Premiers chapitres
Patrick Rambaud
Il neigeait
roman
Patrick Rambaud a écrit plus d'une trentaine de livres. Il neigeait constitue le deuxième volet d'une trilogie impériale commencée avec La Bataille, Grand Prix du roman de l'Académie française, puis Prix Goncourt en 1997.  

 

CHAPITRE PREMIER

Moscou en 1812

 

e capitaine d'Herbigny se sentait ridicule. Enveloppé dans un manteau clair dont le rabat flottait sur les épaules, on devinait un dragon de la Garde au casque enturbanné de veau marin, crinière noire sur cimier de cuivre, mais à califourchon sur un cheval nain qu'il avait acheté en Lituanie, ce grand gaillard devait régler les étriers trop courts pour que les semelles de ses bottes ne raclent pas le sol, alors ses genoux remontaient, il grognait : « A quoi j'ressemble, crédieu ! de quoi j'ai l'air ? » Le capitaine regrettait sa jument et sa main droite. La main avait été percée par la flèche envenimée d'un cavalier bachkir, pendant une escarmouche ; le chirurgien l'avait coupée, il avait arrêté le sang avec du coton de bouleau puisqu'on manquait de charpie, pansé avec du papier d'archives à défaut de linge. Sa jument, elle, avait gonflé à force de manger du seigle vert trempé de pluie ; la pauvre s'était mise à trembler, elle tenait à peine debout ; quand elle trébucha dans une ravine, d'Herbigny s'était résigné à l'abattre d'une balle de pistolet dans l'oreille (il en avait pleuré).
Son domestique Paulin boitillait derrière en soupirant, l'habit noir rapiécé avec du cuir, le chapeau bas de forme, un sac de toile en bandoulière rempli de grains ramassés ; il traînait par une ficelle un baudet chargé du portemanteau. Nos deux bonshommes n'étaient pas seuls à râler contre une mauvaise fortune. La nouvelle route de Smolensk où ils avançaient au pas, bordée d'une double rangée d'arbres géants qui ressemblaient à des saules, traversait des plaines de sable. Elle était si large que dix calèches pouvaient y rouler de front, mais ce lundi de septembre, gris et froid, la brume se levait sur l'encombrement des équipages qui suivaient la Garde et l'armée de Davout. C'étaient des milliers de fourgons, une pagaille de voitures pour emmener les bagages, des carrioles d'ambulances, les roulottes des maçons, des cordonniers, des tailleurs ; ils avaient des moulins à bras, des forges, des outils ; au bout de leurs manches en bois, quelques lames de faux dépassaient d'un fardier. Les plus fourbus, travaillés par la fièvre, se laissaient porter, assis sur les caissons attelés de chevaux maigres. Plusieurs chiens à poil ras se coursaient et voulaient se mordre. Des soldats de toutes les armes escortaient cette cohue. On marchait vers Moscou. On marchait depuis trois mois.
Ah oui, se souvenait le capitaine, en juin ça avait de la gueule, quand on avait passé le Niémen pour violer le territoire des Russes. Le défilé des troupes sur les ponts flottants avait duré trois jours. Pensez donc, des canons par centaines, plus de cinq cent mille guerriers alertes, Français pour un bon tiers, avec l'infanterie en capotes grises qui côtoyait les Illyriens, les Croates, des volontaires espagnols, les Italiens du prince Eugène. Tant de force, tant d'ordre, tant d'hommes, tant de couleurs : on repérait les Portugais aux plumets orange de leurs shakos, les carabiniers de Weimar à leurs plumets jaunes ; voici les manteaux verts des soldats du Wurtemberg, le rouge et l'or des hussards de Silésie, le blanc des chevau-légers autrichiens et des cuirassiers saxons, les vestes jonquille des chasseurs bavarois. Sur la rive ennemie, la musique de la Garde avait joué Le Nouvel Air de Roland : « Où vont ces preux chevaliers, l'honneur et l'espoir de la France... »
Le fleuve sitôt franchi, les malheurs commencèrent. Il fallut piétiner dans un désert sous de fortes chaleurs, s'enfoncer dans des forêts de sapins noirs, subir le froid soudain après un orage infernal ; une quantité de voitures s'enlisèrent dans la boue. En moins d'une semaine les régiments avaient distancé les convois de provisions, lourds chariots que tiraient lentement des bœufs. Le ravitaillement posait un problème grave. Quand l'avant-garde arrivait dans un village, elle n'y trouvait rien. Les récoltes ? brûlées. Les troupeaux ? emmenés. Les moulins ? détruits. Les magasins ? dévastés. Les maisons ? vides. Cinq ans plus tôt, lorsque Napoléon conduisait la guerre en Pologne, d'Herbigny avait déjà vu les paysans déserter leurs fermes pour se réfugier au cœur des forêts avec leurs animaux et leurs provisions ; les uns cachaient des pommes de terre sous le carrelage, les autres enfouissaient de la farine, du riz, du lard fumé sous les sapins, ils accrochaient des boîtes pleines de viande séchée aux plus hautes branches. Eh bien cela recommençait en pire.
Les chevaux rongeaient le bois des mangeoires, broutaient le chaume des paillasses, l'herbe mouillée : il en mourut dix mille avant même qu'on ait aperçu l'ombre d'un Russe. La famine régnait. Les soldats se remplissaient l'estomac d'une bouillie de seigle froide, ils avalaient des baies de genièvre ; ils se battaient pour boire l'eau des bourbiers, parce que les paysans avaient jeté au fond de leurs puits des charognes ou du fumier. Il y eut de très nombreux cas de dysenterie, la moitié des Bavarois mourut du typhus avant de combattre. Les cadavres d'hommes et de chevaux se putréfiaient sur les routes, l'air empuanti qu'on respirait donnait la nausée. D'Herbigny pestait mais il se savait favorisé : pour la Garde impériale, des officiers avaient réquisitionné les vivres destinés à d'autres corps d'armée ; il s'en était suivi des bagarres et pas mal de rancœur envers les privilégiés.
Tout en cheminant, le capitaine croquait une pomme verte chipée dans la poche d'un mort. La bouche pleine, il appela son domestique :
- Paulin !
- Monsieur ? dit l'autre d'une voix expirante.
- Saperlotte ! On n'avance plus ! Qu'est-ce qui se passe ?
- Ah ça, Monsieur, j'en sais rien.
- Tu ne sais jamais rien !
- Le temps d'accrocher notre âne à votre selle et je cours m'informer...
- Parce que, en plus, tu me vois tirer un bourricot ? Ane toi-même ! J'y vais.
Devant, ils entendaient jurer. Le capitaine lança son trognon de pomme que des bâtards efflanqués se disputèrent en jappant, puis, de la main gauche, avec un geste noble, il dirigea sa monture minuscule dans l'embouteillage.
La voiture bâchée d'une cantine, en travers sur la chaussée, perturbait le flux. Un poulet survivant, ficelé par les pattes au châssis, perdait ses plumes en se débattant ; une bande de conscrits sales le reluquait avec des yeux de rôtisseurs. La cantinière et son cocher se lamentaient. L'un des chevaux de trait s'était effondré d'un coup ; des voltigeurs aux uniformes déchirés avaient posé leurs armes par terre pour le détacher du brancard.
D'Herbigny s'approcha. La carcasse était maintenant dételée mais les soldats, malgré leur nombre et leurs efforts, n'arrivaient pas à la pousser sur le bas-côté.
- Faudrait deux percherons bien costauds, disait le cocher.
- Y'en a pas, disait un voltigeur.
- Il suffit d'une corde solide, avança d'Herbigny sur un ton d'évidence.
- Et après, mon capitaine ? S'ra toujours aussi pesant, l'animal.
- Foutre non ! Vous l'attachez par les paturons et vous vous y mettez à dix pour le haler.
- On n'est pas plus valides que les chevaux, répondit un jeune sergent à la mine pâle.
D'Herbigny se retroussa les moustaches, il se gratta l'aile du nez, qu'il avait long et fort. Il s'apprêtait à diriger l'opération de déblaiement quand une immense clameur l'en empêcha. Cela venait de tout là-bas, vers l'horizon, au virage de la route. La clameur persistait, s'installait, formidable et soutenue. La horde ralentie par l'accident de la cantine se figea. Les visages se tournaient ensemble vers le vacarme. Ça ne ressemblait pas à un bruit de guerre, mais à un chant sorti de milliers de poitrines. Les cris enflaient en se rapprochant, colportés au long de la colonne, ils roulaient, se répétaient, se multipliaient, se précisaient.
- Que hurlent ces bougres ? demandait le capitaine à la cantonade.
- Je le sais, Monsieur, dit Paulin qui avait rejoint son maître dans la foule.
- Dis-le donc, abruti.
- Ils crient Moscou ! Moscou !
Au tournant de la route monotone, les premiers bataillons avaient débouché sur le mont du Salut d'où ils découvraient Moscou en contrebas. C'était une vision d'Orient à l'extrémité d'une plaine désolante. Chez les soldats, un silence ébahi succédait à la joie bruyante ; ils contemplaient cette ville sans mesure qu'arrosaient les boucles d'un fleuve gris. Après avoir rougi les remparts de brique, le soleil allumait les bulbes dorés d'une multitude de clochers en bouquets. Ils comptaient les coupoles bleues constellées d'or, les minarets, les tours pointues, les terrasses des palais ; l'amas de toits rouge cerise et verts les étonnait, les taches vives des orangeraies, le fouillis des terrains vagues, la géométrie des potagers ou des jardins, les pièces d'eau brillantes comme des plaques de métal. Contre les enceintes crénelées, au-dehors, des faubourgs se succédaient, villages fermés par un simple épaulement de terre. Beaucoup se rêvaient en Asie. Des grenadiers qui avaient supporté l'Egypte redoutaient un mirage, que ne resurgissent comme un souvenir affreux les barbares d'Ibrahim Bey, en cottes de mailles sous le burnous, avec des houppes de soie noire à leurs lances de bambou. La plupart, plus neufs, pressentaient une récompense, des Caucasiennes aux cheveux de paille, de quoi manger et trop boire, dormir dans des draps.
- Quel spectacle, hein, Paulin ? dit le capitaine d'Herbigny en arrivant à son tour au sommet de la colline. C'est quand même plus grandiose que Rouen depuis la côte Sainte-Catherine !
- Certainement, Monsieur, répondit le domestique qui préférait Rouen, son beffroi et la Seine.
Pour son malheur, il était d'une nature fidèle. Il suivait son maître. Celui-ci lui versait des gages sur les vols habituels que se permettent les soldats en guerre, et comme les guerres se succédaient, Paulin arrondissait son magot ; il avait l'espoir d'acheter un atelier de tailleur, le métier de son père. Lorsque le capitaine était blessé, il le plaignait en se frottant les mains : près des ambulances on s'abritait mieux, mais cela ne durait guère, d'Herbigny avait de la santé ; même manchot ou avec une balle dans le mollet il se rétablissait vite, gardait le moral puisque sa dévotion à l'Empereur tournait à la religion.
- Quand même, ronchonnait le valet, pourquoi s'aventurer si loin...
- C'est à cause des Anglais.
- Nous allons combattre les Anglais à Moscou ?
- Je te l'ai chanté cent mille fois !
Le capitaine reprenait sa leçon :
- Les Russes, ils négocient avec les Anglais depuis un siècle, et les Anglais veulent notre perte.
Le capitaine s'enflammait : les Russes espèrent l'argent de Londres pour améliorer leurs navires, dominer la Baltique et la mer Noire. Les Anglais en profitent, pardi ! Ils poussent le Tsar contre Napoléon. Ils veulent que cesse l'infernal blocus qui les empêche d'écouler leurs produits sur le continent et les ruine. Quant au Tsar, il voit d'un mauvais œil Napoléon étendre ses conquêtes. L'Empire colle à ses frontières, les Anglais lui en montrent le péril, il fléchit, cherche l'incident, nous provoque, et du coup nous voilà devant Moscou.
Tout cela s'arrêtera-t-il ? Paulin pensait à son éventuelle boutique, aux étoffes londoniennes qu'il aimerait tailler.
Un escadron de lanciers polonais déboula en rugissant des ordres qu'ils n'avaient pas besoin de traduire ; maniant leurs hampes garnies de flammes multicolores, ils repoussaient la masse des curieux pour ménager une sorte de terre-plein. Comme ils reconnaissaient leurs manteaux blancs et les shakos évasés en feutre noir de l'escorte impériale, les régiments étagés sur la colline levèrent leurs coiffes au bout des baïonnettes, saluant par une ovation folle l'arrivée de Sa Majesté ; d'Herbigny s'époumonait à l'unisson. Napoléon venait au grand trot, le bras gauche ballant dans le vide, un bicorne de castor enfoncé sur le front, suivi par son état-major en tenue de parade, plumes, broderies, larges ceintures à franges, bottes sans poussière et alezans bien nourris.
Les vivats redoublèrent lorsque le groupe s'arrêta au bord de la colline pour étudier Moscou. Un bref instant, les yeux bleus de l'Empereur s'illuminèrent. Il résuma la situation en trois paroles :
- Il était temps.
- Oh oui, sire, murmurait le grand écuyer Caulaincourt, sautant de son cheval pour aider Napoléon à descendre du sien, Tauris, un persan à robe argentée qui remuait sa crinière blanche, cadeau du Tsar à l'époque où les deux souverains s'estimaient, le Russe avec curiosité, le Corse avec fierté. Au premier rang derrière la ligne des lanciers, d'Herbigny fixait du regard son héros ; les mains dans le dos, la physionomie terreuse, empâté, l'Empereur semblait aussi carré que haut, à cause des manches très larges aux entournures de sa redingote grise, qu'il pouvait ainsi enfiler sur son uniforme de colonel sans ôter les épaulettes. Napoléon éternua, renifla, s'essuya le nez et sortit d'une poche la lorgnette de théâtre qui ne le quittait plus, car sa vue commençait à lui manquer. Quelques généraux et les mamelouks avaient mis pied à terre et l'entouraient. Carte dépliée à la main, Caulaincourt détaillait Moscou ; il montrait la citadelle du Kremlin disposée en triangle sur une éminence, ses murailles byzantines flanquées de tourelles au bord du fleuve. Il montrait les cinq enceintes qui limitaient les quartiers, il donnait des noms aux églises, désignait les entrepôts.
L'armée entière s'impatientait.
Chacun s'empêchait de respirer pour ne pas troubler un silence devenu inquiétant. Rien, on n'entendait rien, à peine le vent, pas un oiseau, aucun aboiement, aucun écho de voix ni de pas, aucun claquement de sabots, les roues des charrois ne grinçaient pas sur le pavé de Moscou, on ne percevait rien du bourdonnement habituel d'une cité considérable. Le major général Berthier, l'œil dans sa lunette d'approche, scrutait les murailles, le débouché des rues désertes, les rives de la Moskova où des barges étaient à l'amarre.
- Sire, dit-il, on dirait qu'il n'y a personne...
- Vos bons amis se sont envolés ? gronda l'Empereur à Caulaincourt qu'il traitait avec méchanceté depuis son retour d'ambassade, à Pétersbourg, car cet aristocrate de vieille souche avait apprécié le Tsar.
- Les troupes de Koutouzov se sont portées au-delà, répondit le grand écuyer d'un ton morne, le chapeau sous le bras.
- Ce gros superstitieux de Koutouzov refuse la bataille ? Nous l'avons donc bien saigné près de Borodino !
Les officiers de l'état-major se regardèrent sans broncher. A Borodino ils avaient perdu trop d'hommes dans un épouvantable corps à corps, et quarante-huit généraux dont le frère de Caulaincourt. Ce dernier baissa le menton dans l'entortillement de sa cravate : il avait un visage lisse, le nez droit, des cheveux bruns coupés court et des favoris en côtelettes ; duc de Vicence, s'il possédait la prestance d'un maître d'hôtel il n'en avait pas la servilité ; au contraire de la plupart des ducs et maréchaux, il n'avait jamais caché qu'il désapprouvait cette invasion. Dès le début, dès le Niémen, il le répétait en vain à l'Empereur : jamais le tsar Alexandre ne céderait aux menaces. Les faits lui avaient donné raison. Les villes flambaient, on s'emparait de ruines. Les Russes se dérobaient en ravageant leur pays. Quelquefois un parti de cosaques lançait une attaque ; ils tourbillonnaient, frappaient un escadron en maraude, s'évanouissaient. Souvent, le soir, on distinguait des Russes au bivouac, on se préparait, on veillait, mais à l'aube ils avaient déguerpi. On connut des combats brefs et sanglants, mais pas d'Austerlitz, pas de Friedland, pas de Wagram. A Smolensk, l'ennemi avait résisté le temps de tuer vingt mille hommes et d'incendier la ville ; près de Borodino enfin, quelques jours plus tôt, on avait laissé quatre-vingt-dix mille morts et blessés des deux camps sur un terrain défoncé par les obus. Les Russes avaient pu se retirer vers Moscou, où, à première vue, ils n'étaient pas ou plus. Au bout d'une demi-heure d'immobilité, Napoléon se tourna vers Berthier :
- Donnez l'ordre.
Les artilleurs bleu ciel de la Vieille Garde guettaient le signal pour allumer la mèche ; ils tirèrent le coup de canon qui déclencha la ruée. Il s'agissait de rameuter les troupes éparses. Des cavaliers montaient en selle, des escadrons se reformaient, les fantassins se rangeaient en bataillons et les tambours battaient. Revigoré par son Empereur si proche, d'Herbigny n'entendait pas rester à la traîne avec les bagages. « J'y vais ! dit-il à son domestique. Tu me retrouves ce soir au campement de la Garde. » Paulin prit un air affolé mais le capitaine ajouta, pour le rassurer, une phrase qui l'effraya davantage : « J'ai encore la main gauche pour embrocher ces cochons mongols ! » Il fouetta son espèce de poney et se perdit dans le mouvement des troupes.
A peine avait-il rejoint la brigade du général Saint-Sulpice, à laquelle il appartenait, qu'un peu partout, sur les flancs de la colline, des officiers tournés à demi vers les hommes levèrent leurs sabres nus. En criant, les cavaliers s'élancèrent alors au galop sur la pente ; les canons, les caissons suivaient à fond de train en soulevant des nuages de sable ; voltigeurs et grenadiers descendaient vers la ville au pas de course. Tous braillaient à pleine gorge, les essieux grinçaient. Ils étaient cent mille qui dévalaient, ils n'y voyaient plus : la tempête de poussière voilait le soleil. Cette foule aveuglée s'arrêta devant les barrières des faubourgs. Des jeunes tombaient sur les genoux d'avoir tant couru, et ils respiraient fort, poudrés de sable jaune de la tête aux guêtres. Le capitaine d'Herbigny comme les autres crachait de la terre ; son cheval secouait sa crinière longue pour la dépoussiérer.
Exaltés par dix minutes de cavalcade, les soldats redevenaient soucieux. Les Russes ne se montraient toujours pas. Debout, carré dans ses bottes, le capitaine s'étira ; de sa main valide il ôta son manteau pour le plier n'importe comment derrière sa selle. D'un côté il voyait les régiments s'installer à perte de vue dans la plaine, de l'autre il apercevait les derniers uhlans de Murat franchir la porte de Moscou entre deux obélisques hauts de quarante pieds. Dans le faubourg que les dragons avaient atteint, des chaumières basses aux murs de boue se tassaient contre les isbas de sapin. La rue qui menait au fleuve et au pont était aussi large que la route de Smolensk qu'elle prolongeait, une voie poudreuse que n'égayait pas le moindre brin de verdure, seulement, çà et là, des buissons gris. Le capitaine vérifia son pistolet, à tout hasard il le glissa dans le ceinturon comme un pirate. Il avait retrouvé les cavaliers du quatrième escadron qu'il connaissait par leurs noms et dont il jalousait les chevaux, squelettiques sans doute mais de belle taille. Comme il louchait avec envie sur la rossinante du dragon Guyonnet, celui-ci ouvrit de gros yeux :
- C'est quoi, ce carnaval ?
- Hein ?
- Après le pont, mon capitaine...
D'Herbigny fait volte-face. Là-bas, sur la rive droite de la Moskova, un énergumène agite un trident. C'est un vieillard ficelé dans une peau de mouton ; il a des cheveux longs et gras, sa barbe blanche mousse sur sa poitrine et tombe jusqu'à la ceinture. Suivi par Guyonnet, le capitaine approche. Le vieux moujik, d'un geste, menace de transpercer quiconque s'aviserait d'entrer en ville. D'Herbigny s'avance encore. Le vagabond tient sa fourche à deux mains et se précipite sur lui, qui se range. Entraîné par sa charge, le vieux pique dans le vide. Le capitaine en profite pour lui lancer un coup de botte et le bascule dans l'eau : le courant est fort, il l'emmène et le noie.
- Vous voyez, Guyonnet, dit le capitaine, qu'on peut se battre avec une seule main et un judicieux pied au cul.
En se retournant vers le dragon, d'Herbigny aperçoit l'Empereur, lèvres pincées, voûté ; il n'a rien manqué de la scène ; un mamelouk à turban tient son persan par la bride.
Puisqu'il était déjà au seuil de la ville, d'Herbigny reçut mission de l'arpenter pour en ramener des Moscovites, ou du moins des informations. Il prit le commandement d'une trentaine de cavaliers de la Garde impériale qu'il choisit parmi ceux qui montaient des petits chevaux sauvages, pour ne pas se sentir lui-même en infériorité sur son modèle réduit. De nouveau important, le capitaine pénétra dans Moscou à la tête de sa colonne, par le pont de pierre qui enjambait la Moskova, un fleuve qu'il avait imaginé plus large, plus profond, moins impétueux. La patrouille se retrouva dans de véritables rues, étroites mais pavées avec les cailloux du fleuve, pierres de Lydie, madrépores et ammonites de diverses grosseurs où les animaux se prenaient les sabots. Ils dépassèrent des fontaines, des serres vitrées, des maisons de bois peintes en vert, jaune, rose, avec des vérandas et des façades ouvrées comme une dentelle. Puis la rue s'élargit et le décor changea. Ils longeaient des bâtiments en pierre blanche, des palais de brique, des jardins touffus où sinuaient des allées, envahis de fleurs sauvages, de rochers biscornus, de belvédères, de ruisselets. On n'entendait que le pas des chevaux dans cette ville riche et morte qui impressionnait les dragons. Ils étaient nerveux. Ils se demandaient d'où viendrait la mauvaise surprise, le coup de feu d'un tireur embusqué, des obusiers russes pointés à l'angle d'une avenue. Bien sûr, l'importante cavalerie de Murat était déjà passée, mais demeurait un doute, l'idée confuse d'un piège. Le capitaine crut apercevoir la silhouette d'un homme devant le perron d'un palais ; ce n'était qu'une statue en bronze qui tenait un candélabre de vingt bougies éteintes. Ils contournaient maintenant un lac bordé de grosses villas ; chacune possédait un débarcadère, des canots de couleurs vives arrimés à des poteaux. Plus loin, sur le parvis d'une église colossale coiffée d'un dôme en ardoise, ils levèrent les yeux, alertés par un cri et un froissement d'ailes : tout en haut, un rapace s'était jeté dans les chaînes dorées qui reliaient des clochetons ; plus il se débattait, plus il se ficelait.
- On croirait l'aigle de la brigade, osa un dragon.
- Pour le délivrer faut l'tuer, dit un autre en levant son fusil.
- Silence ! répliqua le capitaine d'une voix fâchée. Et toi, bougre de crétin, baisse ton arme !
- Ecoutez...
Ils tendaient l'oreille, distinguaient un vague piétinement ; des gens devaient marcher en bande ; tout résonnait dans ces rues sans vie. Le capitaine disposa ses cavaliers démontés à l'abri d'un jardin feuillu, prêts à épauler. Une procession déboucha au carrefour.
- Sont des péquins...
- Ils ont pas d'armes.
- Qui parle russe ? demanda le capitaine. Personne ? Allez, ouste, on y va !
Ils sortirent ensemble des taillis, fusils pointés sur les bourgeois, une vingtaine, d'apparence inoffensive, qui leur faisaient des signes et pressaient l'allure. L'un d'eux, grassouillet, chauve avec des pattes de cheveux grisonnants sur le côté des joues, les appela d'une voix fluette :
- Ne tirez pas ! Nous ne sommes pas des Russes ! Ne tirez pas !
Les deux troupes se rencontrèrent au milieu du parvis.
- Qu'est-ce que vous faites ici ?
- Ces messieurs sont français comme moi, dit le gros. Ceux-ci sont allemands, celui-là italien.
Il désignait ses compagnons en redingotes sombres, bas, souliers à cordons, avec des chaînes de montre comme des guirlandes aux gilets.
- Nous travaillons à Moscou, monsieur l'officier. Moi je suis Sautet, Monsieur Riss est mon associé.
L'associé ôta son chapeau de loutre pour saluer. Il avait le crâne aussi lisse que son collègue, dont il partageait l'embonpoint, la couperose et le costume. Sautet continuait, cérémonieux :
- Nous dirigeons la plus grande entreprise de librairie française de tout l'Empire, monsieur l'officier. Et voici Monsieur Mouton, un imprimeur, Monsieur Schnitzler, renommé dans le négoce des fourrures...
D'Herbigny interrompit les présentations pour interroger le phraseur. Où diable restaient les habitants ? Pouvait-il ramener des boyards à son Empereur ? Et l'armée de Koutouzov ? L'armée avait traversé Moscou sans s'arrêter ; on avait vu des officiers pleurer de rage. Ce matin, avant l'aube, le gouverneur Rostopchine avait organisé l'exode de la population, une jolie mêlée de civils, icônes en tête, qui chantaient des cantiques et se lamentaient en embrassant des croix. Il y eut des scènes affreuses que Sautet suggéra mais n'osait raconter :
- Monsieur Mouton va vous dire ce qu'il a enduré.
- Je suis vivant par miracle, reprit ce dernier qui tremblait. Sous prétexte que j'avais tenu des propos injurieux envers le Tsar, des policiers m'ont traîné devant le comte Rostopchine. Je n'étais pas seul. Il y avait aussi un jeune Moscovite dont je connaissais le père, un marchand, eh bien on l'accusait d'avoir traduit une proclamation de l'empereur Napoléon ; en fait, je le sais, il n'avait traduit que des extraits du Correspondant de Hambourg, et dedans, il y avait parmi d'autres choses la fameuse proclamation, moi-même je l'ai lue, je suis imprimeur, n'est-ce pas...
- Nous le savons...
- Donc, c'était le fils d'un notable, ce jeune, même s'il appartenait à une secte d'illuminés allemands dont j'ai oublié le nom...
- Au fait ! s'impatientait d'Herbigny.
- Le jeune, il a été livré à la foule, des forcenés, monsieur, j'en ai encore des frissons dans l'échine, tiens, et il a été déchiré, ah oui, écorché vif comme un lapin, des exaltés ont attaché son cadavre à une corde pour le promener en ville, on n'a retrouvé qu'une main avec trois doigts.
- Et vous ?
- J'étais terrorisé, tiens, j'ai cru qu'ils allaient m'écharper, ces furieux, mais non, pas du tout, j'ai simplement subi un sermon du comte Rostopchine. Il voulait que je vous raconte ce que je vous ai raconté, comment les patriotes, en Russie, arrangeaient les traîtres et les mécréants.
- Voilà qui est dit, conclut le capitaine que les récits d'atrocités ne troublaient plus depuis belle lurette.
Il préférait s'informer sur les ressources de la ville, sur son peuple :
- Où sont les dignitaires ?
- Partis.
- Le gouverneur Rostopchine ?
- Parti avec eux.
- L'armée de Koutouzov ?
- Déjà loin, on vous l'a dit.
- Combien d'étrangers sont restés ?
Ils ne savaient pas. La plupart avaient été évacués par bateaux vers Nijni-Novgorod, mais avant de s'en aller lui-même, Rostopchine avait ouvert les asiles de fous et les prisons, des forçats devaient courir la ville pour égorger les Français dès qu'ils y tiendraient garnison ; les derniers habitants se bouclaient dans leurs caves.
- Les entrepôts de grains ?
- Vidés ou épuisés.
- Comment ça ? Pas de réserves ?
- Avant l'hiver, Moscou se ravitaille par le fleuve, mais cette année, à cause de la guerre, le trafic a été interrompu. On peut trouver du gruau ou de l'avoine peut-être.
- De la farine ?
- Les Russes en ont fait du pain et des biscuits, dit Sautet. Depuis au moins deux semaines, des centaines de chariots les ont emmenés pour le ravitaillement de l'armée.
- Le grain des chalands a été renversé dans la Moskova, poursuivit l'associé, je l'ai vu de mes yeux, monsieur l'officier.
Entre les tourelles flûtées de l'église, le rapace étranglé par les chaînes se balançait à présent comme un pendu.
Quand il apprend l'évacuation de Moscou, que par cet abandon Rostopchine lui a volé son triomphe coutumier, Napoléon est accablé, il blêmit, ses gestes s'enfièvrent, bientôt incohérents, il change son mouchoir plusieurs fois de poche, enfile et retire ses gants en se tirant les doigts. Des tics nerveux le secouent ; il se gratte la joue, marche de long en large, donne un coup de botte dans un caillou. De la main il demande son cheval, un mamelouk l'aide à grimper en selle, lui passe les pieds dans les étriers, puis il traverse le pont et caracole sur la berge, seul devant la porte de Dorogomilov qu'il ne franchit pas. Il faut d'abord que les troupes investissent cette fichue Moscou et la quadrillent pour sa sécurité. L'Empereur retourne brusquement sur la rive gauche de la Moskova avec une énergie soudain revenue, que dicte sa rage :
- Berthier !
- Je suis en face de vous, sire, répond le major général d'une voix lente.
- Déployez les régiments autour de la ville. Le prince Eugène au nord, le prince Poniatowski dans les faubourgs du midi, Davout en arrière du vice-roi. Mortier gouvernera la province, Durosnel commandera la ville, Lefebvre fera la police au Kremlin.
Des estafettes partirent aussitôt porter ces consignes dans toutes les directions, au moment où le train des équipages touchait au faubourg et où le capitaine d'Herbigny y retrouvait son domestique :
- Ce soir, Paulin, nous dormons chez le Tsar !
- Bien, Monsieur.
La Vieille Garde s'apprêtait. Déjà, avec le maréchal Lefebvre, duc de Dantzig, la musique et les grenadiers en bonnets à poil marchaient vers les murailles. Les chasseurs à pied formaient les rangs. Le convoi de la maison de l'Empereur arriva à son tour par la nouvelle route de Smolensk, une longue cohorte de caissons attelés de huit chevaux, des calèches, des animaux de bât en troupeau, une file d'ânes du Piémont portant chacun deux barils de chambertin, des cantines roulantes que précédaient les maîtres d'hôtel et les cuisiniers à dos de mulet.
- Paulin ! dit le capitaine, on le connaît, celui-là, il est de Rouen.
- Qui, Monsieur ?
- Ce freluquet, gras comme un haricot, qui descend de la berline des secrétaires.
- On dirait le fils Roque...
- C'est lui, j'en suis presque sûr. Je le croyais clerc chez un avoué, rue du Gros-Horloge.
- Ça fait si longtemps qu'on n'a pas revu Rouen, dit le domestique, plaintif.
La cavalerie de la Vieille Garde prenant le chemin de Moscou, d'Herbigny n'eut pas le temps de transformer son impression en certitude. Sébastien Roque sortait en effet de la berline des secrétaires, derrière les barons Méneval et Fain qui ne quittaient plus leurs habits brodés de nouveaux maîtres des requêtes. Il avait vingt ans, des yeux mauves, un chapeau noir à larges bords et cocarde, une ample redingote également noire où se superposaient plusieurs collets. A Rouen, son père possédait une filature de coton, mais avec le blocus maritime anglais les marchandises ne passaient plus ; comme les autres industriels de la région, il avait dû réduire de moitié sa production. Sans avenir immédiat chez son père, Sébastien avait alors travaillé auprès de Maître Molin, un avoué. Il se serait volontiers contenté de cette vie paisible jusqu'à l'ennui, car il n'avait guère d'ambition : jeune homme mal taillé à la mesure de son siècle, sans engouement militaire, il se savait peu doué pour la guerre ; il préférait une vie civile sans couleurs, mais avec ses deux jambes, ses deux bras, aucun éclat d'obus dans le ventre. Le pays n'était peuplé que de veuves, d'estropiés et de marmots ; les batailles dévoraient les hommes. Sébastien considérait le monde comme un chaos dont il fallait se garer.
Il avait eu de la persévérance pour éviter l'enrôlement. Grâce au soutien d'un cousin, concierge au ministère de la Guerre, à Paris, il devint surnuméraire puis commis titulaire près du général Clarke, peu aimé, qui dirigeait l'administration centrale loin des hostilités. Sébastien appréciait ce général frisé, la tête ronde posée sur un col en tuyau, qui le préservait des combats. Pendant une année il vécut dans une routine irresponsable et douillette, jusqu'au jour du printemps précédent, un mercredi, il s'en souvenait, où sa belle écriture lui joua un tour. L'un des aides du baron Fain, secrétaire de l'Empereur, venait de tomber malade. Il était urgent de le remplacer. On réunit les commis du ministère, on leur dicta un texte, on ramassa les copies. Parce qu'il formait ses lettres avec élégance, Sébastien Roque fut choisi. Voilà pourquoi, en voulant l'éviter, il se retrouvait à la guerre... Il regardait briller les coupoles de Moscou quand une voix l'appela :
- Monsieur Roque ! L'heure n'est pas à rêvasser.
Le baron Fain le prit par le bras et le poussa dans une calèche découverte. Il se serra entre un maître d'hôtel lugubre et le cuisinier Masquelet. Sa Majesté prenait des dispositions, il passerait la nuit dans ce faubourg, mais il dépêchait des gens de sa maison pour préparer son installation au Kremlin. Le baron Fain envoyait donc son commis, avec la charge d'aménager un secrétariat le plus près possible des appartements de l'Empereur, à portée de sa voix. Plusieurs calèches se remplirent ainsi d'employés. Un détachement de la gendarmerie d'élite leur ouvrit la route.
L'hôtel Kalitzine imitait par sa colonnade un temple grec, comme le Club Anglais du boulevard Stratsnoï. A la porte noble, deux molosses aboyaient ; muscles tendus, colliers de fer à piquants, ils tiraient sur les chaînes qui les attachaient à des anneaux scellés, ils bavaient, lançaient des regards jaunes, mauvais, montraient leurs crocs. D'Herbigny, bras tendu, visait la gueule du premier de son pistolet lorsqu'un des battants s'ouvrit sur un majordome en perruque ; il portait une livrée et tenait un fouet :
- Non non ! Ne les tuez pas !
- Tu parles français ? s'étonnait le capitaine.
- Comme la bonne société.
- Laisse-nous entrer et tiens tes fauves !
- Je vous attendais.
- Tu plaisantes ?
- Les circonstances ne s'y prêtent pas.
Il fit claquer sa lanière de cuir. Les dogues prirent une pose de sphinx mais grognaient en sourdine. D'Herbigny, Paulin et un groupe de dragons entrèrent avec méfiance dans un vestibule dallé, derrière le majordome : son maître, le comte Kalitzine, était parti le matin avec sa famille et les domestiques, lui confiant le soin de remettre sa maison à un officier pour éviter le saccage. Il en était de même dans la plupart des grandes demeures abandonnées, que leurs propriétaires espéraient récupérer sans dommages dès que les deux empereurs s'accorderaient. Il semblait évident que les Français et leurs alliés ne pourraient s'éterniser dans la ville.
- Voilà pourquoi, monsieur le général, je tombe à votre service, disait le majordome.
Le capitaine enfla le torse comme une volaille son bréchet, sans corriger la flatterie, sans même songer à voir une trace d'ironie dans cette phrase alambiquée. D'un coup d'œil aux rectangles clairs et inégaux sur la tapisserie, il sut que les tableaux avaient été emportés, avec, sans doute, les principaux objets de valeur. Il n'y avait pas grand-chose à piller dans cette entrée, sinon un lustre encombrant et des tentures. Les cavaliers, dans la pénombre, attendaient la permission d'inspecter l'office et les caves parce qu'ils avaient le gosier bigrement sec, quand on entendit les hurlements des chiens et des éclats de rire. Le capitaine ressortit sous la colonnade, le majordome sur ses talons. Des chasseurs asticotaient les molosses à distance, avec un tesson fixé au bout d'une pique ; les bêtes s'étranglaient à leurs chaînes, cherchaient à mordre, ne trouvaient que le verre coupant, le brisaient à pleines mâchoires, le sang dégoulinait de leurs babines, elles devenaient folles, levaient les pattes.
- Empêchez ces idiots ! gueulait d'Herbigny à un maréchal des logis au visage grêlé.
- Ils sont ronds comme des uhlans, mon capitaine !
Et d'Herbigny criait en distribuant des coups du plat de son sabre aux chasseurs hilares, pour qu'ils décampent, mais ils étaient très saouls, et l'un d'eux, riant toujours, en tomba sur le derrière. Le majordome tentait de calmer les dogues avec son fouet, leurs blessures à la gueule et l'agitation les excitaient ; l'avenue se peuplait de troupes de la Garde en quête d'alcool, de viande fraîche, de butin, de filles introuvables. Un tambour-major en grande tenue dirigeait ses musiciens qui transportaient des canapés. L'eau-de-vie coulait en ruisseau d'un magasin défoncé ; des gendarmes en peloton, avec leurs bonnets à visière, sortaient des tonneaux qu'ils roulaient vers une charrette à bras. Un autre, dont on remarquait le baudrier jaune sous le poil d'ours d'une pelisse volée, tenait dans ses bras un jambon, un gros vase, deux chandeliers en argent et un pot de fruits confits ; mal tenu, le pot glisse, tombe, éclate sur le sol, le soldat dérape sur les fruits confits, il s'étale ; des grenadiers ramassent aussitôt le jambon et filent en courant sous les insultes. Le capitaine ne pouvait pas intervenir pour interrompre ce déménagement brouillon. Il avait même envie d'en avoir sa part. Comme il souriait à cette dernière idée, le majordome, très anxieux, lui demanda :
- Vous allez protéger notre hôtel, n'est-ce pas ?
- Tu veux dire mon cantonnement, j'espère ?
- C'est ça, votre maison et celle de vos cavaliers.
- Soit, mais d'abord on visite de fond en comble. (Au maréchal des logis :) Martinon ! Place des sentinelles à nos portes.
- Ça va pas être simple.
Il désignait les dragons déjà éparpillés dans le voisinage ; quelques-uns se passaient des tables, des fauteuils et des flacons par les fenêtres d'un chalet de sapin badigeonné en vert pâle.
- Quoi encore ? dit le capitaine, le sabre pendu par sa dragonne au poignet gauche.
Des spectres tout en cheveux et en barbes, les jambes enveloppées dans des chiffons, arrivaient sur l'avenue ; ils tenaient des fourches. D'Herbigny se tourna vers le majordome qui se tortillait les doigts :
- Et ceux-là, à votre avis ?
- Oui...
- Des forçats ? des fous ?
- Un peu les deux.
(...)



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