Patrick Rambaud
Troisième chronique du règne de Nicolas Ier
Ecrivain précaire né à Paris en 1946.
Auteur officiel de trente livres. Auteur officieux du double. On
lui doit notamment, chez Grasset, une suite romanesque consacrée
à la fin de l'Empire : La Bataille (Grand prix du roman de
l'Académie française et prix Goncourt), Il neigeait,
L'Absent et Le Chat botté (2006).
Troisième chronique du règne de Nicolas Ier fait suite
aux déjà célèbres Chroniques du règne
de Nicolas Ier, qui ont été d'immenses succès
(janvier 2008 et 2009).
"Ceux
qui ont peur, la nuit, chantent, lui, il remue. Il fait rage, il
touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant
créer, il décrète."
Victor HUGO, Napoléon le Petit
Chapitre
Premier
u sortir de l'été,
Notre Gigotant Monarque gonflait ses plumes et faisait la roue.
L'an 2008 fortifiait ses appétits de pouvoir soli-taire et
il croyait étinceler aux yeux du monde entier, car il présidait
pour six mois l'Union des Royaumes européens qu'il ne se
privait point de bousculer, méprisant ces nations coagulées
par l'intérêt qui n'avaient pas la même vitalité,
les mêmes envies ni la même langue. Sans prévenir
personne ainsi qu'il s'y était habitué à domicile,
le Prince avait donc sacrifié une part de ses vacances au
cap Nègre pour courir au nom de l'Europe de Pékin
à Damas, Moscou, Tbilissi, partout jouant le Surempereur
providentiel, partout se haussant du plastron dans cette sorte d'insolence
qui a plus fait détester les tyrans que leur tyrannie.
Notre Leader Survolté avait décidé que ses
actes seraient désormais historiques, et il le seri-nait,
et il se vantait, et il le prouvait en racontant que, seul, avec
ses petits bras, il avait empêché l'armée russe
d'envahir cette Géorgie dont le gazoduc et l'oléoduc
échappaient à l'emprise du tzar ; il se prit alors
pour ce valeureux Chinois en chemisette blanche, lequel arrêta
en sautillant une colonne de blindés qui partait écrabouiller
des étudiants sur la place Tienan men, vingt ans plus tôt.
En vérité, Notre Naïf Satrape ne sauva point
la Géorgie de son terrible voisin puisque le tzar Vladimir
en annexa deux provinces, sur les con-treforts du Caucase, qu'il
transforma à perpétuité en camps militaires
: Tbilissi, la capitale, restait à portée de canon.
Les accords de paix hâtifs que Notre Prince Fébrile
avait obtenus allaient tourner au désastre pour les populations
coupées en deux par les nouvelles frontières, dessinées
par Moscou, les unes réfugiées sous des tentes, les
autres enrégimentées par l'Empire russe. Le tzar Vladi-mir
avait l'il froid et un sourire de loup ; Nico-las Ier, qu'il
avait dupé, était devenu sa risée et son jouet,
et il le traitait en privé de dourak, c'est-à-dire
de cinglé. Quant au tzarévitch Dimitri, remuant fort
de l'épaule et se dévissant le cou, il souleva une
vague de rires, lors d'un banquet à Washington, par son imitation
comique de Notre Majesté, mais les gazettes françaises
furent les plus timides pour relever cette saynète.
Rien ne devant écorner l'image sacrée de Notre Glorieux
Leader, les plumitifs préféraient rappor-ter une confidence
lâchée dans l'avion qui l'avait emmené de Moscou
à Tbilissi, autrement dit des trompeurs chez les trompés
: " J'bosse pas pour les gazettes, hein, moi j'bosse pour les
livres qu'on va écrire sur moi et sur tous mes talents. "
Nicolas Ier était un homme sans vision. Dans la société
marchande qu'il aimait tant, il figurait une marchandise, vendait
sans relâche son énergie, ses réussites imaginaires,
des exploits que les gazetiers complices ou complaisants relayaient
dans l'opinion, orchestraient, fortifiaient, disaient et redisaient
afin que cela rentrât profond dans les cervelles. Ce fut donc
en magnifiant son action à l'étranger que s'estompèrent
les effets domes-tiques d'une mauvaise finance, et que la cote de
Sa Majesté remonta un peu chez les ouvriers et les modestes,
plus faciles à berner. Lorsqu'un général vainqueur
avait droit au triomphe dans les rues de Rome, debout derrière
lui, sur son char, l'esclave qui tenait la couronne de laurier au-dessus
de sa tête bouillonnante lui murmurait : " N'oublie pas
que tu es mortel... " Hélas, rien chez nous de cette
pratique. La Cour se prosternait devant le Prince et saluait tous
ses mots comme des bons mots.
Notre Précieux Leader considérait ses courti-sans
comme les légumes de son potager, bien ali-gnés, silencieux,
calibrés, disponibles, dépendants de son vouloir,
juste faits pour la soupe. A ce pro-pos, une histoire se colportait
dans les coulisses du Château. Le Prince était à
table avec des ministres et des élus quand le maître
d'hôtel lui demanda :
- Que voudra Sa Majesté pour le déjeuner ?
- Un steak.
- Et pour les légumes, Sire ?
Le Prince passa lentement les yeux sur toute la compagnie :
- Des steaks aussi.
Notre Irascible Souverain n'avait point d'estime pour son entourage.
Il maintenait ses ministres dociles en les ficelant par des honneurs
et des charges : un bureau doré, une voiture, des valets
et des gardes, cet appareil suffisait à les faire obéir
; pas un ne bronchait. Ils servaient aussi de public, parce que
le Prince n'aimait rien tant que se sentir sur scène et applaudi,
au risque d'être perdu par la flatterie. Cette manie de se
placer au centre des affaires, à défaut des affec-tions,
nuisait sans doute à sa réflexion person-nelle, dont
il était dépourvu, et Cicéron aurait pu écrire
de lui ce qu'il avait écrit de l'orateur Dé-mosthène
: " Oui, il avait appris à parler devant les autres
mais fort peu à s'entretenir avec lui-même. "
Peu importait ce manque à Notre Immense Leader. Plutôt
que sur l'opinion d'un peuple versatile, qu'il savait engourdir
par des paroles, son pouvoir reposait d'abord sur le Parti impérial
; il l'avait construit comme une machine dont il surveillait en
personne le fonctionnement, contrô-lant tout, déléguant
fort peu. Le Prince recevait deux fois par semaine les chefs de
son Parti, qu'il multipliait ou changeait à volonté
afin qu'aucun d'eux ne s'habituât à commander seul.
Les réu-nions commençaient toujours par un éloge
du Souverain et de ses dernières actions puis chacun des
chefs recevait des instructions, des discours, des slogans fabriqués
au Château par la toute-puissante officine des Conseillers.
Quoi ? s'étran-glait Sa Majesté, le Parti impérial
a perdu en un an près de cent cinquante mille adhérents
? Il fallait recruter pour livrer aux gazettes des chiffres décents.
Il y eut alors à Royan, où le Prince avait des souvenirs
de jeunesse, ce qu'on appela un campus. Cela consistait, sous le
crachin, à montrer l'unité parfaite de chefs impériaux
qui se guet-taient et se détestaient. Les plus tendres des
partisans, embrigadés comme jeunes populaires puisqu'il fallait
caresser le peuple, reçurent une consigne du Leader Suprême
: " Allez et doublez le nombre de nos adhérents ! "
De là fut lancée une opération nommée
" Les pépites de la Nation " ; un nombreux détachement
de ces jeunes missionnaires en shetland s'en alla évangé-liser
Bobigny, Aulnay, les faubourgs de Lyon ou de Marseille ; en chemin
ils raflèrent des adoles-cents auxquels ils prêchaient
que la banlieue n'était pas réservée à
la Gauche. On ne connut pas les résultats de cette croisade
pauvrette, mais Sa Majesté elle-même dut y mettre du
sien. Elle se rendit aux chantiers de Saint-Nazaire qui gron-daient,
pour poser au milieu d'un groupe d'ouvriers choisis pour leur petite
taille, en bottes et en casque, dans une salle close à l'abri
des mécontents.
Parce que le Prince voulait tout savoir sur tous, il se croyait
tout permis. A son adresse, des gaze-tiers évoquaient souvent
Napoléon à tort, mais les deux monarques partageaient
un sens policier très affirmé. Nous savons la célèbre
mise en scène de la visite aux troupes. Napoléon s'arrête
devant un grognard et lui tire l'oreille : " Sergent Cruchot
! tu étais à Lodi et à Marengo ! " Et
chacun de s'ébahir : " Ce diable d'homme connaît
jusqu'au plus petit de ses soldats ! " Napoléon n'avait
aucune mémoire des noms, mais les officiers qui l'entouraient
lui passaient des fiches. Il y prit goût et en réclama
bientôt pour les cent millions de sujets de ses cent trente
départements : leur his-toire, leur religion, leur fortune,
leurs idées poli-tiques, leur santé. Chacun devait
avoir sa fiche. En 1807, le ministre Fouché donna des instruc-tions
aux préfets qui s'empressèrent de mentir pour présenter
leurs administrés épris du régime. Cette inquisition
sombra dans le ridicule. Avec les moyens modernes, et l'électronique
qui peut suivre chacun d'entre nous à la trace, Notre Tem-pétueux
Souverain espérait un fichier d'une am-pleur magistrale.
Alors l'affaire Edvige éclata.
Edvige n'était point un prénom de femme mais le nom
de code d'un fichier né en douce et par décret, à
la fin du mois de juin. Notre Prince n'avait rien trouvé
à y redire, ni M. le Cardinal de Guéant qui tenait
la haute main sur toutes les surveillances. Nicolas Ier imaginait
la société comme un supermarché qui espionne
ses clients avec des caméras et des vigiles, les soupçonnant
de dérober une choucroute en conserve ou deux flacons de
Canard-WC. Edvige devait répertorier les délinquants
en puissance ; notables de tous domaines dont il fallait savoir
la vie et les murs, gamins des cités qui avaient déjà
plongé la main dans le sac d'une dame, bref, ceux qui jouaient
un rôle ou risquaient de troubler l'ordre public. Ces notions
flottantes concernaient quinze millions de personnes dont il fallait
noter les opinions, les croyances, l'origine raciale, l'orientation
sexuelle, l'appartenance à un syndicat, les tracas de santé...
La vie familiale d'un industriel côtoyait celle d'un loubard
de treize ans pour des raisons et des usages différents,
car les renseignements de police se mêlaient à des
fiches judiciaires au nom de la sécurité. " Et
au mépris de la vie privée ! " crièrent
sept cents associations en furie, puis parut une pétition
monstre. La contestation enfla pendant l'été et elle
gagna des juges, des patrons, des ministres et même des membres
du Parti impérial. Notre Invincible Potentat sentait compromise
sa remontée de popularité et, dans l'avion qui le
ramenait une fois encore de Géorgie, il grogna : " J'vais
devoir m'en occuper ! "
Pour qu'on ne l'accusât point, le Prince dut se-lon sa pratique
ordinaire sacrifier illico un res-ponsable du cafouillage ; jetant
ce sous-fifre en pâture, il pourrait se défausser puis
se blanchir. Ce fut Mme d'Alliot-Marie, duchesse de Saint-Jean-de-Luz,
qui occupait à ce moment le ministère de la Police
et du Renseignement. " Elle est nulle ! dit Sa Majesté,
elle a pas d'flair, elle a pas réagi dès le début,
j'veux une solution au plus vite ! " Ce jugement circula et
dans les gazettes on titrait à propos de la duchesse de Saint-Jean-de-Luz
: La femme à abattre. Son entourage se clairsema. Un courtisan
expliqua plaisamment qu'il fallait tenir le pot de chambre aux ministres
tant qu'ils étaient en puissance, et le leur renverser sur
la tête sitôt qu'on s'apercevait que le pied leur commençait
à glisser. " Elle a fait son temps ", répétaient
les serviles.
Néanmoins la duchesse assurait sa charge, même si Sa
Majesté l'avait placée sous la tutelle de M. le Cardinal
et encadrée par un aéropage de fidèles sélectionnés
par le Château. On la vit un jour constater l'incendie du
tunnel sous la Manche, le lendemain visiter les sinistrés
d'une grave inondation dans le Nord, et se trouver à Lourdes
aussitôt après pour saluer M. Benoît XVI en voyage
d'affaires. Elle ne semblait jamais entamée par les rebuffades
du Prince, à cause de ses origines et de son expérience.
La duchesse de Saint-Jean-de-Luz était ami-donnée,
chevaline et revêche d'allure, avec une mèche blonde
qui lui roulait sur le front comme une vague de l'Atlantique ; elle
aimait le rugby, les forêts de pins et la politique. Ses grands-parents
comme ses parents avaient résisté aux Germains de
M. Hitler et aux slogans de M. Pétain, dont l'un faisait
cependant le pro-gramme de Notre Historique Majesté, Travail,
Famille, Patrie. La mère de la duchesse, qui avait dirigé
une entreprise, lui avait appris à supporter la mauvaiseté
d'autrui et les piques qui devaient lui glisser dessus comme la
pluie sur les plumes d'un canard landais. Sous le roi Chirac, elle
avait commandé aux armées et s'y fit admettre en réveillonnant
avec des brutes en Afghanistan et en Côte-d'Ivoire où
nous maintenions la paix en menant une guerre. La duchesse avait
appris à passer les troupes en revue et elle portait le panta-lon
avec tant de naturel qu'à un huissier du Par-lement, qui
lui signalait que les femmes n'y avaient point droit dans l'hémicycle,
elle répondit comme on donne un coup de cravache : "
Vous voulez que je l'enlève ? "
La duchesse de Saint-Jean-de-Luz exaspérait le Prince qu'en
retour elle ne pouvait souffrir, car elle ne parvenait toujours
pas à s'imaginer qu'il fût au sommet du pouvoir. Leurs
échanges héris-sés duraient depuis plus de
vingt ans, lorsqu'elle était déjà ministre
et Sa Majesté un simple noueur d'intrigues. Nicolas Ier n'arrivait
pas à s'en débar-rasser et la duchesse le provoquait
dès qu'elle en avait l'occasion ; à Royan, récemment,
sous le chapiteau du campus, songeant qu'elle avait dirigé
le précédent parti de la Droite, elle lança
aux militants que ce qui manquait au Parti impé-rial c'était
un chef visible ; les pantins que Sa Majesté avait mis à
sa place n'avaient point d'étoffe. Elle en profita pour relancer
un club à sa dévotion, et, sur son stand, accueillit
par dizaines les députés majoritaires qui doutaient
de Sa Ma-jesté...
Malgré son influence, malgré son savoir-faire et sa
facilité à avaler les humiliations répétées
du Prince, elle dut fléchir et nettoyer son décret
de ce qui fâchait. " Comme cela, disait-elle, le texte
est transparent. " Il était si transparent qu'on voyait
au travers, mais il fallait apaiser les remous soulevés par
Edvige. Sa Majesté se demandait de son côté
par quoi recouvrir l'incident afin qu'on l'oubliât.
Ce fut la Crise qui s'en chargea.
Un 15 septembre, le chevalier de Guaino entra en jubilant dans le
bureau impérial. Ce Premier secrétaire du Prince,
qu'on disait en disgrâce parce qu'il avait été
privé de parole et de voyages pour en avoir abusé,
avait le poil gris sensiblement blanchi vers les tempes, un front
plissé, le même costume bleu à fines rayures
que Son Maître.
- J'avais raison, Sire ! dit-il en se raclant la gorge. L'aristocratie
financière meurt de ses turpitudes !
- Tu t'calmes et tu expliques...
- Lehman Brothers vient de tomber !
- Y s'est fait mal ?
- C'est l'une des plus puissantes banques en Amérique, Sire.
Zéro ! Ruinée ! Plus de joujou ! Des milliards envolés
! Pire que Merrill Lynch l'année dernière, vous vous
en souvenez, plus de deux milliards de pertes !
- J'me souviens ? Non.
- C'est la Crise ! Elle va gagner le monde puisque le monde est
mangé par l'aristocratie financière, et quand ça
se détricote là-bas, ça vient chez nous ! L'horreur
est mondiale pour la première fois ! Ce capitalisme joueur
est pervers, il doit être puni.
Le chevalier portait sous son bras l'essentiel de son savoir économique,
deux albums des aven-tures de M. Tintin. Il ouvrit L'Etoile mystérieuse
à la page 22 :
- Voyez, Sire, un banquier véreux se confie à son
secrétaire et il lui dit, en tirant sur un cigare de prix
: " Sous le couvert d'une expédition scientifique, mon
but est de prendre possession de cet aérolithe et de ce métal
inconnu... Il y a là-bas une fortune colossale qui nous attend
et ne nous échappera pas ! " Alors ce chacal emploie
tous les moyens pour contrarier le cargo des vrais savants : la
dynamite, le naufrage, le carburant refusé à l'escale
d'Islande, parce que, bien sûr, le banquier a le monopole
de la Golden Oil...
- Tu veux en v'nir où ça ? demanda Notre Lumineux
Leader qui passait en économie pour un amateur.
- Mettons les financiers au pilori ! Le mal est dans leur nature.
Voyez encore Vol 714 pour Sydney aux pages 24 et 25. Lorsque le
docteur Krollspell fait une piqûre de sérum de vérité
au milliardaire Carreidas, pour qu'il livre le numéro de
son compte en Suisse, il avoue son horrible passé, comment
il a volé une bague de sa mère mais en laisse accuser
la servante. Il dit lui-même que le fond de sa nature est
mauvais, qu'à quatre ans il était déjà
un véritable génie du mal...
- Qu'est-ce qu'on fait ?
- On moralise le capitalisme, Sire. Barre à bâbord
!
- Mais faut que j'maintiens mon cap, hein ?
- Comme nous n'avons plus que des mau-vaises idées, Sire,
continuons à emprunter ses bonnes recettes à la Gauche,
et que la politique réglemente l'économie !
Le système avait commencé à se fissurer en
Amérique trois ans plus tôt, quand les géants
de l'industrie des voitures firent faillite, jetant à la
rue trois millions d'ouvriers et sinistrant la région de
Detroit. Les banques avides avaient prêté à
des pauvres ou à des mal payés ; ils ne purent rem-bourser
leurs traites une fois au chômage ; on saisit leurs maisons
qu'ils avaient dû hypothéquer. La crise économique
entraîna ainsi une crise sociale qui aboutit à la déroute
des banques.
Notre Monarque Visionnaire était dans l'em-barras pour avoir
longtemps prôné l'endettement des ménages et
blâmé la frilosité des banquiers qui n'accordaient
point de crédits aux gueux. Au printemps de l'an passé,
il avait regretté avec amertume que les familles de notre
pays fussent les moins endettées de toute l'Europe : "
Une économie qui s'endette pas assez est une écono-mie
qu'a peur du lendemain. C'est pour ça que j'souhaite développer
chez nous le crédit hypo-thécaire, parce que faut
pas écarter ceux qu'ont pas trop les moyens. J'veux une France
de pro-priétaires ! "
La peur du lendemain était entre-temps deve-nue celle du
jour. Des millions d'Américains sans travail furent expulsés
de leurs pavillons que rachetaient à bas prix des filous
dans la combine. Le magnifique rêve de prospérité
à crédit de Notre Dépensier Souverain venait
à la seconde de crouler avec le building de Lehman Brothers
; il fut contraint de négocier un sérieux virage pour
se contredire sans en avoir l'air, mais il est plus aisé
de changer de convictions lorsqu'on n'en a pas.
- Sire, dit le chevalier de Guaino en se raclant une nouvelle fois
la gorge, écoutez cette sentence de Saint-Just à la
tribune de la Convention...
- C'est l'patron des financiers, ton Saint Jules ?
- Qu'importe, Sire, Saint-Just disait : " Il faut faire peur
à ceux qui gouvernent. Il ne faut jamais faire peur au peuple.
"
- Mais c'est moi que j'gouverne !
- Non, Sire, pas vous mais les croquignols de la Finance planétaire.
- Ah ben ça, tu m'la coupes ! On leur fait peur comment,
à ces zigotos ?
- Vous devez les dénoncer pour éviter de l'être.
- Tant mieux, et puis les banquiers qui prêtent aux gens l'argent
qu'ils mettent dans leur banque, j'ai jamais trop aimé ça.
- Montrez-vous en révolutionnaire, Sire, soyez intraitable,
c'est-à-dire que si vous traitez, cela doit s'opérer
en secret. Ainsi, vos sujets penseront que vous les protégez.
Notre Vaillant Leader, qui annonçait tous les six mois, avec
force clairons, qu'il avait changé, changea vraiment mais
de discours. Il testa ses nouvelles vertus jacobines à New
York, fort d'un prix du courage politique que venait de lui re-mettre
une revue acquise aux impériaux. Ce fut au Cipriani, dans
le quartier de Wall Street, un res-taurant select installé
dans les anciens locaux d'une banque faillie, avec une décoration
du style péplum de la Paramount, lustres en bronze, co-lonnes
de faux marbre, et, surtout, près de huit cents invités
qui avaient chacun payé leur place entre vingt mille et soixante-quinze
mille dollars selon les gazettes. Tous ces richissimes portaient
des robes du soir ou leurs costumes de pingouins à nud
papillon, comme Leurs Majestés, car Madame était venue
en longue robe bleu roi. Notre Exaltant Leader ne lut point les
feuillets qu'on lui avait préparés pour cet auditoire
de luxe, mais il s'élança sur sa toute nouvelle ligne
: " Que les responsables de la Crise soient punis ! "
Or ils étaient là, devant lui.
Sa Majesté Fougueuse persévéra quelques jours
plus tard à Toulon, où, avec des phrases pesées
et ouvragées par le chevalier de Guaino, elle reprit sans
vergogne les vieilles idées de cette Gauche qui, la veille
encore, lui paraissaient désuètes et sans valeur.
Les marchés sont fous ! déclama le Prince. Ils sont
de plus en plus abstraits et com-pliqués afin que nul n'y
comprenne goutte, ils sont sales, organisés comme la Mafia,
avec des îlots hors contrôle où l'impôt
est malvenu. Que faire ? Là, Notre Implacable Souverain retrouva
ses réflexes : il fallait cogner. Comment ? Avec l'Etat,
lequel devait fourrer son nez dans cette économie mortifère
et contagieuse qui ruinait la planète. Alors Notre Tourbillonnante
Majesté, à la tribune, devant les gens médusés
du Parti impé-rial, plaida pour que les salariés fussent
intéressés aux résultats autant que leurs dirigeants,
et que ces dirigeants, après avoir coulé leur entreprise,
ne s'en allassent point sous les tropiques avec des fortunes. Notre
système de protection avait mieux fonctionné que partout
ailleurs, et nous résistions mieux à la bourrasque,
grâce aux services publics par définition en dehors
du marché. Le Wall Street Journal l'affirmait : même
en Amérique, nationaliser n'était plus un péché.
Le peuple s'affolait et Sa Majesté voulut le ca-joler en
lui certifiant que ses économies seraient garanties par l'Etat.
Dans un même temps il fallut maintenir à flot lesdites
banques. Avec trois milliards d'euros le Prince sauva de la banque-route
un misérable établissement franco-belge, puis les
milliards valsèrent, il en sortait de partout, deux pour
financer les entreprises essoufflées, trois cent soixante
pour les assureurs et les banquiers, qui furent reçus au
Château pour y être sermonnés. " Vivement
que ça finisse, pensaient-ils, que nous reprenions notre
train-train comme avant... " Sitôt aidés, ces
hommes d'argent se gobergeaient. Au restaurant de l'Hôtel
de Paris, à Monaco, les renfloués franco-belges de
Dexia avaient dîné pour deux cent mille euros, mais
c'était un repas de travail, dirent ces plaisantins. Le lendemain,
une cinquantaine de courtiers au bord de l'abîme et rachetés
avaient déjeuné fort modestement pour un semblable
prix ; les mal-heureux avaient commencé par un homard au
bouillon de châtaignes, suivi d'un risotto aux cèpes
et de la poitrine de pigeonneau ; certains se demandèrent
qui étaient les pigeonneaux. Ces cas n'étaient point
isolés, et il y en eut bien d'autres dans le monde ; nos
gazettes les livraient à la curiosité, ce qui mettait
de mauvaise humeur. Sa Majesté en eut vent et modifia son
calendrier. Ainsi du Congrès européen des apprentis,
qui se tenait à Bercy. La voiture et le cortège étaient
prêts quand le cardinal de Guéant dit un mot à
Nicolas Ier :
- Votre Grandeur, on vient de m'avertir qu'au moins douze mille
jeunes vous attendent...
- Bravo !
- Beaucoup d'entre eux sont déjà en train de siffler
votre nom...
- Ah ben j'y vais pas ! Ça aurait l'air fin, qu'on ose siffler
le Maître de l'Europe qui s'apprête à sauver
le monde !
Notre Prince n'était point au terme des vexa-tions. Il se
rendit comme prévu à Sandouville, chez Renault, mais
les ouvriers venaient de déci-der la grève ; afin
que cette rencontre se déroulât sans insultes ni crachats,
pour la première fois depuis trente-huit ans des gendarmes
mobiles envahirent l'usine. La visite des chaînes de mon-tage
fut supprimée puisqu'elles avaient été arrê-tées
et désertées, et, tandis que les ouvriers res-taient
bloqués dans leurs ateliers, le Prince s'entretint sans panache
dans un bureau avec le directeur et huit syndicalistes.
La situation était affreuse. Les banques tom-baient les unes
après les autres. La panique du peuple dépassa la
raison. On imaginait que l'argent allait s'enfuir, que la monnaie
ne vaudrait bientôt plus que le prix du papier, on se ruait
sur les établissements publics parce qu'on craignait les
affairistes du privé, on cachait ses économies dans
des coffres, quelques-uns achetaient de l'or. La plupart des Français
craignaient chaque soir de se réveiller pauvres.
Qu'attendait ce vieux monsieur bien mis, à la fin du marché
? Dès que les vendeurs plièrent leurs étalages
et jetèrent dans des cageots leurs légumes abîmés,
le vieux monsieur se précipita pour faire son tri : un trognon
de chou, deux carottes cassées, des feuilles d'endives noircies
et des cosses de petits pois ; ce soir il allait manger de la soupe,
et y faire tremper les croûtons rassis qu'il avait récupérés
chez le boulanger voisin. Quand il n'y avait pas de marché,
le monsieur très digne se retrouvait autour des poubelles
du su-permarché avec d'autres miséreux qui fouillaient
les déchets comme des vautours dont ils avaient le cou maigre
et déplumé. Il y avait déjà sept millions
de parfaits pauvres dans l'Empire de Sa Majesté. Les plus
futés avaient des adresses de hangars, à la sortie
des villes, où ils pouvaient acheter à bas prix de
la nourriture défraîchie.
Autrefois, à San Francisco, les tribus colorées qui
refusaient la société de consommation s'installaient
franchement au fond des magasins et s'empiffraient sur place, puis
repartaient devant les caisses, les mains dans les poches et le
ventre plein. C'étaient désormais des commandos bien-veillants
qui distribuaient gratuitement du foie gras, du champagne et des
spaghettis aux clients peu argentés des grandes surfaces.
A Rennes, à Grenoble, à Paris, ces collectifs de chômeurs
et de précaires réquisitionnaient dans les rayons
les produits nécessaires, et les clients les soutenaient
: " Vous avez raison, c'est trop cher. "
La Crise qui nous frappait ne relevait point d'une dérive
particulière, comme le ressassait Sa Majesté, mais
elle tenait au système dès son origine. Dans un autre
siècle, au temps de Dic-kens, l'Anglais William Morris, poète
puis confé-rencier social, s'indignait de la morgue des aristo-crates
de la Finance. Il dénonçait leur cupidité :
la civilisation se réduisait à amasser des marchan-dises
inutiles que nous achetions pour les enrichir, en nous éloignant
des simples besoins naturels. La baisse de la qualité était
alors due à cette notion de quantité que Notre Prince
vénérait. A Londres, Morris se demandait comme nous
: où trouver du bon pain qui croustille ? un couteau qui
coupe ? pourquoi nos logements sont-ils à ce point hideux
et indignes d'être habités ? A quoi bon toute cette
camelote ? Il n'y avait rien à mesure d'homme puisque tout
servait à multiplier l'argent pour les uns et la misère
pour les autres.
Face à l'angoisse collective qu'il ne pouvait ignorer parce
que ses Conseillers lisaient les écho-tiers et croisaient
parfois des quidams dans les rues, Notre Attentif Monarque prit
des mesures fortes. D'abord, il ne portait plus en public ses Ray
Ban qui lui donnaient une dégaine de caïd sicilien,
et lorsqu'il se montrait au soleil il plissait les yeux comme un
chimpanzé dont il avait adop-té les grimaces. Ensuite
il manifesta son courroux quand il vit dans des magazines ses ministres
figurer en tenue de soirée : " En ce moment, les Français
se serrent la ceinture, c'est pas la peine qu'ils vous voient parader
et jouer les milords ! "
Cependant le budget du Château enflait à cause des
voyages impériaux, des frais de réception et du personnel
qui coûtait autant que celui d'une ville de cent mille habitants.
Sa Majesté ne faisait de réelles économies
que sur les fleurs et le vin. Allons ! pour côtoyer les plus
grands de ce monde, le Prince n'allait pas s'enfermer dans un cabanon.
Sa vitalité était entière et la Crise, derrière
laquelle il s'abritait, le dopait. Les faillites qui se multipliaient
? La Crise. L'endettement de l'Etat ? La Crise. Le pouvoir d'achat
qui dégringolait ? La Crise. Le chômage en augmentation
permanente ? La Crise ! Et les grandes compagnies profitaient de
ce même prétexte pour jeter à la porte des dizaines
de milliers d'ouvriers et d'employés.
Le peuple n'était même pas déçu ni révolté,
il ne croyait plus aux résultats promis. Cela s'installait,
cela risquait de s'éterniser, il fallait se débrouiller
avec. La politique ? On s'abstenait d'y toucher, on ne votait plus
guère, et pour qui ? On ne comptait plus que sur soi, la
société s'atomisait, même plus en tribus mais
en individus. On semblait retourner vers les années soixante-dix
du siècle dernier, quand à La Courneuve, cité
déjà désolante, une jeune fille rebelle constatait
que " les organisations politiques traditionnelles n'ont aucun
rapport avec le bonheur ".
Vers l'automne il y eut une lueur, elle venait d'Amérique.
Ce fut l'avènement de M. Obama, qui, d'un coup, rapetissa
Notre Prince.
La nouvelle courut la planète d'une manière fulgurante
; ce fut un soulagement et un espoir lorsqu'on proclama élu,
à la tête de l'Empire américain, celui qui représentait
l'exact contraire de Johnny Walker Bush dont les huit ans de règne
avaient été calamiteux et guerriers, brisant l'image
de son pays et développant contre lui un terrorisme acharné.
M. Obama fut salué et les foules étaient euphoriques
à Caracas comme à Gaza, Beyrouth, Londres, Téhéran,
Paris, Berlin, Mexico, Le Caire, Kaboul, Casablanca, même
à Wall Street, même chez les vachers floués
de l'Indiana. M. Obama avait un don, un charme, une voix, une allure.
Avec la plus fine valeur et la plus tranquille, ses vues étaient
vastes, ses projets concertés ; il avait une facilité
extrême à mener des troupes, l'art de prendre ses sûretés
partout. Jamais, avec lui, d'ordres confus, de marches inutiles,
mais la justesse du coup d'il, un sourire et une démarche
car il bougeait comme un dan-seur de Broadway. Avec cela des vertus
que Johnny Walker Bush ne possédait point, l'humour, le calme
et la fermeté.
Ce fut le premier Noir à emporter cette Maison Blanche qui
fut bâtie par des esclaves à l'époque de M.
Jefferson, le père de la Constitution ; le peuple d'Harlem
le savait, qui avait de la fierté et de la peur. " Je
prie pour qu'on ne l'assassine pas ! " disait une vieille dame.
" Avant, confiait un autre, nous entrions dans les Palais avec
une serpillière et un balai-brosse, demain nous serons dans
le Bureau ovale. "
Quoique le métissage augmentât et qu'il fût moderne,
parce que les Cheyennes, les Tonkinois, les Chicanos, les tourneurs
de raviolis chinois ou de pizzas, les Africains se mélangeaient
davan-tage, sans préjugés mais avec naturel, cette
Amé-rique des quakers et des hippies semblait ne point connaître
officiellement les nuances ; on s'y déclarait blanc ou noir,
on ne savait pas nommer les mille raffinements de l'éventail
brésilien des couleurs de peau, chocolat, café, cuivré,
caramel, rhum, ocre, ivoire. M. Obama, à quarante-sept ans,
symbolisait un pays forgé par des immigrés venus de
tous les horizons avec toutes les couleurs et toutes les croyances,
on eût dit qu'il les ramassait en lui et redonnait à
son continent si vaste la morale des fondateurs contre celle des
pétroliers.
Son père très noir appartenait à la tribu Luo
qui élevait des chèvres, au Kenya, mais en habile
économiste il fut invité à l'université
d'Honolulu ; musulman et boursier, il y rencontra une étudiante
très blanche du Kansas ; M. Obama en naquit, à Hawaii,
le pays des chemises à fleurs et des pal-miers. Quand il
eut deux ans, son père partit à Harvard puis rentra
en Afrique où il pensait en vain jouer un rôle, mais
il se tua dans un accident de voiture. Sa mère se remaria
à un homme d'affaires indonésien et le jeune M. Obama
apprit le Coran à Djakarta avant d'étudier dans une
école catholique. Revenu en Amérique, diplômé,
il refusa un emploi dans une firme de Wall Street pour choisir le
South Side de Chicago et y défendre les pauvres. Quand à
vingt ans on lui donna cinq minutes pour évoquer l'apartheid
devant des étudiants de Los Angeles, il fascina son auditoire
pendant une demi-heure ; il mesura ce jour-là son ascendant.
Plus tard il devint sénateur de l'Illinois au siège
de M. Lincoln, l'un de ses modèles, et, comme celui-ci désireux
de rassembler pour apaiser, il choisit désormais dans ses
discours le nous à la place du je.
Notre Tressautant Leader était piqué. L'empe-reur
Obama lui volait la vedette en le remplaçant à la
une des gazettes, même en France, quant à l'impératrice
Michelle, qui avait belle et énergique tournure, dont les
ancêtres étaient arrivés enchaî-nés
du Ghana pour trimer en Caroline du Sud, elle éclipsait la
ci-devant comtesse Bruni. L'une était avocate et militante,
très à l'aise pour parler aux foules ; l'autre n'avait
que son minois glacé et un filet de voix pour susurrer des
berceuses.
Lorsque Notre Egotiste Leader avait croisé son nouveau collègue,
deux ans plus tôt, il avait dit : " Ce type-là
c'est une star ! ", sans penser qu'un jour il serait par lui
vieilli.
Il voulut se raccrocher, fut le premier à féliciter
l'empereur Obama en lui expédiant une missive à cinq
heures vingt-six du matin, soit quatre mi-nutes après les
résultats de son élection ; malen-contreusement il
ajouta de sa main un cher Barak, comme si les deux se fréquentaient
à l'intime, mais il omit une lettre car cela devait s'écrire
Barack, ce qu'une gazette tabloïde de Germanie releva pour
se moquer du fanfaron. Cela n'empêchait, Notre Prince voulait
figurer au côté de l'empereur Obama pour sauver le
monde, et former un attelage, mais l'Américain y était
fort réticent. Dans une gazette non encore trop forma-tée
par le régime, nous eûmes droit à la comparai-son
point par point de l'empereur Obama et de Nicolas Ier. Le premier
était grand et élancé, le second trapu et moindre.
Le premier s'habillait chez Brooks Brothers, le second, malgré
des costumes sur mesure, semblait toujours sortir d'un sketch de
M. Fernand Raynaud. Le premier se détendait en jouant au
basket, le second en accumulant les petites foulées autour
de la pe-louse du Château. Le premier lisait Moby Dick, Shakespeare
et Nietzsche, le second préférait Thierry la Fronde
et le vélo. Le premier réglait chacune de ses phrases
et n'improvisait jamais, le second adorait sortir de son texte et
se livrer à des digressions d'un goût parfois contestable.
Le premier voulait ouvrir son gouvernement pour terrasser la Crise,
le second pour torpiller les partis adverses. Le premier trouva
des soutiens de prestige à Hollywood et chez des musiciens
en renom comme Stevie Wonder ou Bruce Springsteen, le second ne
nous présenta que des tocards que nous n'osons même
pas nommer. Le second appelait le premier mon copain, mais celui-ci
ne le reçut point quand il vint à Washington en novembre
avec Madame. Alors Sa Majesté se mit à fredonner le
grand air de la jalousie.
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