Premiers chapitres
Patrick Rambaud

Troisième chronique du règne de Nicolas Ier


Ecrivain précaire né à Paris en 1946. Auteur officiel de trente livres. Auteur officieux du double. On lui doit notamment, chez Grasset, une suite romanesque consacrée à la fin de l'Empire : La Bataille (Grand prix du roman de l'Académie française et prix Goncourt), Il neigeait, L'Absent et Le Chat botté (2006).
Troisième chronique du règne de Nicolas Ier fait suite aux déjà célèbres Chroniques du règne de Nicolas Ier, qui ont été d'immenses succès (janvier 2008 et 2009).

"Ceux qui ont peur, la nuit, chantent, lui, il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète."
Victor HUGO, Napoléon le Petit

Chapitre Premier

u sortir de l'été, Notre Gigotant Monarque gonflait ses plumes et faisait la roue. L'an 2008 fortifiait ses appétits de pouvoir soli-taire et il croyait étinceler aux yeux du monde entier, car il présidait pour six mois l'Union des Royaumes européens qu'il ne se privait point de bousculer, méprisant ces nations coagulées par l'intérêt qui n'avaient pas la même vitalité, les mêmes envies ni la même langue. Sans prévenir personne ainsi qu'il s'y était habitué à domicile, le Prince avait donc sacrifié une part de ses vacances au cap Nègre pour courir au nom de l'Europe de Pékin à Damas, Moscou, Tbilissi, partout jouant le Surempereur providentiel, partout se haussant du plastron dans cette sorte d'insolence qui a plus fait détester les tyrans que leur tyrannie.
Notre Leader Survolté avait décidé que ses actes seraient désormais historiques, et il le seri-nait, et il se vantait, et il le prouvait en racontant que, seul, avec ses petits bras, il avait empêché l'armée russe d'envahir cette Géorgie dont le gazoduc et l'oléoduc échappaient à l'emprise du tzar ; il se prit alors pour ce valeureux Chinois en chemisette blanche, lequel arrêta en sautillant une colonne de blindés qui partait écrabouiller des étudiants sur la place Tienan men, vingt ans plus tôt. En vérité, Notre Naïf Satrape ne sauva point la Géorgie de son terrible voisin puisque le tzar Vladimir en annexa deux provinces, sur les con-treforts du Caucase, qu'il transforma à perpétuité en camps militaires : Tbilissi, la capitale, restait à portée de canon. Les accords de paix hâtifs que Notre Prince Fébrile avait obtenus allaient tourner au désastre pour les populations coupées en deux par les nouvelles frontières, dessinées par Moscou, les unes réfugiées sous des tentes, les autres enrégimentées par l'Empire russe. Le tzar Vladi-mir avait l'œil froid et un sourire de loup ; Nico-las Ier, qu'il avait dupé, était devenu sa risée et son jouet, et il le traitait en privé de dourak, c'est-à-dire de cinglé. Quant au tzarévitch Dimitri, remuant fort de l'épaule et se dévissant le cou, il souleva une vague de rires, lors d'un banquet à Washington, par son imitation comique de Notre Majesté, mais les gazettes françaises furent les plus timides pour relever cette saynète.
Rien ne devant écorner l'image sacrée de Notre Glorieux Leader, les plumitifs préféraient rappor-ter une confidence lâchée dans l'avion qui l'avait emmené de Moscou à Tbilissi, autrement dit des trompeurs chez les trompés : " J'bosse pas pour les gazettes, hein, moi j'bosse pour les livres qu'on va écrire sur moi et sur tous mes talents. "
Nicolas Ier était un homme sans vision. Dans la société marchande qu'il aimait tant, il figurait une marchandise, vendait sans relâche son énergie, ses réussites imaginaires, des exploits que les gazetiers complices ou complaisants relayaient dans l'opinion, orchestraient, fortifiaient, disaient et redisaient afin que cela rentrât profond dans les cervelles. Ce fut donc en magnifiant son action à l'étranger que s'estompèrent les effets domes-tiques d'une mauvaise finance, et que la cote de Sa Majesté remonta un peu chez les ouvriers et les modestes, plus faciles à berner. Lorsqu'un général vainqueur avait droit au triomphe dans les rues de Rome, debout derrière lui, sur son char, l'esclave qui tenait la couronne de laurier au-dessus de sa tête bouillonnante lui murmurait : " N'oublie pas que tu es mortel... " Hélas, rien chez nous de cette pratique. La Cour se prosternait devant le Prince et saluait tous ses mots comme des bons mots.
Notre Précieux Leader considérait ses courti-sans comme les légumes de son potager, bien ali-gnés, silencieux, calibrés, disponibles, dépendants de son vouloir, juste faits pour la soupe. A ce pro-pos, une histoire se colportait dans les coulisses du Château. Le Prince était à table avec des ministres et des élus quand le maître d'hôtel lui demanda :
- Que voudra Sa Majesté pour le déjeuner ?
- Un steak.
- Et pour les légumes, Sire ?
Le Prince passa lentement les yeux sur toute la compagnie :
- Des steaks aussi.
Notre Irascible Souverain n'avait point d'estime pour son entourage. Il maintenait ses ministres dociles en les ficelant par des honneurs et des charges : un bureau doré, une voiture, des valets et des gardes, cet appareil suffisait à les faire obéir ; pas un ne bronchait. Ils servaient aussi de public, parce que le Prince n'aimait rien tant que se sentir sur scène et applaudi, au risque d'être perdu par la flatterie. Cette manie de se placer au centre des affaires, à défaut des affec-tions, nuisait sans doute à sa réflexion person-nelle, dont il était dépourvu, et Cicéron aurait pu écrire de lui ce qu'il avait écrit de l'orateur Dé-mosthène : " Oui, il avait appris à parler devant les autres mais fort peu à s'entretenir avec lui-même. "
Peu importait ce manque à Notre Immense Leader. Plutôt que sur l'opinion d'un peuple versatile, qu'il savait engourdir par des paroles, son pouvoir reposait d'abord sur le Parti impérial ; il l'avait construit comme une machine dont il surveillait en personne le fonctionnement, contrô-lant tout, déléguant fort peu. Le Prince recevait deux fois par semaine les chefs de son Parti, qu'il multipliait ou changeait à volonté afin qu'aucun d'eux ne s'habituât à commander seul. Les réu-nions commençaient toujours par un éloge du Souverain et de ses dernières actions puis chacun des chefs recevait des instructions, des discours, des slogans fabriqués au Château par la toute-puissante officine des Conseillers. Quoi ? s'étran-glait Sa Majesté, le Parti impérial a perdu en un an près de cent cinquante mille adhérents ? Il fallait recruter pour livrer aux gazettes des chiffres décents. Il y eut alors à Royan, où le Prince avait des souvenirs de jeunesse, ce qu'on appela un campus. Cela consistait, sous le crachin, à montrer l'unité parfaite de chefs impériaux qui se guet-taient et se détestaient. Les plus tendres des partisans, embrigadés comme jeunes populaires puisqu'il fallait caresser le peuple, reçurent une consigne du Leader Suprême : " Allez et doublez le nombre de nos adhérents ! " De là fut lancée une opération nommée " Les pépites de la Nation " ; un nombreux détachement de ces jeunes missionnaires en shetland s'en alla évangé-liser Bobigny, Aulnay, les faubourgs de Lyon ou de Marseille ; en chemin ils raflèrent des adoles-cents auxquels ils prêchaient que la banlieue n'était pas réservée à la Gauche. On ne connut pas les résultats de cette croisade pauvrette, mais Sa Majesté elle-même dut y mettre du sien. Elle se rendit aux chantiers de Saint-Nazaire qui gron-daient, pour poser au milieu d'un groupe d'ouvriers choisis pour leur petite taille, en bottes et en casque, dans une salle close à l'abri des mécontents.
Parce que le Prince voulait tout savoir sur tous, il se croyait tout permis. A son adresse, des gaze-tiers évoquaient souvent Napoléon à tort, mais les deux monarques partageaient un sens policier très affirmé. Nous savons la célèbre mise en scène de la visite aux troupes. Napoléon s'arrête devant un grognard et lui tire l'oreille : " Sergent Cruchot ! tu étais à Lodi et à Marengo ! " Et chacun de s'ébahir : " Ce diable d'homme connaît jusqu'au plus petit de ses soldats ! " Napoléon n'avait aucune mémoire des noms, mais les officiers qui l'entouraient lui passaient des fiches. Il y prit goût et en réclama bientôt pour les cent millions de sujets de ses cent trente départements : leur his-toire, leur religion, leur fortune, leurs idées poli-tiques, leur santé. Chacun devait avoir sa fiche. En 1807, le ministre Fouché donna des instruc-tions aux préfets qui s'empressèrent de mentir pour présenter leurs administrés épris du régime. Cette inquisition sombra dans le ridicule. Avec les moyens modernes, et l'électronique qui peut suivre chacun d'entre nous à la trace, Notre Tem-pétueux Souverain espérait un fichier d'une am-pleur magistrale.
Alors l'affaire Edvige éclata.
Edvige n'était point un prénom de femme mais le nom de code d'un fichier né en douce et par décret, à la fin du mois de juin. Notre Prince n'avait rien trouvé à y redire, ni M. le Cardinal de Guéant qui tenait la haute main sur toutes les surveillances. Nicolas Ier imaginait la société comme un supermarché qui espionne ses clients avec des caméras et des vigiles, les soupçonnant de dérober une choucroute en conserve ou deux flacons de Canard-WC. Edvige devait répertorier les délinquants en puissance ; notables de tous domaines dont il fallait savoir la vie et les mœurs, gamins des cités qui avaient déjà plongé la main dans le sac d'une dame, bref, ceux qui jouaient un rôle ou risquaient de troubler l'ordre public. Ces notions flottantes concernaient quinze millions de personnes dont il fallait noter les opinions, les croyances, l'origine raciale, l'orientation sexuelle, l'appartenance à un syndicat, les tracas de santé... La vie familiale d'un industriel côtoyait celle d'un loubard de treize ans pour des raisons et des usages différents, car les renseignements de police se mêlaient à des fiches judiciaires au nom de la sécurité. " Et au mépris de la vie privée ! " crièrent sept cents associations en furie, puis parut une pétition monstre. La contestation enfla pendant l'été et elle gagna des juges, des patrons, des ministres et même des membres du Parti impérial. Notre Invincible Potentat sentait compromise sa remontée de popularité et, dans l'avion qui le ramenait une fois encore de Géorgie, il grogna : " J'vais devoir m'en occuper ! "
Pour qu'on ne l'accusât point, le Prince dut se-lon sa pratique ordinaire sacrifier illico un res-ponsable du cafouillage ; jetant ce sous-fifre en pâture, il pourrait se défausser puis se blanchir. Ce fut Mme d'Alliot-Marie, duchesse de Saint-Jean-de-Luz, qui occupait à ce moment le ministère de la Police et du Renseignement. " Elle est nulle ! dit Sa Majesté, elle a pas d'flair, elle a pas réagi dès le début, j'veux une solution au plus vite ! " Ce jugement circula et dans les gazettes on titrait à propos de la duchesse de Saint-Jean-de-Luz : La femme à abattre. Son entourage se clairsema. Un courtisan expliqua plaisamment qu'il fallait tenir le pot de chambre aux ministres tant qu'ils étaient en puissance, et le leur renverser sur la tête sitôt qu'on s'apercevait que le pied leur commençait à glisser. " Elle a fait son temps ", répétaient les serviles.
Néanmoins la duchesse assurait sa charge, même si Sa Majesté l'avait placée sous la tutelle de M. le Cardinal et encadrée par un aéropage de fidèles sélectionnés par le Château. On la vit un jour constater l'incendie du tunnel sous la Manche, le lendemain visiter les sinistrés d'une grave inondation dans le Nord, et se trouver à Lourdes aussitôt après pour saluer M. Benoît XVI en voyage d'affaires. Elle ne semblait jamais entamée par les rebuffades du Prince, à cause de ses origines et de son expérience.
La duchesse de Saint-Jean-de-Luz était ami-donnée, chevaline et revêche d'allure, avec une mèche blonde qui lui roulait sur le front comme une vague de l'Atlantique ; elle aimait le rugby, les forêts de pins et la politique. Ses grands-parents comme ses parents avaient résisté aux Germains de M. Hitler et aux slogans de M. Pétain, dont l'un faisait cependant le pro-gramme de Notre Historique Majesté, Travail, Famille, Patrie. La mère de la duchesse, qui avait dirigé une entreprise, lui avait appris à supporter la mauvaiseté d'autrui et les piques qui devaient lui glisser dessus comme la pluie sur les plumes d'un canard landais. Sous le roi Chirac, elle avait commandé aux armées et s'y fit admettre en réveillonnant avec des brutes en Afghanistan et en Côte-d'Ivoire où nous maintenions la paix en menant une guerre. La duchesse avait appris à passer les troupes en revue et elle portait le panta-lon avec tant de naturel qu'à un huissier du Par-lement, qui lui signalait que les femmes n'y avaient point droit dans l'hémicycle, elle répondit comme on donne un coup de cravache : " Vous voulez que je l'enlève ? "
La duchesse de Saint-Jean-de-Luz exaspérait le Prince qu'en retour elle ne pouvait souffrir, car elle ne parvenait toujours pas à s'imaginer qu'il fût au sommet du pouvoir. Leurs échanges héris-sés duraient depuis plus de vingt ans, lorsqu'elle était déjà ministre et Sa Majesté un simple noueur d'intrigues. Nicolas Ier n'arrivait pas à s'en débar-rasser et la duchesse le provoquait dès qu'elle en avait l'occasion ; à Royan, récemment, sous le chapiteau du campus, songeant qu'elle avait dirigé le précédent parti de la Droite, elle lança aux militants que ce qui manquait au Parti impé-rial c'était un chef visible ; les pantins que Sa Majesté avait mis à sa place n'avaient point d'étoffe. Elle en profita pour relancer un club à sa dévotion, et, sur son stand, accueillit par dizaines les députés majoritaires qui doutaient de Sa Ma-jesté...
Malgré son influence, malgré son savoir-faire et sa facilité à avaler les humiliations répétées du Prince, elle dut fléchir et nettoyer son décret de ce qui fâchait. " Comme cela, disait-elle, le texte est transparent. " Il était si transparent qu'on voyait au travers, mais il fallait apaiser les remous soulevés par Edvige. Sa Majesté se demandait de son côté par quoi recouvrir l'incident afin qu'on l'oubliât.
Ce fut la Crise qui s'en chargea.
Un 15 septembre, le chevalier de Guaino entra en jubilant dans le bureau impérial. Ce Premier secrétaire du Prince, qu'on disait en disgrâce parce qu'il avait été privé de parole et de voyages pour en avoir abusé, avait le poil gris sensiblement blanchi vers les tempes, un front plissé, le même costume bleu à fines rayures que Son Maître.
- J'avais raison, Sire ! dit-il en se raclant la gorge. L'aristocratie financière meurt de ses turpitudes !
- Tu t'calmes et tu expliques...
- Lehman Brothers vient de tomber !
- Y s'est fait mal ?
- C'est l'une des plus puissantes banques en Amérique, Sire. Zéro ! Ruinée ! Plus de joujou ! Des milliards envolés ! Pire que Merrill Lynch l'année dernière, vous vous en souvenez, plus de deux milliards de pertes !
- J'me souviens ? Non.
- C'est la Crise ! Elle va gagner le monde puisque le monde est mangé par l'aristocratie financière, et quand ça se détricote là-bas, ça vient chez nous ! L'horreur est mondiale pour la première fois ! Ce capitalisme joueur est pervers, il doit être puni.
Le chevalier portait sous son bras l'essentiel de son savoir économique, deux albums des aven-tures de M. Tintin. Il ouvrit L'Etoile mystérieuse à la page 22 :
- Voyez, Sire, un banquier véreux se confie à son secrétaire et il lui dit, en tirant sur un cigare de prix : " Sous le couvert d'une expédition scientifique, mon but est de prendre possession de cet aérolithe et de ce métal inconnu... Il y a là-bas une fortune colossale qui nous attend et ne nous échappera pas ! " Alors ce chacal emploie tous les moyens pour contrarier le cargo des vrais savants : la dynamite, le naufrage, le carburant refusé à l'escale d'Islande, parce que, bien sûr, le banquier a le monopole de la Golden Oil...
- Tu veux en v'nir où ça ? demanda Notre Lumineux Leader qui passait en économie pour un amateur.
- Mettons les financiers au pilori ! Le mal est dans leur nature. Voyez encore Vol 714 pour Sydney aux pages 24 et 25. Lorsque le docteur Krollspell fait une piqûre de sérum de vérité au milliardaire Carreidas, pour qu'il livre le numéro de son compte en Suisse, il avoue son horrible passé, comment il a volé une bague de sa mère mais en laisse accuser la servante. Il dit lui-même que le fond de sa nature est mauvais, qu'à quatre ans il était déjà un véritable génie du mal...
- Qu'est-ce qu'on fait ?
- On moralise le capitalisme, Sire. Barre à bâbord !
- Mais faut que j'maintiens mon cap, hein ?
- Comme nous n'avons plus que des mau-vaises idées, Sire, continuons à emprunter ses bonnes recettes à la Gauche, et que la politique réglemente l'économie !
Le système avait commencé à se fissurer en Amérique trois ans plus tôt, quand les géants de l'industrie des voitures firent faillite, jetant à la rue trois millions d'ouvriers et sinistrant la région de Detroit. Les banques avides avaient prêté à des pauvres ou à des mal payés ; ils ne purent rem-bourser leurs traites une fois au chômage ; on saisit leurs maisons qu'ils avaient dû hypothéquer. La crise économique entraîna ainsi une crise sociale qui aboutit à la déroute des banques.
Notre Monarque Visionnaire était dans l'em-barras pour avoir longtemps prôné l'endettement des ménages et blâmé la frilosité des banquiers qui n'accordaient point de crédits aux gueux. Au printemps de l'an passé, il avait regretté avec amertume que les familles de notre pays fussent les moins endettées de toute l'Europe : " Une économie qui s'endette pas assez est une écono-mie qu'a peur du lendemain. C'est pour ça que j'souhaite développer chez nous le crédit hypo-thécaire, parce que faut pas écarter ceux qu'ont pas trop les moyens. J'veux une France de pro-priétaires ! "
La peur du lendemain était entre-temps deve-nue celle du jour. Des millions d'Américains sans travail furent expulsés de leurs pavillons que rachetaient à bas prix des filous dans la combine. Le magnifique rêve de prospérité à crédit de Notre Dépensier Souverain venait à la seconde de crouler avec le building de Lehman Brothers ; il fut contraint de négocier un sérieux virage pour se contredire sans en avoir l'air, mais il est plus aisé de changer de convictions lorsqu'on n'en a pas.
- Sire, dit le chevalier de Guaino en se raclant une nouvelle fois la gorge, écoutez cette sentence de Saint-Just à la tribune de la Convention...
- C'est l'patron des financiers, ton Saint Jules ?
- Qu'importe, Sire, Saint-Just disait : " Il faut faire peur à ceux qui gouvernent. Il ne faut jamais faire peur au peuple. "
- Mais c'est moi que j'gouverne !
- Non, Sire, pas vous mais les croquignols de la Finance planétaire.
- Ah ben ça, tu m'la coupes ! On leur fait peur comment, à ces zigotos ?
- Vous devez les dénoncer pour éviter de l'être.
- Tant mieux, et puis les banquiers qui prêtent aux gens l'argent qu'ils mettent dans leur banque, j'ai jamais trop aimé ça.
- Montrez-vous en révolutionnaire, Sire, soyez intraitable, c'est-à-dire que si vous traitez, cela doit s'opérer en secret. Ainsi, vos sujets penseront que vous les protégez.
Notre Vaillant Leader, qui annonçait tous les six mois, avec force clairons, qu'il avait changé, changea vraiment mais de discours. Il testa ses nouvelles vertus jacobines à New York, fort d'un prix du courage politique que venait de lui re-mettre une revue acquise aux impériaux. Ce fut au Cipriani, dans le quartier de Wall Street, un res-taurant select installé dans les anciens locaux d'une banque faillie, avec une décoration du style péplum de la Paramount, lustres en bronze, co-lonnes de faux marbre, et, surtout, près de huit cents invités qui avaient chacun payé leur place entre vingt mille et soixante-quinze mille dollars selon les gazettes. Tous ces richissimes portaient des robes du soir ou leurs costumes de pingouins à nœud papillon, comme Leurs Majestés, car Madame était venue en longue robe bleu roi. Notre Exaltant Leader ne lut point les feuillets qu'on lui avait préparés pour cet auditoire de luxe, mais il s'élança sur sa toute nouvelle ligne : " Que les responsables de la Crise soient punis ! " Or ils étaient là, devant lui.
Sa Majesté Fougueuse persévéra quelques jours plus tard à Toulon, où, avec des phrases pesées et ouvragées par le chevalier de Guaino, elle reprit sans vergogne les vieilles idées de cette Gauche qui, la veille encore, lui paraissaient désuètes et sans valeur. Les marchés sont fous ! déclama le Prince. Ils sont de plus en plus abstraits et com-pliqués afin que nul n'y comprenne goutte, ils sont sales, organisés comme la Mafia, avec des îlots hors contrôle où l'impôt est malvenu. Que faire ? Là, Notre Implacable Souverain retrouva ses réflexes : il fallait cogner. Comment ? Avec l'Etat, lequel devait fourrer son nez dans cette économie mortifère et contagieuse qui ruinait la planète. Alors Notre Tourbillonnante Majesté, à la tribune, devant les gens médusés du Parti impé-rial, plaida pour que les salariés fussent intéressés aux résultats autant que leurs dirigeants, et que ces dirigeants, après avoir coulé leur entreprise, ne s'en allassent point sous les tropiques avec des fortunes. Notre système de protection avait mieux fonctionné que partout ailleurs, et nous résistions mieux à la bourrasque, grâce aux services publics par définition en dehors du marché. Le Wall Street Journal l'affirmait : même en Amérique, nationaliser n'était plus un péché.
Le peuple s'affolait et Sa Majesté voulut le ca-joler en lui certifiant que ses économies seraient garanties par l'Etat. Dans un même temps il fallut maintenir à flot lesdites banques. Avec trois milliards d'euros le Prince sauva de la banque-route un misérable établissement franco-belge, puis les milliards valsèrent, il en sortait de partout, deux pour financer les entreprises essoufflées, trois cent soixante pour les assureurs et les banquiers, qui furent reçus au Château pour y être sermonnés. " Vivement que ça finisse, pensaient-ils, que nous reprenions notre train-train comme avant... " Sitôt aidés, ces hommes d'argent se gobergeaient. Au restaurant de l'Hôtel de Paris, à Monaco, les renfloués franco-belges de Dexia avaient dîné pour deux cent mille euros, mais c'était un repas de travail, dirent ces plaisantins. Le lendemain, une cinquantaine de courtiers au bord de l'abîme et rachetés avaient déjeuné fort modestement pour un semblable prix ; les mal-heureux avaient commencé par un homard au bouillon de châtaignes, suivi d'un risotto aux cèpes et de la poitrine de pigeonneau ; certains se demandèrent qui étaient les pigeonneaux. Ces cas n'étaient point isolés, et il y en eut bien d'autres dans le monde ; nos gazettes les livraient à la curiosité, ce qui mettait de mauvaise humeur. Sa Majesté en eut vent et modifia son calendrier. Ainsi du Congrès européen des apprentis, qui se tenait à Bercy. La voiture et le cortège étaient prêts quand le cardinal de Guéant dit un mot à Nicolas Ier :
- Votre Grandeur, on vient de m'avertir qu'au moins douze mille jeunes vous attendent...
- Bravo !
- Beaucoup d'entre eux sont déjà en train de siffler votre nom...
- Ah ben j'y vais pas ! Ça aurait l'air fin, qu'on ose siffler le Maître de l'Europe qui s'apprête à sauver le monde !
Notre Prince n'était point au terme des vexa-tions. Il se rendit comme prévu à Sandouville, chez Renault, mais les ouvriers venaient de déci-der la grève ; afin que cette rencontre se déroulât sans insultes ni crachats, pour la première fois depuis trente-huit ans des gendarmes mobiles envahirent l'usine. La visite des chaînes de mon-tage fut supprimée puisqu'elles avaient été arrê-tées et désertées, et, tandis que les ouvriers res-taient bloqués dans leurs ateliers, le Prince s'entretint sans panache dans un bureau avec le directeur et huit syndicalistes.
La situation était affreuse. Les banques tom-baient les unes après les autres. La panique du peuple dépassa la raison. On imaginait que l'argent allait s'enfuir, que la monnaie ne vaudrait bientôt plus que le prix du papier, on se ruait sur les établissements publics parce qu'on craignait les affairistes du privé, on cachait ses économies dans des coffres, quelques-uns achetaient de l'or. La plupart des Français craignaient chaque soir de se réveiller pauvres.
Qu'attendait ce vieux monsieur bien mis, à la fin du marché ? Dès que les vendeurs plièrent leurs étalages et jetèrent dans des cageots leurs légumes abîmés, le vieux monsieur se précipita pour faire son tri : un trognon de chou, deux carottes cassées, des feuilles d'endives noircies et des cosses de petits pois ; ce soir il allait manger de la soupe, et y faire tremper les croûtons rassis qu'il avait récupérés chez le boulanger voisin. Quand il n'y avait pas de marché, le monsieur très digne se retrouvait autour des poubelles du su-permarché avec d'autres miséreux qui fouillaient les déchets comme des vautours dont ils avaient le cou maigre et déplumé. Il y avait déjà sept millions de parfaits pauvres dans l'Empire de Sa Majesté. Les plus futés avaient des adresses de hangars, à la sortie des villes, où ils pouvaient acheter à bas prix de la nourriture défraîchie.
Autrefois, à San Francisco, les tribus colorées qui refusaient la société de consommation s'installaient franchement au fond des magasins et s'empiffraient sur place, puis repartaient devant les caisses, les mains dans les poches et le ventre plein. C'étaient désormais des commandos bien-veillants qui distribuaient gratuitement du foie gras, du champagne et des spaghettis aux clients peu argentés des grandes surfaces. A Rennes, à Grenoble, à Paris, ces collectifs de chômeurs et de précaires réquisitionnaient dans les rayons les produits nécessaires, et les clients les soutenaient : " Vous avez raison, c'est trop cher. "
La Crise qui nous frappait ne relevait point d'une dérive particulière, comme le ressassait Sa Majesté, mais elle tenait au système dès son origine. Dans un autre siècle, au temps de Dic-kens, l'Anglais William Morris, poète puis confé-rencier social, s'indignait de la morgue des aristo-crates de la Finance. Il dénonçait leur cupidité : la civilisation se réduisait à amasser des marchan-dises inutiles que nous achetions pour les enrichir, en nous éloignant des simples besoins naturels. La baisse de la qualité était alors due à cette notion de quantité que Notre Prince vénérait. A Londres, Morris se demandait comme nous : où trouver du bon pain qui croustille ? un couteau qui coupe ? pourquoi nos logements sont-ils à ce point hideux et indignes d'être habités ? A quoi bon toute cette camelote ? Il n'y avait rien à mesure d'homme puisque tout servait à multiplier l'argent pour les uns et la misère pour les autres.
Face à l'angoisse collective qu'il ne pouvait ignorer parce que ses Conseillers lisaient les écho-tiers et croisaient parfois des quidams dans les rues, Notre Attentif Monarque prit des mesures fortes. D'abord, il ne portait plus en public ses Ray Ban qui lui donnaient une dégaine de caïd sicilien, et lorsqu'il se montrait au soleil il plissait les yeux comme un chimpanzé dont il avait adop-té les grimaces. Ensuite il manifesta son courroux quand il vit dans des magazines ses ministres figurer en tenue de soirée : " En ce moment, les Français se serrent la ceinture, c'est pas la peine qu'ils vous voient parader et jouer les milords ! "
Cependant le budget du Château enflait à cause des voyages impériaux, des frais de réception et du personnel qui coûtait autant que celui d'une ville de cent mille habitants. Sa Majesté ne faisait de réelles économies que sur les fleurs et le vin. Allons ! pour côtoyer les plus grands de ce monde, le Prince n'allait pas s'enfermer dans un cabanon. Sa vitalité était entière et la Crise, derrière laquelle il s'abritait, le dopait. Les faillites qui se multipliaient ? La Crise. L'endettement de l'Etat ? La Crise. Le pouvoir d'achat qui dégringolait ? La Crise. Le chômage en augmentation permanente ? La Crise ! Et les grandes compagnies profitaient de ce même prétexte pour jeter à la porte des dizaines de milliers d'ouvriers et d'employés.
Le peuple n'était même pas déçu ni révolté, il ne croyait plus aux résultats promis. Cela s'installait, cela risquait de s'éterniser, il fallait se débrouiller avec. La politique ? On s'abstenait d'y toucher, on ne votait plus guère, et pour qui ? On ne comptait plus que sur soi, la société s'atomisait, même plus en tribus mais en individus. On semblait retourner vers les années soixante-dix du siècle dernier, quand à La Courneuve, cité déjà désolante, une jeune fille rebelle constatait que " les organisations politiques traditionnelles n'ont aucun rapport avec le bonheur ".
Vers l'automne il y eut une lueur, elle venait d'Amérique. Ce fut l'avènement de M. Obama, qui, d'un coup, rapetissa Notre Prince.

La nouvelle courut la planète d'une manière fulgurante ; ce fut un soulagement et un espoir lorsqu'on proclama élu, à la tête de l'Empire américain, celui qui représentait l'exact contraire de Johnny Walker Bush dont les huit ans de règne avaient été calamiteux et guerriers, brisant l'image de son pays et développant contre lui un terrorisme acharné. M. Obama fut salué et les foules étaient euphoriques à Caracas comme à Gaza, Beyrouth, Londres, Téhéran, Paris, Berlin, Mexico, Le Caire, Kaboul, Casablanca, même à Wall Street, même chez les vachers floués de l'Indiana. M. Obama avait un don, un charme, une voix, une allure. Avec la plus fine valeur et la plus tranquille, ses vues étaient vastes, ses projets concertés ; il avait une facilité extrême à mener des troupes, l'art de prendre ses sûretés partout. Jamais, avec lui, d'ordres confus, de marches inutiles, mais la justesse du coup d'œil, un sourire et une démarche car il bougeait comme un dan-seur de Broadway. Avec cela des vertus que Johnny Walker Bush ne possédait point, l'humour, le calme et la fermeté.
Ce fut le premier Noir à emporter cette Maison Blanche qui fut bâtie par des esclaves à l'époque de M. Jefferson, le père de la Constitution ; le peuple d'Harlem le savait, qui avait de la fierté et de la peur. " Je prie pour qu'on ne l'assassine pas ! " disait une vieille dame. " Avant, confiait un autre, nous entrions dans les Palais avec une serpillière et un balai-brosse, demain nous serons dans le Bureau ovale. "
Quoique le métissage augmentât et qu'il fût moderne, parce que les Cheyennes, les Tonkinois, les Chicanos, les tourneurs de raviolis chinois ou de pizzas, les Africains se mélangeaient davan-tage, sans préjugés mais avec naturel, cette Amé-rique des quakers et des hippies semblait ne point connaître officiellement les nuances ; on s'y déclarait blanc ou noir, on ne savait pas nommer les mille raffinements de l'éventail brésilien des couleurs de peau, chocolat, café, cuivré, caramel, rhum, ocre, ivoire. M. Obama, à quarante-sept ans, symbolisait un pays forgé par des immigrés venus de tous les horizons avec toutes les couleurs et toutes les croyances, on eût dit qu'il les ramassait en lui et redonnait à son continent si vaste la morale des fondateurs contre celle des pétroliers.
Son père très noir appartenait à la tribu Luo qui élevait des chèvres, au Kenya, mais en habile économiste il fut invité à l'université d'Honolulu ; musulman et boursier, il y rencontra une étudiante très blanche du Kansas ; M. Obama en naquit, à Hawaii, le pays des chemises à fleurs et des pal-miers. Quand il eut deux ans, son père partit à Harvard puis rentra en Afrique où il pensait en vain jouer un rôle, mais il se tua dans un accident de voiture. Sa mère se remaria à un homme d'affaires indonésien et le jeune M. Obama apprit le Coran à Djakarta avant d'étudier dans une école catholique. Revenu en Amérique, diplômé, il refusa un emploi dans une firme de Wall Street pour choisir le South Side de Chicago et y défendre les pauvres. Quand à vingt ans on lui donna cinq minutes pour évoquer l'apartheid devant des étudiants de Los Angeles, il fascina son auditoire pendant une demi-heure ; il mesura ce jour-là son ascendant. Plus tard il devint sénateur de l'Illinois au siège de M. Lincoln, l'un de ses modèles, et, comme celui-ci désireux de rassembler pour apaiser, il choisit désormais dans ses discours le nous à la place du je.
Notre Tressautant Leader était piqué. L'empe-reur Obama lui volait la vedette en le remplaçant à la une des gazettes, même en France, quant à l'impératrice Michelle, qui avait belle et énergique tournure, dont les ancêtres étaient arrivés enchaî-nés du Ghana pour trimer en Caroline du Sud, elle éclipsait la ci-devant comtesse Bruni. L'une était avocate et militante, très à l'aise pour parler aux foules ; l'autre n'avait que son minois glacé et un filet de voix pour susurrer des berceuses.
Lorsque Notre Egotiste Leader avait croisé son nouveau collègue, deux ans plus tôt, il avait dit : " Ce type-là c'est une star ! ", sans penser qu'un jour il serait par lui vieilli.
Il voulut se raccrocher, fut le premier à féliciter l'empereur Obama en lui expédiant une missive à cinq heures vingt-six du matin, soit quatre mi-nutes après les résultats de son élection ; malen-contreusement il ajouta de sa main un cher Barak, comme si les deux se fréquentaient à l'intime, mais il omit une lettre car cela devait s'écrire Barack, ce qu'une gazette tabloïde de Germanie releva pour se moquer du fanfaron. Cela n'empêchait, Notre Prince voulait figurer au côté de l'empereur Obama pour sauver le monde, et former un attelage, mais l'Américain y était fort réticent. Dans une gazette non encore trop forma-tée par le régime, nous eûmes droit à la comparai-son point par point de l'empereur Obama et de Nicolas Ier. Le premier était grand et élancé, le second trapu et moindre. Le premier s'habillait chez Brooks Brothers, le second, malgré des costumes sur mesure, semblait toujours sortir d'un sketch de M. Fernand Raynaud. Le premier se détendait en jouant au basket, le second en accumulant les petites foulées autour de la pe-louse du Château. Le premier lisait Moby Dick, Shakespeare et Nietzsche, le second préférait Thierry la Fronde et le vélo. Le premier réglait chacune de ses phrases et n'improvisait jamais, le second adorait sortir de son texte et se livrer à des digressions d'un goût parfois contestable. Le premier voulait ouvrir son gouvernement pour terrasser la Crise, le second pour torpiller les partis adverses. Le premier trouva des soutiens de prestige à Hollywood et chez des musiciens en renom comme Stevie Wonder ou Bruce Springsteen, le second ne nous présenta que des tocards que nous n'osons même pas nommer. Le second appelait le premier mon copain, mais celui-ci ne le reçut point quand il vint à Washington en novembre avec Madame. Alors Sa Majesté se mit à fredonner le grand air de la jalousie.



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