Premiers chapitres
Frédéric Régent
La France et ses esclaves
De la colonisation aux abolitions (1620 - 1848)


Né en 1969, Frédéric Régent est docteur en histoire de l'Université Paris I -Panthéon-Sorbonne. Auteur de différents articles sur l'expédition d'Egypte, l'esclavage et la Guadeloupe pendant la Révolution, co-auteur avec Jacques Adélaïde-Merlande et René Bélénus de La rébellion de la Guadeloupe 1801-1802 (Archives départementales de la Guadeloupe, 2002), il enseigne aujourd'hui l'histoire à l'Université des Antilles et de la Guyane. Il est l'auteur, chez Grasset en 2004, de Esclavage, métissage, liberté (La révolution française en Guadeloupe, 1789-1802), aujourd'hui reconnu comme un livre de référence.
CHAPITRE I
Choix coloniaux du roi de France, choix esclavagiste des colons français


es Portugais et les Espagnols sont les premiers à avoir exploré les côtes de l'Afrique et de l'Amérique. Le 7 juin 1494, lors du traité de Tordesillas, les souverains espagnols et portugais se partagent les terres à conquérir des continents encore inexplorés selon une ligne située sur le 47° Ouest. Les Espagnols auront toutes les possessions d'Amérique sauf le Brésil (atteint par hasard par Cabral en 1500) laissé au Portugais. De 1493 à 1514, les Espagnols occupent d'abord aux Grandes Antilles : Hispaniola (île qui comprend les Etats actuels d'Haïti et de la République dominicaine), Cuba, Porto Rico et la Jamaïque. Des colons espagnols s'y installent, y pratiquent l'exploitation minière, l'élevage et la production de tabac et de sucre. Au XVIe siècle, la quête des métaux précieux provoque la colonisation espagnole en Amérique continentale. Les Grandes Antilles servent de points de rassemblement aux galions espagnols chargés d'or et d'argent. Les Petites Antilles sont utilisées comme lieu de ravitaillement par les galions se dirigeant vers le Mexique. Les Espagnols n'ont pas laissé dans cette région d'implantations coloniales sauf à Trinidad. Bien que propriétaires de l'ensemble de la Caraïbe, ils n'ont pas les moyens matériels et humains pour assurer en permanence leur présence et leur sécurité dans les Petites Antilles. Au Brésil, les Portugais s'implantent petit à petit, car ils espèrent trouver l'Eldorado, le pays de l'or. La légende de richesses fabuleuses à découvrir parcourt l'Europe et suscite un intérêt passionné pour ces terres nouvelles.
Les rivalités politiques des grandes puissances en Europe sont la cause majeure de la contestation de l'hégémonie hispano-portugaise aux Amériques. François Ier, roi de France de 1515 à 1547, irrité d'avoir été exclu du partage de Tordesillas et adversaire du souverain espagnol, encourage les explorations maritimes. Le Florentin Jean Verazzano en 1524 et le Français Jacques Cartier en 1534, 1535-1536, 1541, reconnaissent les côtes de l'Amérique du Nord et du Saint-Laurent pour le compte du roi de France. Ces explorations ne débouchent sur aucune occupation durable. Des tentatives d'installation permanente de colons français au Brésil ou en Guyane, en 1555-1560, 1604, 1612-1615, se soldent par des échecs , tout comme les essais de colonisation en Floride en 1562, 1564-1565, 1567, 1576, 1580. Seul Champlain parvient à fonder une colonie de peuplement français durable à partir de 1608 au Canada.
La contestation de l'hégémonie hispano-portugaise (les deux royaumes ont le même souverain de 1580 à 1640) pousse les rois de France à attaquer leur commerce et leurs empires coloniaux Ces attaques se font en temps de guerre (1595-1598, 1635-1659), mais aussi en temps de paix. En effet, lors des traités du Cateau-Cambrésis en 1559 et de Vervins en 1598 entre la France et l'Espagne, il est décidé qu'au sud du tropique du Cancer et à l'ouest des Açores (lignes d'amitié), tout navire s'expose à être capturé par les Espagnols, et ce même en temps de paix. Les navigateurs français, au nom de l'égalité de traitement, s'emparent de tout navire étranger au-delà des lignes d'amitié. De ce fait, les activités corsaires françaises sont légalisées .
Les premiers établissements coloniaux français : des initiatives privées soutenues par la monarchie
Dans un tel contexte, dès la deuxième moitié du XVIe siècle, les activités d'aventuriers français, de flibustiers français qui pratiquent le commerce et la flibuste dans la mer des Antilles vont se développer . Il y a, en moyenne, une expédition française par an dans la région de 1550 à 1620. Ils échangent avec les Amérindiens Kalinas - qu'ils dénomment Caraïbes - ou les colons espagnols du textile, de l'alcool, des outils, des armes contre du tabac, du bois, des hamacs, de la vannerie, des vivres. Les Caraïbes adoptent certaines techniques des Européens : voile sur les bateaux, culture de la canne et de la banane. Ils commencent à cultiver de manière plus systématique le tabac pour le troquer contre des produits européens. Les capitaines des navires français établissent souvent des bases où certains de leurs compagnons, pendant plusieurs années, plantent des vivres, coupent des arbres précieux et récoltent du tabac . Les rapports entre ces derniers et les Caraïbes ont été dans l'ensemble plutôt pacifiques au début du XVIIe siècle. Du 19 avril 1619 au 11 février 1620, à la suite d'une expédition malheureuse de flibuste, Charles Fleury et le reste de son équipage sont contraints de rester sur leurs navires le long des côtes de la Martinique . Certains de ces Français sont bien accueillis par les Caraïbes et vivent au milieu d'eux pendant onze mois avant de quitter l'île grâce à une alliance effectuée par leur capitaine avec des flibustiers hollandais. Il est à noter que des esclaves africains vivent déjà au milieu des Caraïbes. En effet, ces derniers multiplient les expéditions contre les établissements espagnols des Grandes Antilles et capturent parfois des esclaves noirs comme en 1567, 1569, 1572, 1578, à Porto Rico. En 1605, c'est une cargaison de 200 esclaves africains qui débarque en Martinique après un naufrage. Ces esclaves noirs, ainsi que les captifs espagnols, sont utilisés comme agriculteurs. Les femmes noires ou métissées peuvent devenir les épouses des Caraïbes. A cette occasion, un premier métissage s'effectue. Avant leur première implantation durable aux Antilles, les Français ont déjà trois quarts de siècle de contacts réguliers avec les populations qui les peuplent. Ils ont ainsi pu observer l'utilisation de main-d'œuvre servile d'origine amérindienne, européenne ou africaine par les Ibériques et les Caraïbes.
En 1623-1625, le capitaine dieppois Pierre Belain d'Esnambuc pratique la flibuste et le commerce aux Petites Antilles. En 1625, il fait escale à Saint-Christophe et trouve dans l'île quelques Français déjà installés qui pratiquent la culture du tabac. L'île est déjà partiellement occupée par les Anglais depuis au moins 1623 . Esnambuc envisage de peupler Saint-Christophe et de l'exploiter. Pour cela, il lui faut des moyens financiers et le soutien de la monarchie. De retour en France, Esnambuc s'entend avec le cardinal de Richelieu qui vient d'être nommé grand maître et surintendant général de la navigation et du commerce en 1626. Il s'agit pour le cardinal d'étendre l'influence du royaume de France, de cultiver des produits exotiques, mais aussi de convertir les Amérindiens au christianisme. C'est le début d'une politique de colonisation appuyée par le pouvoir royal. Richelieu fait remettre à Esnambuc et à Urbain du Roissey, un autre capitaine de navire, une commission officielle pour établir une colonie française aux " Ant-isles " de l'Amérique. Dans cette commission, Esnambuc et ses associés " rapporteront ce qu'ils auront pris et recouvert sur les pirates et gens sans aveu, et sur ceux qui empêchent aux marchands français et alliés, la navigation du côté Sud au-delà du tropique du Cancer, et premier méridien des Açores du côté de l'Ouest ". Le 31 octobre 1626, la Compagnie de Saint-Christophe est fondée. Une compagnie est alors une association de négociants ayant reçu du pouvoir royal le monopole des relations commerciales entre la métropole et une région déterminée . Cette compagnie, comme celles qui suivront, a un objectif commercial. La compagnie a seule le droit d'approvisionner les colonies de tous les objets nécessaires tant à l'exploitation qu'à la consommation et de prendre en échange toutes les denrées récoltées et fabriquées . Elle est gérée par les associés qui y ont investi. Le Havre reçoit, pour vingt ans, le monopole de commercer avec les îles à conquérir. La charte-partie du 13 janvier 1627 lie 242 compagnons qui s'engagent corps et biens pour une durée de trois ans afin de coloniser l'île de Saint-Christophe . En février 1627, Esnambuc quitte Le Havre pour Saint-Christophe à la tête de 322 hommes. De son côté, Roissey part de Port-Louis (Lorient) à la tête de 210 hommes. Beaucoup d'entre eux meurent pendant la traversée . A leur arrivée à Saint-Christophe, l'île est partagée avec les Anglais, le 13 mai 1627. Les colons français sont mal approvisionnés par la compagnie et doivent leur survie au commerce avec les Hollandais.

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