Premiers chapitres
Sébastien Raizer
Corrida détraquée
Roman

 

Né en 1969, Sébastien Raizer vit à Nancy. Il est l'auteur d'un premier roman, Le Chien de Dédale, paru en 1999 aux éditions Verticales.

 

Première partie

 
 
a dernière fois qu'on a voulu baiser, j'ai eu l'impression d'une corrida détraquée, ses yeux se perdaient dans les miens sans plus me reconnaître, prenaient peur et devenaient aussi fous que deux arcs électriques tendus vers le néant, et son cul était furieux comme une bête blessée à mort, dont l'unique souci désormais était de m'emmener avec elle dans sa douleur et sa colère. Je l'ai renversée sur le dos pour étourdir son cri et j'ai bloqué ses bras et l'ai pénétrée doucement et fermement et l'orgasme l'a mordue comme une brûlure, s'est transformé en spasme, et tous ses muscles se sont tendus en un nœud de violence instantanée, son front a percuté mon arcade et nous sommes retombés comme deux vieux cadavres de guerriers dans une poussière maculée de sang.
- On en est où ? hoqueta-t-elle. Tu peux me dire où on en est ?
- Ça va. Ça va aller.
- Je baise pas comme ça. Qu'est-ce qui se passe ? Je veux baiser comme une chienne, tu comprends ?
J'ai essuyé mon arcade sur le drap, son souffle désordonné bruissait de rage et d'impuissance. Alors j'ai attrapé la bouteille d'angustura pour m'en envoyer une bonne rasade, j'avais besoin de toutes les forces qui soient, et dans un sursaut elle me l'a arrachée et l'a fracassée contre le mur, possédée par un déchaînement qui la dépassait et qu'elle ne parvenait plus à maîtriser.
- Habille-toi, dit-elle en bondissant au milieu des éclats de verre et d'alcool. On va pas traîner là à devenir cons.
C'était la nuit et l'autoroute déserte défilait. Entre les nuages noirs et gris, il y avait un tiers de lune, un éternel poinçon blanc qui nous regardait filer à toute vitesse, et j'imaginais assez bien ce que ça pouvait donner, vu de là-haut. Une arène de métal tentant rageusement de fuir sa propre représentation, son propre vacarme, sous le chahut des lumières nocturnes, des cieux négatifs, et de la paix glacée des étoiles.
Elle conduisait dans un silence absolu, intime. Les grondements et les râles du moteur s'en trouvaient relégués dans un autre monde, un mystérieux territoire d'immobilité et d'oubli, auquel nous aspirions, nous aussi. Je la cherchais. Elle se cherchait elle-même, s'imaginant sans doute que la route était son destin, et qu'elle devait le faire défiler pied au plancher. Elle voulait aller plus loin et être capable de tout affronter. Comme si son pouvoir sur la vie, c'était la vitesse, la capacité d'accélérer les choses, et ainsi les maîtriser toujours.
C'est sur la route qu'elle était vraiment nue. Il suffisait de regarder son corps, ses mains posées sur le volant, ses bras détendus et ses épaules souples, et puis de lire son regard, hypnotisé par d'improbables lignes de fuite, pour s'apercevoir de sa tension intérieure. Il fallait que l'aiguille passe les deux cents. Et je ne pense pas que la mort avait quelque chose à voir dans tout ça. Il s'agissait de bien davantage.
- Regarde derrière, dit-elle. Cette colonne de brume et de noir et de blanc de lune. C'est l'averse qu'on a traversée tout à l'heure.
Je me suis retourné pour voir l'averse en question, et c'était exactement ce qu'elle venait de décrire : la carapace d'un cauchemar abandonné.
J'ai allumé une cigarette et la lui ai tendue. Elle l'a prise entre ses doigts mais l'a laissée se consumer, puis elle a bifurqué vers la première sortie et quelques minutes plus tard, nous avancions sur une route noire, efflanquée, entre des champs et des arbres éclairés par la lune.
- Maintenant, j'en fumerais bien une, dit-elle en coupant le moteur.
Elle sourit.
Et nous voilà.
Cent cinquante kilomètres plus loin.
- Tu crois que l'averse peut revenir ?
Son cou a un parfum d'amande et sous sa peau, je sens son cœur, sa vie, son souffle, ses palpitations.
- Je ne crois pas, dis-je en posant ses fesses sur le capot encore chaud.
- Moi non plus, je ne crois pas. Je me sens bien, dit-elle en fumant dans la nuit. J'ai vraiment envie de baiser, maintenant. Je me sens beaucoup mieux. Je crois que j'en suis vraiment capable.
Son corps est chaud et fondant et ses yeux brillent de tout ce qu'elle vient de perdre et de retrouver et lorsque je la pénètre, elle empoigne mes cheveux des deux mains et se met à embrasser, lécher et sucer mon arcade douloureuse et gonflée, elle rit et gémit dans le même souffle et je la sens légère et à moi et totalement à nous, et puis ses ongles se plantent dans ma nuque et elle me mord l'arcade, contrôlant d'instinct le mélange de douleur et de plaisir qu'elle me donne, et lorsque je décharge en elle, elle jouit et pleure avec toute la liberté du monde.
Je pense au retour.
C'est à moi de conduire.
Elle presse son corps contre le mien.
- Je sais qu'on va s'en sortir. N'est-ce pas ?
J'en étais sûr. J'étais sûr qu'après quelques dizaines de kilomètres, elle abaisserait le dossier de son siège et poserait sa main sur mon bras ou ma cuisse, et qu'elle s'endormirait paisiblement, et que je continuerais à rouler dans une nuit désormais douce, à une allure désormais tranquille, en prenant le temps de savourer le fait d'être encore en vie avec elle, filant dans tout cet espace et cette campagne déserte, sous les jeux de lumière de la lune, des nuages, du vent.
Et effectivement, elle s'est endormie.
Maintenant la bouteille éclate contre le mur en plein soleil il y a de très très belles couleurs en berne comme pour l'enterrement d'un arc-en-ciel.
Il y a des choses qu'il ne faudrait jamais oublier.
Elle dort.
D'un geste, je chasse les petits anges d'angoisse qui bourdonnent autour de ses paupières.
Tout est intact.



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