Marcel
Reich-Ranicki
Ma vie
traduit de l'allemand par Bernard
Lortholary et Jeanne Etoré
autobiographie
Marcel Reich-Ranicki, né en 1920
à Wlocawek-sur-la-Vistule (Pologne), a
grandi à Berlin. Critique
littéraire de l'hebdomadaire Die
Zeit de 1960 à 1973, il dirigea de
1973 à 1988 la rubrique
"littérature et vie littéraire" du
Frankfurter Allgemeine Zeitung. Docteur
honoris causa des universités
d'Uppsala, Augsbourg, Bamberg et Dusseldorf,
Reich-Ranicki présente depuis 1988 une
célèbre émission
littéraire sur la deuxième
chaîne littéraire allemande. Il est
l'auteur d'une dizaine d'essais sur la
littérature allemande. Ma Vie est
sa première uvre traduite en
France.
En fait, vous êtes quoi ?
'était
en 1958, fin octobre, lors d'une session du Groupe
47 dans un village de l'Allgäu. Je ne
connaissais pas grand monde, dans ce rassemblement
d'écrivains, et cela n'avait rien
d'étonnant, puisque cela ne faisait que
trois mois que je vivais à nouveau dans le
pays d'où les pouvoirs publics allemands
m'avaient déporté en 1938. En tout
cas, je me sentais isolé dans cette
assemblée, aussi ne fus-je pas
mécontent, pendant la pause de midi, qu'un
jeune auteur allemand avec qui je m'étais
entretenu à Varsovie au printemps
précédent vienne me parler. Je ne
pouvais pas savoir que dès le lendemain le
Groupe 47 lui décernerait un prix qui
marquerait le début de son ascension
fulgurante vers une gloire mondiale.
Ce robuste jeune homme, avec une assurance un peu
cavalière, engagea donc la conversation et,
lorsque nous eûmes échangé
quelques phrases, m'assena brusquement une question
simple. Personne, depuis que je vivais à
nouveau en Allemagne, ne me l'avait posée de
manière aussi directe et sans gêne. Ce
Günter Grass, originaire de Dantzig,
s'enquérait en effet en ces termes : «
En fait, vous êtes quoi ? Polonais, allemand,
ou bien quoi ? » Cet « ou bien quoi
» laissant place à une troisième
possibilité, je rétorquai : « Je
suis à demi polonais, à demi
allemand, et complètement juif. » Grass
parut surpris, mais manifestement il était
satisfait, voire ravi : « N'ajoutez rien, vous
ne pourriez que gâcher ce bon mot. »
Moi-même je trouvai ma réplique
spontanée tout à fait jolie, mais
justement : jolie, sans plus. Car cette formule
arithmétique était aussi amusante que
mensongère : rien de tout cela
n'était vrai. Jamais je n'ai
été à moitié polonais,
jamais à moitié allemand ; et jamais
je ne le deviendrais, je n'avais aucun doute
là-dessus. Et jamais de ma vie je n'ai
été complètement juif, je ne
le suis pas aujourd'hui non plus.
Lorsque en 1994 on m'a demandé de
participer, aux Kammerspiele de Munich, à
une série de conférences où
chaque intervenant devait « Parler de son pays
», j'acceptai et me retrouvai, encore que de
mon plein gré, dans une situation
étrange et délicate : je dus
commencer par l'aveu que je ne possédais pas
le sujet imposé. Je n'ai pas de pays dont je
puisse dire que c'est le mien, pas de petite patrie
ni de grande. Mais je ne suis pas non plus et n'ai
jamais été un apatride sans feu ni
lieu. Comment faut-il l'entendre ?
Mes parents ne se faisaient pas le moindre souci
sur leur identité. Je suis tout à
fait persuadé qu'ils n'ont jamais
réfléchi au problème, que rien
ne les y a jamais obligés. Mon père,
David Reich, était né à Plock,
une jolie ville polonaise sur la Vistule, au
nord-ouest de Varsovie. Au début du
xixe siècle, quand Plock
était prussienne et constituait le centre
d'une province appelée alors
Nouvelle-Prusse-Orientale, un jeune administrateur
civil y était en poste, un juriste aux dons
multiples et remarquables. Il s'appelait E.T.A.
Hoffmann. Peu auparavant, il avait
été assesseur dans une
localité sensiblement plus grande et plus
intéressante : la ville de Posen,
aujourd'hui Poznan. Mais les caricatures dont il
s'était rendu coupable avaient à ce
point mécontenté ses
supérieurs qu'il avait fait l'objet d'une
mutation disciplinaire : on l'avait proprement
exilé à Plock.
Sur mes ancêtres paternels, je ne sais
à peu près rien, mais c'est de ma
faute, car mon père m'aurait
là-dessus éclairé volontiers
et en détail si j'avais manifesté la
moindre curiosité. Je sais seulement que son
père était un commerçant
prospère, propriétaire à Plock
d'un bel immeuble locatif. Il n'avait pas
lésiné sur l'éducation de ses
enfants. Une sur de mon père devint
dentiste, une autre étudia le chant au
conservatoire de Varsovie. Elle voulait faire
carrière dans l'opéra et n'y parvint
guère - malgré tout, elle avait
chanté Madame Butterfly à
Lodz. Lorsqu'elle se maria peu de temps
après, ses parents, fiers de ses
succès artistiques, firent broder des
papillons sur les draps de son trousseau.
Mon père était également
doué pour la musique, il joua du violon dans
sa jeunesse, mais il avait dû y renoncer
assez vite, car de mon temps l'instrument ne
quittait plus le haut de l'armoire. Comme il
était destiné au négoce, ses
parents l'envoyèrent en Suisse, où il
s'inscrivit à une grande école de
commerce ; mais il abandonna bientôt ses
études et rentra à la maison.
C'était déjà l'être
velléitaire qu'il est resté toute sa
vie. Il épousa en 1906 ma mère,
Helene Auerbach, fille d'un rabbin pauvre. Pour la
noce, qui eut lieu dans un hôtel de Poznan,
on entonna le chant nuptial de Lohengrin,
puis la marche nuptiale du Songe d'une nuit
d'été de Mendelssohn. Cela
n'avait rien d'exceptionnel chez les Juifs de
Pologne, du moins les Juifs cultivés,
c'était même rituel. Comme de coutume
aussi, le jeune couple fit son voyage de noces en
Allemagne, à Dresde surtout, et à Bad
Kudowa.
Si Günter Grass ou quelqu'un d'autre avait
demandé à mon père ce qu'il
était, il aurait été
stupéfait, et il aurait dit que, bien
sûr, il était juif et rien d'autre. Et
ma mère aurait certainement eu la même
réponse. Elle avait grandi en Allemagne, en
Prusse, plus précisément dans la
région frontalière entre la
Silésie et la province de Posen. C'est son
mariage qui l'avait amenée en Pologne.
Ses ancêtres paternels étaient tous
rabbins, depuis des siècles. Sur certains
d'entre eux, on apprend beaucoup de choses dans les
grandes encyclopédies juives, car ils
étaient auteurs d'ouvrages scientifiques
manifestement très estimés en leur
temps. Ils s'occupaient moins de questions
théologiques que de questions juridiques, ce
qui était courant chez les Juifs. Autrefois
les rabbins n'avaient pas seulement une fonction de
prêtre et d'enseignant, mais aussi de
juge.
Bien que sur les cinq frères de ma
mère seul l'aîné fût
devenu rabbin - à Elbing, puis à
Göttingen et enfin, jusqu'à ce qu'il
émigre juste avant la Deuxième Guerre
mondiale, à Stuttgart - , on peut pourtant
dire qu'ils ont tous cultivé la tradition
familiale, tout en étant
émancipés et assimilés. Car
trois d'entre eux sont devenus avocats et le
quatrième agent en brevets. A l'exception de
l'aîné, la religion leur était
devenue quasi indifférente.
Et ma mère ? Elle non plus ne voulait pas
entendre parler de religion, elle ne
s'intéressait guère à tout ce
qui était juif. En dépit de ses
origines ? Non, sans doute plutôt à
cause de ces origines mêmes. Je crois qu'en
tournant résolument le dos à
l'univers spirituel de sa jeunesse, elle protestait
en silence et en douceur contre l'éducation
archaïque qu'elle avait subie. La Pologne ne
l'intéressait pas non plus. Quand je lui
souhaitais son anniversaire le 28 août, elle
me demandait immanquablement si je savais qui
était né le même jour. Que son
anniversaire tombât le même jour que
celui de Goethe était pour elle un symbole.
Lors de nos conversations, elle aimait citer les
classiques allemands, du moins ceux qu'on abordait
alors dans l'enseignement, à savoir Goethe,
Schiller, Heine et Uhland.
Mon père, en revanche, restait très
proche du judaïsme. Croyait-il en Dieu ? Je
l'ignore, on ne parlait pas de cela. Mais
vraisemblablement l'existence de Dieu allait pour
lui de soi, comme l'air qu'on respire. Aux grandes
fêtes et le samedi, il allait à la
synagogue, y compris plus tard, quand nous avons
vécu à Berlin. Mais ce n'était
pas nécessairement un acte religieux. Pour
les Juifs, la synagogue n'est pas seulement un
temple, mais aussi un lieu social. On s'y retrouve
pour parler peut-être ensemble à Dieu,
mais aussi pour parler à des amis et
à des semblables. Bref : la synagogue joue
aussi le rôle d'un club.
Si la vie de mon père n'a pas
été marquée par la religion,
elle l'a été par la tradition.
Très tôt, comme beaucoup de Juifs
polonais de sa génération, il fut
impressionné par le sionisme. Il racontait
fièrement qu'il avait participé au
troisième congrès mondial sioniste,
à Bâle. Mais cela remontait à
1905. Jamais je n'ai entendu parler d'un engagement
ultérieur de sa part, ni dans le sionisme ni
dans quelque organisation que ce soit. L'occasion
ne s'est sans doute pas présentée.
Mon père n'était pas très
entreprenant.
A la différence de mon père, qui
parlait polonais, russe, yiddish et, bien
sûr, comme à peu près tous les
Juifs cultivés de Pologne, allemand, ma
mère n'était pas douée pour
les langues. Jusqu'à la fin de sa vie,
jusqu'au jour où elle fut gazée
à Treblinka, elle a parlé un bel
allemand, parfaitement pur, mais son polonais
était pauvre et fautif, bien qu'elle
eût vécu des dizaines d'années
dans le pays. Elle ne savait pas le yiddish et,
quand elle essayait de le parler - par exemple pour
faire son marché à Varsovie - , les
marchands souriaient avec indulgence et disaient :
« Madame vient d'Allemagne. »
Dans la ville où mes parents
s'étaient fixés, Wloclawek, sur la
Vistule, ma mère se sentait presque comme
jadis Hoffmann, non loin de là, à
Plock : en exil. La Pologne lui était
décidément étrangère.
Comme Irina Serguéievna rêve de Moscou
dans Les Trois Surs de Tchekhov, ma
mère rêvait d'une métropole qui
symbolisait à ses yeux bonheur et
progrès, et où vivaient
déjà son père
âgé, ses surs, quatre de ses
frères et quelques-unes de ses amies
d'école : elle rêvait d'aller vivre
à Berlin.
En attendant il fallait se contenter de Wloclawek,
cette ville industrielle en expansion, qui fut
russe jusqu'en 1918, donc jusqu'à la
restauration de l'Etat polonais. La
frontière germano-russe était proche.
Dans les années vingt, Wloclawek comptait 60
000 habitants, dont environ un quart de Juifs.
Nombreux étaient ceux qui
appréciaient la culture allemande. Ils se
rendaient de temps en temps à Berlin ou
à Vienne, en particulier quand il s'agissait
de consulter un ponte de la médecine ou de
subir une opération. Dans leurs
bibliothèques, à côté
des uvres des grands écrivains
polonais, on trouvait souvent aussi les classiques
allemands. Et la plupart de ces Juifs
cultivés lisaient les journaux allemands.
Chez nous, on était abonné au
Berliner Tageblatt.
Il y avait dans la ville quatre églises
catholiques, un temple protestant, deux synagogues,
plusieurs usines - dont la plus ancienne est la
plus grande papeterie de Pologne - et trois
cinémas, mais pas de théâtre ni
d'orchestre. Le principal monument de Wloclawek
était et demeure la cathédrale
gothique du xive siècle,
où l'on peut admirer un sarcophage de Veit
Stoss. Non loin de là, le séminaire
eut en 1489-1491 un pensionnaire originaire de
Thorn qui s'appelait Nicolas Copernic.
Je suis né à Wloclawek le 2 juin
1920. Le prénom de Marcel qui me fut
donné ne m'a jamais intrigué, mais
j'ai découvert tardivement qu'il
n'était pas le fruit du hasard. A ma
sur, de treize ans mon aînée, ma
mère avait donné - car mon
père ne s'occupait pas de ce genre de choses
- le prénom de Gerda, sans soupçonner
ce qu'elle faisait là. Car Gerda passait en
Pologne pour un prénom typiquement allemand.
Or il y avait dans ce pays une longue tradition de
germanophobie, remontant au moins jusqu'aux
chevaliers teutoniques. La Première Guerre
mondiale et la suite n'arrangèrent rien. Ma
sur, à l'école, se faisait
souvent tarabuster à cause de son
prénom, sans qu'on sût trop si
c'était par antisémitisme ou par
germanophobie.
Mon frère, qui avait neuf ans de plus que
moi, s'en tirait un peu mieux. A lui aussi ma
mère, décidément un peu loin
des réalités, avait donné un
prénom nettement allemand, Herbert, mais
aussi un second prénom fort répandu
chez les Juifs depuis plus de deux
millénaires : Alexandre. La tradition veut
en effet qu'Alexandre le Grand ait bien
traité les Juifs et leur ait
concédé toutes sortes de
privilèges. De son vivant
déjà, les Juifs auraient donc souvent
donné son nom à leurs fils. Du reste,
mon propre fils se prénomme Andrew
Alexander, ce qui à vrai dire n'a rien
à voir avec le roi de Macédoine, mais
avec la coutume juive consistant à honorer
la mémoire des ancêtres en donnant
leur prénom aux enfants. C'est ainsi que la
fille de mon fils s'appelle Carla Helen Emily,
d'après les prénoms de ses
grands-mères mortes à Treblinka.
Je reçus donc ce prénom de Marcel,
qui n'était alors guère usuel en
Pologne. J'ai appris voilà quelques
années seulement que le 2 juin, jour de ma
naissance, l'Eglise catholique fête un saint
Marcellus, prêtre romain et martyr sous
Dioclétien. Mes parents ne savaient
sûrement rien de ce saint, et sans doute ce
prénom leur fut-il suggéré par
quelque bonne ou nurse catholique. Quoi qu'il en
soit, je n'eus jamais à m'en plaindre, au
contraire : car à la différence de ma
sur Gerda, mon prénom ne m'a jamais
valu d'ennuis.
S'il m'est arrivé d'essuyer des moqueries
dans ma petite enfance, c'est pour une raison
anodine, mais que je n'ai jamais oubliée.
J'avais cinq ou six ans lorsque ma mère,
à l'occasion d'une brève visite dans
sa famille à Berlin, vit dans un grand
magasin des vêtements d'enfant portant
l'inscription « Je suis gentil ».
Trouvant cela amusant et ne songeant pas aux
conséquences possibles - toujours son
rapport à la réalité ! - ,
elle fit broder cette inscription en polonais sur
mes chemises et mes tabliers. Cela ne tarda pas
à me valoir, de la part des autres enfants,
des railleries auxquelles je réagis avec
fureur et défi, soucieux de prouver à
grands cris et à grands coups que
j'étais tout sauf gentil. Cela me valut le
surnom de « Bolchevique ». C'est
peut-être là qu'est née cette
propension au défi que j'ai eue toute ma
vie.
Jugeant que j'avais l'âge requis, mon
père survint un beau jour en compagnie d'un
barbu qui avait des boucles qui lui pendaient des
tempes et qui était vêtu d'un caftan,
ce court manteau noir que portent habituellement
les Juifs religieux. Cet homme peu bavard qui me
parut inquiétant allait, m'expliqua mon
père, m'enseigner l'hébreu. Mais ses
explications s'arrêtèrent là,
car ma mère avait surgi et déclara,
péremptoire, que pour le moment
j'étais encore trop petit. Le professeur,
déçu, apprit que son enseignement
serait envisagé plus tard, et on le
raccompagna. Mon père ne fit pas mine de
protester. Ce fut sa première tentative pour
intervenir dans mon éducation, et ce fut
aussi la dernière.
Jamais ma mère ne m'a expliqué
pourquoi elle ne voulait pas m'élever dans
l'esprit de la religion juive. Lorsqu'il fut temps
de m'envoyer à l'école, elle
décida qu'à la différence de
mes frère et sur j'irais à
l'école allemande et protestante. Etait-ce
une manière de contester le judaïsme ?
Non, pas forcément. Elle voulait seulement
que mon éducation se fasse en langue
allemande.
Une difficulté surgit alors : j'en savais
trop et trop peu. En effet une nurse s'était
amusée, incidemment et sans trop de peine,
à m'apprendre à lire. J'appris
très vite, seulement personne ne me montra
comment écrire les lettres. Une vieille
machine à écrire traînait dans
notre appartement, et je n'eus guère de mal
à poser un à un des caractères
sur le papier. Bientôt je fus en mesure
d'écrire une courte lettre à ma
sur, qui faisait ses études à
Varsovie.
Donc, ma mère m'amena à
l'école allemande. Au directeur, un homme
particulièrement sévère qui,
si je suis bien informé, fut
exécuté par les Polonais comme espion
allemand dans les premiers jours de la
Deuxième Guerre mondiale, elle expliqua ma
situation, à son avis peu banale.
Apparemment ce n'était pas la
première fois que ce directeur était
confronté à un tel problème,
et il me mit aussitôt à
l'épreuve : je lus, vite et correctement.
L'affaire n'était pas réglée
pour autant. Non sans humour, le pédagogue
déclara qu'il fallait décider tout de
suite : « Ou bien nous le mettons en
première section et il va s'ennuyer en
lecture ; ou bien il entre en deuxième
section, mais alors il vous faut veiller à
ce qu'il apprenne à écrire à
la maison. » Ma mère n'hésita
pas un instant : « Mettez-le en
deuxième section. J'ai une fille plus grande
qui l'exercera à l'écriture. Il
apprendra vite. » Quand je raconte aujourd'hui
cette histoire à des auteurs allemands,
j'ajoute : « Et il n'a toujours pas appris.
» Les grands enfants que sont souvent nos
écrivains accueillent cette plaisanterie
avec une joie maligne.
Ma mère n'avait pas soupçonné
les conséquences de sa décision.
Personne, dans la classe, ne se soucia de mon
retard en écriture. En revanche, que j'aie
déjà lu des livres et que sans
réfléchir j'en parle parfois
fièrement, voilà qui suscita la
jalousie de mes petits camarades. D'emblée,
je fus quelqu'un qui n'entrait pas dans le moule
commun, je fus un marginal. Je pouvais
difficilement me douter que cela continuerait. Dans
toutes les écoles que j'ai
fréquentées, toutes les institutions
où j'ai travaillé, jamais je n'ai
été tout à fait adapté
à ce qui m'entourait.
Mais, somme toute, dans cette école primaire
protestante, je ne fus pas très malheureux,
d'autant que notre institutrice, une Allemande
prénommée Laura, était
gentille avec moi. Il y avait une raison à
cela : elle empruntait à ma mère, qui
les commandait à Berlin, les livres
allemands récemment parus. Je me rappelle
encore avec quelle impatience cette jeune femme,
dont la poitrine opulente m'impressionnait,
attendait un roman qui, sans être un
chef-d'uvre, faisait alors jaser toute
l'Europe : A l'Ouest rien de nouveau, de
Remarque.
Mes propres lectures n'avaient rien d'original : je
lisais beaucoup, mais à peu près les
mêmes choses que les autres enfants,
simplement je les lisais nettement plus tôt.
Je me souviens en particulier d'Oliver Twist
de Dickens et du Robinson Crusoé
de Defoe, sans doute l'un et l'autre en
versions adaptées « pour la jeunesse
». Mais j'étais encore plus
fasciné par un ouvrage d'un genre tout
différent : un dictionnaire
encyclopédique allemand en plusieurs
volumes. Sans doute étaient-ce les
illustrations qui me captivaient. De là date
ma prédilection pour les dictionnaires de
toutes sortes.
Mais les impressions qui devaient être les
plus durables furent musicales. Ma sur jouait
du piano, dans notre appartement j'entendais
souvent du Bach, et encore plus souvent du Chopin.
En même temps, j'étais
enthousiasmé par un tout autre instrument :
le phonographe. Nous avions beaucoup de disques,
choisis par mon père, plus musicien que ma
mère. Outre des uvres symphoniques
bien connues et qui avaient été
modernes dans sa jeunesse - depuis les suites du
Peer Gynt de Grieg jusqu'à la
Schéhérazade de
Rimski-Korsakov - , il s'agissait surtout
d'opéras : Aïda, Rigoletto et
La Traviata, La Bohème, Tosca et
Madame Butterfly, Paillasse et Cavalleria
rusticana. Il y avait aussi un disque de
Wagner, un seul, le récit du Graal de
Lohengrin. Je ne me lassais pas de
réentendre sans cesse tous ces airs, ces
duos, ces ouvertures. A cette époque
remontent aussi bien ma légère
aversion pour Grieg et pour Rimski-Korsakov que mon
amour indéfectible pour l'opéra
italien, pour Verdi surtout, mais aussi pour
Puccini, auquel je suis toujours fidèle.
Au printemps 1929, il se passa dans ma famille
toutes sortes de choses que je percevais sans
pouvoir les comprendre. Je voyais les larmes de ma
mère et le désarroi de mon
père, je les entendais se lamenter et se
plaindre. Leur inquiétude et leur
désespoir ne faisaient que croître de
jour en jour. Nous étions tous
menacés - l'enfant que j'étais le
sentait aussi - par un malheur terrible. La
catastrophe ne tarda d'ailleurs pas à se
produire. Elle avait deux causes : la grande crise
économique et la mentalité de mon
père. C'était un homme honnête
et modeste, bon et gentil. Mais il s'était
malheureusement trompé en choisissant sa
profession, car il avait tout sauf la bosse du
commerce : il était le genre d'homme
d'affaires et de chef d'entreprise dont les
entreprises et les affaires ne rapportent jamais
rien ou fort peu. Il aurait dû tôt ou
tard se rendre à cette évidence, et
se chercher une autre activité. Mais il
manquait de tout esprit d'initiative. La
ténacité et l'énergie
n'étaient pas au nombre de ses vertus. La
faiblesse et la passivité ont
fâcheusement pesé sur toute son
existence.
Peu après la Première Guerre
mondiale, il avait fondé à Wloclawek
- vraisemblablement avec l'argent de son
père - une petite fabrique de
matériaux de construction. Il se
présentait volontiers comme «
industriel ». Mais vers la fin des
années vingt on construisait de moins en
moins, en Pologne, et la faillite de l'entreprise
devint inévitable. Cela n'avait rien
d'exceptionnel pour l'époque, mais cela ne
réconfortait pas ma mère, qui disait
volontiers que si son mari avait fabriqué
des cercueils, les gens auraient cessé de
mourir.
Elle a beaucoup souffert durant cette
période. Elle avait honte de sortir dans la
rue, car elle redoutait les regards
méprisants ou railleurs des voisins et
connaissances. C'étaient sans doute des
craintes excessives, d'autant que ma mère
était très aimée dans la ville
: on appréciait son calme et sa noblesse
d'allure, qu'on attribuait au fait qu'elle
était issue de l'univers culturel allemand.
Mais il se peut qu'elle ait plus redouté la
pitié des gens que leur mépris.
Elle n'était bien sûr pour rien dans
cette catastrophe : elle n'avait aucune influence
sur l'effrayante incapacité de son mari, et
personne ne pouvait lui en faire reproche.
Cependant une chose est sûre : avec toutes
ses qualités, ma mère - ressemblant
en ceci à mon père - était
dénuée de tout esprit pratique. Il
lui a certainement été très
pénible de faire ce qu'il fallait pour parer
aux pires conséquences de la faillite et
sauver ainsi sa famille : trouver de l'argent. Un
seule possibilité s'offrait : l'un de ses
frères vivant à Berlin était
un avocat particulièrement brillant et
l'homme le plus riche de toute la famille. Elle dut
prendre sur elle et téléphoner
à ce frère, Jacob. Elle dut l'adjurer
de virer télégraphiquement une somme
considérable. L'aide demandée fut
accordée.
Tout ce qui se déroulait là autour de
moi, je ne pouvais naturellement pas, à neuf
ans, le comprendre. Néanmoins je le
ressentais : on pleurait trop chez nous, y compris
en ma présence, pour que la catastrophe
familiale puisse m'échapper. Lamentable et
pitoyable à la fois, l'échec de mon
père jeta une ombre sinistre qui n'assombrit
pas seulement ma jeunesse. Cela tint moins à
la chute elle-même qu'à ses
conséquences économiques :
adolescent, je vis très
précisément comment mes parents
dépendaient de ceux qui les aidaient. La
crainte de subir un jour une dépendance
aussi humiliante a influé des années
durant sur mainte décision que j'ai eu
à prendre.
Mais à l'époque cette catastrophe
provoqua un changement des plus favorables pour
moi. Car dans ce contexte dramatique, c'est le
vieux rêve de ma mère qui se
réalisa inopinément : comme un avenir
était inimaginable sur place pour notre
famille, il fut décidé d'aller
s'installer à Berlin, et l'on s'y
prépara. Mes parents espéraient
pouvoir commencer là-bas une nouvelle vie,
même si - comme l'avenir devait le montrer -
ils n'avaient aucune idée concrète de
l'activité professionnelle que pourrait
exercer mon père. Je fus envoyé le
premier à Berlin rejoindre la famille du
riche oncle Jacob, qui avait trois enfants à
peu près de mon âge, et avec qui je
passerais l'été à Westerland,
dans l'île de Sylt.
Avant de partir il me fallait absolument, estimait
ma mère, prendre congé de mon
institutrice. Je ne sais plus de quoi ces dames
parlèrent à cette occasion, sans
doute du livre de Remarque. Mais je n'ai jamais
oublié le mot que me dit l'institutrice, en
guise de viatique. Car Mlle Laura à
l'opulente poitrine tourna son regard vers le
lointain et prononça gravement cette phrase
solennelle : « Tu pars, mon fils, pour le pays
de la culture. » Je ne compris certes pas de
quoi il retournait, mais je remarquai que ma
mère approuvait de la tête.
Le lendemain, j'étais assis dans le train de
Berlin, sous la garde d'un ami de mes parents qui
partait aussi vers l'Ouest. Je n'avais aucune peur
de ce qui m'attendait dans cette ville inconnue, ni
de ces parents que je ne connaissais pas du tout.
Insouciance enfantine ou manque d'imagination ? Je
soupçonne qu'il s'y ajoutait autre chose.
Cette ville dont je m'approchais là avec
impatience, j'en avais beaucoup entendu parler : on
m'avait dit que des trains y roulaient sous la
terre ou au-dessus des immeubles, on m'avait
raconté que des autobus y avaient des
banquettes sur le toit, qu'il y avait là-bas
des escaliers qui bougeaient tout seuls sans jamais
s'arrêter, de sorte qu'il suffisait de poser
le pied dessus pour arriver en bas ou en haut.
Le trajet était long, il faudrait attendre
le soir pour parvenir dans ce monde féerique
que m'avaient dépeint mes parents, dans ce
pays de rêve qu'ils m'avaient promis.
J'attendais la fin du voyage avec une
curiosité qui balayait toute
hésitation et toute crainte. C'est avec une
excitation fiévreuse que je songeais au
prodige qui m'attendait : Berlin.
|