui symbolisait à ses yeux bonheur et progrès, et où vivaient déjà son père âgé, ses sœurs, quatre de ses frères et quelques-unes de ses amies d'école : elle rêvait d'aller vivre à Berlin.
En attendant il fallait se contenter de Wloclawek, cette ville industrielle en expansion, qui fut russe jusqu'en 1918, donc jusqu'à la restauration de l'Etat polonais. La frontière germano-russe était proche. Dans les années vingt, Wloclawek comptait 60 000 habitants, dont environ un quart de Juifs. Nombreux étaient ceux qui appréciaient la culture allemande. Ils se rendaient de temps en temps à Berlin ou à Vienne, en particulier quand il s'agissait de consulter un ponte de la médecine ou de subir une opération. Dans leurs bibliothèques, à côté des œuvres des grands écrivains polonais, on trouvait souvent aussi les classiques allemands. Et la plupart de ces Juifs cultivés lisaient les journaux allemands. Chez nous, on était abonné au Berliner Tageblatt.
Il y avait dans la ville quatre églises catholiques, un temple protestant, deux synagogues, plusieurs usines - dont la plus ancienne est la plus grande papeterie de Pologne - et trois cinémas, mais pas de théâtre ni d'orchestre. Le principal monument de Wloclawek était et demeure la cathédrale gothique du xive siècle, où l'on peut admirer un sarcophage de Veit Stoss. Non loin de là, le séminaire eut en 1489-1491 un pensionnaire originaire de Thorn qui s'appelait Nicolas Copernic.
Je suis né à Wloclawek le 2 juin 1920. Le prénom de Marcel qui me fut donné ne m'a jamais intrigué, mais j'ai découvert tardivement qu'il n'était pas le fruit du hasard. A ma sœur, de treize ans mon aînée, ma mère avait donné - car mon père ne s'occupait pas de ce genre de choses - le prénom de Gerda, sans soupçonner ce qu'elle faisait là. Car Gerda passait en Pologne pour un prénom typiquement allemand. Or il y avait dans ce pays une longue tradition de germanophobie, remontant au moins jusqu'aux chevaliers teutoniques. La Première Guerre mondiale et la suite n'arrangèrent rien. Ma sœur, à l'école, se faisait souvent tarabuster à cause de son prénom, sans qu'on sût trop si c'était par antisémitisme ou par germanophobie.
Mon frère, qui avait neuf ans de plus que moi, s'en tirait un peu mieux. A lui aussi ma mère, décidément un peu loin des réalités, avait donné un prénom nettement allemand, Herbert, mais aussi un second prénom fort répandu chez les Juifs depuis plus de deux millénaires : Alexandre. La tradition veut en effet qu'Alexandre le Grand ait bien traité les Juifs et leur ait concédé toutes sortes de privilèges. De son vivant déjà, les Juifs auraient donc souvent donné son nom à leurs fils. Du reste, mon propre fils se prénomme Andrew Alexander, ce qui à vrai dire n'a rien à voir avec le roi de Macédoine, mais avec la coutume juive consistant à honorer la mémoire des ancêtres en donnant leur prénom aux enfants. C'est ainsi que la fille de mon fils s'appelle Carla Helen Emily, d'après les prénoms de ses grands-mères mortes à Treblinka.
Je reçus donc ce prénom de Marcel, qui n'était alors guère usuel en Pologne. J'ai appris voilà quelques années seulement que le 2 juin, jour de ma naissance, l'Eglise catholique fête un saint Marcellus, prêtre romain et martyr sous Dioclétien. Mes parents ne savaient sûrement rien de ce saint, et sans doute ce prénom leur fut-il suggéré par quelque bonne ou nurse catholique. Quoi qu'il en soit, je n'eus jamais à m'en plaindre, au contraire : car à la différence de ma sœur Gerda, mon prénom ne m'a jamais valu d'ennuis.
S'il m'est arrivé d'essuyer des moqueries dans ma petite enfance, c'est pour une raison anodine, mais que je n'ai jamais oubliée. J'avais cinq ou six ans lorsque ma mère, à l'occasion d'une brève visite dans sa famille à Berlin, vit dans un grand magasin des vêtements d'enfant portant l'inscription « Je suis gentil ». Trouvant cela amusant et ne songeant pas aux conséquences possibles - toujours son rapport à la réalité ! - , elle fit broder cette inscription en polonais sur mes chemises et mes tabliers. Cela ne tarda pas à me valoir, de la part des autres enfants, des railleries auxquelles je réagis avec fureur et défi, soucieux de prouver à grands cris et à grands coups que j'étais tout sauf gentil. Cela me valut le surnom de « Bolchevique ». C'est peut-être là qu'est née cette propension au défi que j'ai eue toute ma vie.
Jugeant que j'avais l'âge requis, mon père survint un beau jour en compagnie d'un barbu qui avait des boucles qui lui pendaient des tempes et qui était vêtu d'un caftan, ce court manteau noir que portent habituellement les Juifs religieux. Cet homme peu bavard qui me parut inquiétant allait, m'expliqua mon père, m'enseigner l'hébreu. Mais ses explications s'arrêtèrent là, car ma mère avait surgi et déclara, péremptoire, que pour le moment j'étais encore trop petit. Le professeur, déçu, apprit que son enseignement serait envisagé plus tard, et on le raccompagna. Mon père ne fit pas mine de protester. Ce fut sa première tentative pour intervenir dans mon éducation, et ce fut aussi la dernière.
Jamais ma mère ne m'a expliqué pourquoi elle ne voulait pas m'élever dans l'esprit de la religion juive. Lorsqu'il fut temps de m'envoyer à l'école, elle décida qu'à la différence de mes frère et sœur j'irais à l'école allemande et protestante. Etait-ce une manière de contester le judaïsme ? Non, pas forcément. Elle voulait seulement que mon éducation se fasse en langue allemande.
Une difficulté surgit alors : j'en savais trop et trop peu. En effet une nurse s'était amusée, incidemment et sans trop de peine, à m'apprendre à lire. J'appris très vite, seulement personne ne me montra comment écrire les lettres. Une vieille machine à écrire traînait dans notre appartement, et je n'eus guère de mal à poser un à un des caractères sur le papier. Bientôt je fus en mesure d'écrire une courte lettre à ma sœur, qui faisait ses études à Varsovie.
Donc, ma mère m'amena à l'école allemande. Au directeur, un homme particulièrement sévère qui, si je suis bien informé, fut exécuté par les Polonais comme espion allemand dans les premiers jours de la Deuxième Guerre mondiale, elle expliqua ma situation, à son avis peu banale. Apparemment ce n'était pas la première fois que ce directeur était confronté à un tel problème, et il me mit aussitôt à l'épreuve : je lus, vite et correctement. L'affaire n'était pas réglée pour autant. Non sans humour, le pédagogue déclara qu'il fallait décider tout de suite : « Ou bien nous le mettons en première section et il va s'ennuyer en lecture ; ou bien il entre en deuxième section, mais alors il vous faut veiller à ce qu'il apprenne à écrire à la maison. » Ma mère n'hésita pas un instant : « Mettez-le en deuxième section. J'ai une fille plus grande qui l'exercera à l'écriture. Il apprendra vite. » Quand je raconte aujourd'hui cette histoire à des auteurs allemands, j'ajoute : « Et il n'a toujours pas appris. » Les grands enfants que sont souvent nos écrivains accueillent cette plaisanterie avec une joie maligne.
Ma mère n'avait pas soupçonné les conséquences de sa décision. Personne, dans la classe, ne se soucia de mon retard en écriture. En revanche, que j'aie déjà lu des livres et que sans réfléchir j'en parle parfois fièrement, voilà qui suscita la jalousie de mes petits camarades. D'emblée, je fus quelqu'un qui n'entrait pas dans le moule commun, je fus un marginal. Je pouvais difficilement me douter que cela continuerait. Dans toutes les écoles que j'ai fréquentées, toutes les institutions où j'ai travaillé, jamais je n'ai été tout à fait adapté à ce qui m'entourait.
Mais, somme toute, dans cette école primaire protestante, je ne fus pas très malheureux, d'autant que notre institutrice, une Allemande prénommée Laura, était gentille avec moi. Il y avait une raison à cela : elle empruntait à ma mère, qui les commandait à Berlin, les livres allemands récemment parus. Je me rappelle encore avec quelle impatience cette jeune femme, dont la poitrine opulente m'impressionnait, attendait un roman qui, sans être un chef-d'œuvre, faisait alors jaser toute l'Europe : A l'Ouest rien de nouveau, de Remarque.
Mes propres lectures n'avaient rien d'original : je lisais beaucoup, mais à peu près les mêmes choses que les autres enfants, simplement je les lisais nettement plus tôt. Je me souviens en particulier d'Oliver Twist de Dickens et du Robinson Crusoé de Defoe, sans doute l'un et l'autre en versions adaptées « pour la jeunesse ». Mais j'étais encore plus fasciné par un ouvrage d'un genre tout différent : un dictionnaire encyclopédique allemand en plusieurs volumes. Sans doute étaient-ce les illustrations qui me captivaient. De là date ma prédilection pour les dictionnaires de toutes sortes.
Mais les impressions qui devaient être les plus durables furent musicales. Ma sœur jouait du piano, dans notre appartement j'entendais souvent du Bach, et encore plus souvent du Chopin. En même temps, j'étais enthousiasmé par un tout autre instrument : le phonographe. Nous avions beaucoup de disques, choisis par mon père, plus musicien que ma mère. Outre des œuvres symphoniques bien connues et qui avaient été modernes dans sa jeunesse - depuis les suites du Peer Gynt de Grieg jusqu'à la Schéhérazade de Rimski-Korsakov - , il s'agissait surtout d'opéras : Aïda, Rigoletto et La Traviata, La Bohème, Tosca et Madame Butterfly, Paillasse et Cavalleria rusticana. Il y avait aussi un disque de Wagner, un seul, le récit du Graal de Lohengrin. Je ne me lassais pas de réentendre sans cesse tous ces airs, ces duos, ces ouvertures. A cette époque remontent aussi bien ma légère aversion pour Grieg et pour Rimski-Korsakov que mon amour indéfectible pour l'opéra italien, pour Verdi surtout, mais aussi pour Puccini, auquel je suis toujours fidèle.
Au printemps 1929, il se passa dans ma famille toutes sortes de choses que je percevais sans pouvoir les comprendre. Je voyais les larmes de ma mère et le désarroi de mon père, je les entendais se lamenter et se plaindre. Leur inquiétude et leur désespoir ne faisaient que croître de jour en jour. Nous étions tous menacés - l'enfant que j'étais le sentait aussi - par un malheur terrible. La catastrophe ne tarda d'ailleurs pas à se produire. Elle avait deux causes : la grande crise économique et la mentalité de mon père. C'était un homme honnête et modeste, bon et gentil. Mais il s'était malheureusement trompé en choisissant sa profession, car il avait tout sauf la bosse du commerce : il était le genre d'homme d'affaires et de chef d'entreprise dont les entreprises et les affaires ne rapportent jamais rien ou fort peu. Il aurait dû tôt ou tard se rendre à cette évidence, et se chercher une autre activité. Mais il manquait de tout esprit d'initiative. La ténacité et l'énergie n'étaient pas au nombre de ses vertus. La faiblesse et la passivité ont fâcheusement pesé sur toute son existence.
Peu après la Première Guerre mondiale, il avait fondé à Wloclawek - vraisemblablement avec l'argent de son père - une petite fabrique de matériaux de construction. Il se présentait volontiers comme « industriel ». Mais vers la fin des années vingt on construisait de moins en moins, en Pologne, et la faillite de l'entreprise devint inévitable. Cela n'avait rien d'exceptionnel pour l'époque, mais cela ne réconfortait pas ma mère, qui disait volontiers que si son mari avait fabriqué des cercueils, les gens auraient cessé de mourir.
Elle a beaucoup souffert durant cette période. Elle avait honte de sortir dans la rue, car elle redoutait les regards méprisants ou railleurs des voisins et connaissances. C'étaient sans doute des craintes excessives, d'autant que ma mère était très aimée dans la ville : on appréciait son calme et sa noblesse d'allure, qu'on attribuait au fait qu'elle était issue de l'univers culturel allemand. Mais il se peut qu'elle ait plus redouté la pitié des gens que leur mépris.
Elle n'était bien sûr pour rien dans cette catastrophe : elle n'avait aucune influence sur l'effrayante incapacité de son mari, et personne ne pouvait lui en faire reproche. Cependant une chose est sûre : avec toutes ses qualités, ma mère - ressemblant en ceci à mon père - était dénuée de tout esprit pratique. Il lui a certainement été très pénible de faire ce qu'il fallait pour parer aux pires conséquences de la faillite et sauver ainsi sa famille : trouver de l'argent. Un seule possibilité s'offrait : l'un de ses frères vivant à Berlin était un avocat particulièrement brillant et l'homme le plus riche de toute la famille. Elle dut prendre sur elle et téléphoner à ce frère, Jacob. Elle dut l'adjurer de virer télégraphiquement une somme considérable. L'aide demandée fut accordée.
Tout ce qui se déroulait là autour de moi, je ne pouvais naturellement pas, à neuf ans, le comprendre. Néanmoins je le ressentais : on pleurait trop chez nous, y compris en ma présence, pour que la catastrophe familiale puisse m'échapper. Lamentable et pitoyable à la fois, l'échec de mon père jeta une ombre sinistre qui n'assombrit pas seulement ma jeunesse. Cela tint moins à la chute elle-même qu'à ses conséquences économiques : adolescent, je vis très précisément comment mes parents dépendaient de ceux qui les aidaient. La crainte de subir un jour une dépendance aussi humiliante a influé des années durant sur mainte décision que j'ai eu à prendre.
Mais à l'époque cette catastrophe provoqua un changement des plus favorables pour moi. Car dans ce contexte dramatique, c'est le vieux rêve de ma mère qui se réalisa inopinément : comme un avenir était inimaginable sur place pour notre famille, il fut décidé d'aller s'installer à Berlin, et l'on s'y prépara. Mes parents espéraient pouvoir commencer là-bas une nouvelle vie, même si - comme l'avenir devait le montrer - ils n'avaient aucune idée concrète de l'activité professionnelle que pourrait exercer mon père. Je fus envoyé le premier à Berlin rejoindre la famille du riche oncle Jacob, qui avait trois enfants à peu près de mon âge, et avec qui je passerais l'été à Westerland, dans l'île de Sylt.
Avant de partir il me fallait absolument, estimait ma mère, prendre congé de mon institutrice. Je ne sais plus de quoi ces dames parlèrent à cette occasion, sans doute du livre de Remarque. Mais je n'ai jamais oublié le mot que me dit l'institutrice, en guise de viatique. Car Mlle Laura à l'opulente poitrine tourna son regard vers le lointain et prononça gravement cette phrase solennelle : « Tu pars, mon fils, pour le pays de la culture. » Je ne compris certes pas de quoi il retournait, mais je remarquai que ma mère approuvait de la tête.
Le lendemain, j'étais assis dans le train de Berlin, sous la garde d'un ami de mes parents qui partait aussi vers l'Ouest. Je n'avais aucune peur de ce qui m'attendait dans cette ville inconnue, ni de ces parents que je ne connaissais pas du tout. Insouciance enfantine ou manque d'imagination ? Je soupçonne qu'il s'y ajoutait autre chose. Cette ville dont je m'approchais là avec impatience, j'en avais beaucoup entendu parler : on m'avait dit que des trains y roulaient sous la terre ou au-dessus des immeubles, on m'avait raconté que des autobus y avaient des banquettes sur le toit, qu'il y avait là-bas des escaliers qui bougeaient tout seuls sans jamais s'arrêter, de sorte qu'il suffisait de poser le pied dessus pour arriver en bas ou en haut.
Le trajet était long, il faudrait attendre le soir pour parvenir dans ce monde féerique que m'avaient dépeint mes parents, dans ce pays de rêve qu'ils m'avaient promis. J'attendais la fin du voyage avec une curiosité qui balayait toute hésitation et toute crainte. C'est avec une excitation fiévreuse que je songeais au prodige qui m'attendait : Berlin.



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