Patrick Rambaud
Deuxième chronique du règne de Nicolas Ier
Ecrivain précaire né à Paris en 1946.
Auteur officiel de trente livres. Auteur officieux du double. On
lui doit notamment, chez Grasset, une suite romanesque consacrée
à la fin de l'Empire : La Bataille (Grand prix du roman de
l'Académie française et prix Goncourt), Il neigeait,
L'Absent et Le Chat botté (2006).
Deuxième chronique du règne de Nicolas Ier fait suite
à la déjà célèbre Chronique du
règne de Nicolas Ier, qui fut un immense succès (Grasset,
janvier 2008).
Chapitre Premier
FACETIES ATTRIBUEES A MOUAMMAR LE CRUEL. - SA MAJESTE TOURNEE EN RIDICULE. - BIENHEUREUSE APPARITION DE LA COMTESSE BRUNI. - TRAITS IMPORTANTS DE SON CARACTERE. - DROLERIE SOUDAINE DE NOTRE VIF LEADER. - DE LA BONDIEUSERIE VOLONTAIRE.
ES JOURS QUI PRECEDERENT aussitôt
l'an 2008 méritent une sorte de panorama, parce qu'ils servirent
de fondement à une suite de faits considérables. En
hiver survint une calamité qui s'abattit droit sur Notre
Foudroyant Monarque, et il faut ici détailler cette plaie
dès son origine pour ne point rester sots. A l'époque
vivait dans le désert de Libye un calife redoutable de la
tribu des Kadhafa ; on le connaissait partout sous le nom de Mouammar
le Cruel. Grand au-dessus du commun, le teint jaunâtre, empâté
des joues et parfaitement mal rasé, le museau flétri
d'un rocker de Liverpool, avec l'air bédouin au possible
dans son burnous en laine de chameau, il possédait un don
particulier d'intrigue, de souterrains et de ressources de toute
espèce. Quarante années plus tôt, il avait profité
de l'absence du vieux roi Idriss, qui prenait les eaux chez les
Turcs, pour lui dérober sa place, son pays, son or, son pétrole
et son gaz. Désormais enivré de sa dignité,
Mouammar se fit tout seul colonel, puis il voulut réunir
autour de sa personne le peuple entier des Arabes pour le mener,
mais les autres chefs lui tournèrent le dos, alors, regardant
vers le Sud, il essaya de ramasser sous sa gandoura de belle facture
les potentats de l'Afrique, mais ils esquivèrent prestement
ses caresses : " Passe ton chemin, Bédouin, tu ne nous
inspires nulle confiance ! " Le colonel s'était à
l'instant exalté ; lui qui espérait imiter le pharaon
Nasser, un dieu, il vit soudain son rêve s'émietter
: " Par la barbe teinte en rouge du Prophète ! Personne
ne veut de moi ? Eh bien qu'Allah vous tripote, je ne veux pas de
vous non plus ! " Dès lors Mouammar se consacra au désordre,
il figura le Mal, ses manières piquaient, insultaient même,
et il devint aussi fin à nuire qu'à se faire des ennemis
; son commerce sembla insupportable par son autorité brutale,
ses humeurs, sa malice, avec un air de supériorité
qui faisait vomir et révoltait en même temps.
Le sobriquet de Cruel était justifié par ses actes.
Mouammar se plaisait à aider tout ce que les Etats comptaient
de furieux et de névrosés graves ; il distribua des
missiles, des bombes et des conseils pour exploser les aéronefs
en vol, capturer les paquebots de plaisance, mieux abordables que
des torpilleurs, et mieux rentables pour qui voulait en tirer une
rançon ; il enseigna à trafiquer les otages, à
les torturer, à les monnayer, parce qu'il possédait
la vendetta dans le sang. Les moins étonnés par cette
fougue avaient été les habitants de Vezzani où
courait une légende : là-bas, en Haute-Corse, on répétait
depuis deux générations que Mouammar était
un fils du village, que son père n'était point un
éleveur de chèvres de la contrée de Syrte mais
un pilote de chasse, Albert Preziozi, lequel, pour rejoindre son
escadrille sur la base de Rayak, avait naguère traversé
les sables libyens et y avait abandonné une Bédouine
grosse du petit vampire. Voilà ce qu'on certifiait au pays
des vengeances familiales, et les villageois de Vezzani montraient
aux curieux le portrait du pilote accroché à la mairie
; ils en soupiraient de fierté : " Albert et Mouammar,
voyez, Monsieur, comme ils se ressemblent... "
Qu'ils se ressemblassent ou pas, la lutte du trublion bédouin
dura longtemps, mais un jour vint où, fatigué de la
détestation universelle, il décida de devenir respectable
pour se faire admettre parmi les peuples éclairés.
Ce fut ainsi qu'il relâcha des infirmières bulgares
cuites à petit feu pendant des années, et il en fit
profiter Notre Prince Lumineux, arrivé toutefois bon dernier
dans les âpres négociations, mais qui en tira tout
le fruit, ce que nous avons raconté par le menu dans le Premier
Livre de cette Chronique. Pour remercier le calife de Tripoli de
lui avoir permis un éclat dont elle tira gloire, Sa Généreuse
Majesté l'avait invité en visite officielle à
Paris afin qu'il brillât à son tour aux yeux de l'univers,
et qu'on pût le fréquenter ouvertement sans honte.
Hélas, l'initiative peu réfléchie s'avéra
fâcheuse pour Notre Rapide Monarque ; il n'avait jamais su
mesurer les conséquences des décisions qu'il prenait
à la va-vite sans consulter quiconque.
Mouammar débarqua un lundi de décembre avec une flotte
automobile et trois cents courtisans de sa suite, dont un bataillon
d'amazones joufflues en tenues léopard. Il rangea devant
le perron du Château son interminable limousine blanche aux
vitres blindées, et ce blindage soulignait son rang, cela
seulement, puisque aucun despote n'a jamais été tué
par balle à l'intérieur de sa voiture, et puisqu'une
bombe bien posée n'a que faire de cette protection, comme
le démontra en son temps l'attentat réussi contre
l'amiral Carrero Blanco, dans la Madrid policée de M. Franco
: sa Dodge excellemment blindée fut soulevée par l'explosion,
disparut dans un dense nuage de fumée, sauta de vingt-sept
mètres pour retomber de l'autre côté d'un couvent
de la rue Claudio Coello ; un jésuite qui feuilletait son
bréviaire crut à une hallucination lorsqu'il vit passer
devant sa fenêtre la grosse auto tordue en accordéon,
toute fumante, qui s'écrasa dans la cour. Cette digression
sur le blindage, considéré comme un signe extérieur
d'importance, entend signaler ici que chaque détail comptait
pour Mouammar le Cruel, et que chaque détail relevait d'une
esbroufe maîtrisée, d'une imagination vaste, fertile,
déréglée, poussée par une audace effrénée.
Dès le premier moment qu'il fut sur notre sol, il trouva
le moyen d'être plus voyant, plus remuant, plus histrion que
Notre Electrique Souverain. Sous le prétexte qu'il emmenait
partout ses coutumes avec lui, il exigea qu'on plantât sa
gigantesque tente beige dans un jardin en face du Château,
quand lui allait loger à l'hôtel Marigny dans une suite
façon Louis XVI. Pire ! c'était à l'époque
où des escouades de la maréchaussée traquaient
les tentes que les sans-logis avaient essaimées dans la ville
pour ne pas mourir gelés. Sa Majesté en rageait et
demanda au chevalier de Guaino, qui lui enseignait la civilisation
en même temps que l'art oratoire, de qui leur hôte se
moquait.
- De personne, Sire, et de vous moins qu'un autre, me semble-t-il...
- Il est nul, avec son camping sur nos pelouses !
- Ainsi le veut la tradition bédouine, Sire.
Pour prouver ce qu'il avançait, le rutilant chevalier tira
de sa bibliothèque un album des aventures de M. Tintin auxquelles
il se référait en permanence afin d'y comprendre mieux
le monde. Il ouvrit Coke en stock à la page 6, où
il avait glissé un signet, et il expliqua avec l'assurance
de celui qui sait :
- Sire, voyez la tente que les gardes du jeune prince Abdallah ont
installée dans le grand salon de Moulinsart, ils tirent sur
leurs narghilés, ils ont poussé les meubles et les
bibelots, fiché un poignard sur le parquet ciré et
font rôtir une volaille à la broche avec des airs mauvais.
Quand le capitaine Haddock lève la main sur cette graine
de chenapan d'Abdallah, qui a eu le temps de le faire tomber dans
l'escalier, de l'arroser et de briser sa pipe avec une fléchette
à ventouse, les gardes l'en empêchent, on ne touche
pas au fils d'un émir, et le capitaine s'emporte, tenez,
lisez son texte : " Tu te figures, espèce de moule à
gaufres, que je vais permettre à ce petit choléra
de faire les quatre cents coups chez moi ? "
- Là il a raison, ton capitaine.
- Mais il ne donnera point de fessée au chenapan. A chose
faite, il n'y a point de remèdes...
- Ça veut dire quoi tout ça ?
- Qu'il faut subir en silence les farces de l'invité personnel
de Votre Majesté.
- Mais y va foutre le souk !
- Sire, songez aux milliards que vous espérez lui ravir,
songez aux contrats.
- Ah oui, les milliards des contrats...
***
|