Annie Proulx
Mélodies du coeur
Annie Proulx est unanimement considérée comme l’un des plus grands noms de la littérature américaine. Chez Grasset, outre Nœuds et dénouements (Cahiers rouges, 2005), couronné par le Prix Pulitzer et le National Book Award, ont été publiés Les Crimes de l’accordéon (2004), Un as dans la manche (2005), Cartes postales (Cahiers rouges, 2007) et deux recueils de nouvelles : Nouvelles histoires du Wyoming (2007) et C’est très bien comme ça (2008).
La chasse au cerf
Le visage de Hawkheel était aussi finement ridé que du lin séché à même l’herbe et son dos maigre, voûté comme une branche ployant sous la neige. Aujourd’hui encore il passait la plupart de son temps dans les champs et les rivières. Pourtant il était plus heureux que le garçon à demi sauvage qui jadis remontait en courant, essoufflé, la route forestière boueuse, brisant les branches au passage pour étouffer le grondement du car scolaire qui s’éloignait. A cette époque il détestait les livres et n’aimait rien ni personne à l’exception des bois.
Devenu insomniaque avec l’âge, il passait désormais la moitié de ses nuits à lire, son regard glissant sur les mots patinés comme une rivière sur des pierres polies. Des livres sur les oies sauvages, sur des modèles de nymphes pour les truites de rivière ou encore sur des hordes de loups se déployant sur la neige. Il feuilletait les catalogues, marquant d’une étoile rouge les quelques ouvrages qu’il avait les moyens de s’offrir et d’une croix noire semblable à une pierre tombale minuscule les œuvres rares, inaccessibles – Le Guide des mouches flottantes de Halford, Haw-Ho-Noo de Lanman, Histoire naturelle des canards sauvages de Phillips, aux planches en couleur si réalistes que les oiseaux paraissaient avoir été comprimés comme des fleurs entre les pages.
Son mobile home était installé sur la rive nord de la rivière Feather dans l’ombre de la montagne Antler. Une étroite parcelle de terrain : c’était tout ce qui restait de son ancienne propriété qu’il avait cédée, morceau par morceau, après le départ de Josepha. Pour finir, il s’était retrouvé dans ce logis précaire, avec quatre hectares marécageux de fonds de rivière et les chèques de l’aide sociale.
Malgré tout il pensait que c’était là le meilleur moment de sa vie. C’était comme s’il naviguait en eaux calmes après plus d’un demi-siècle passé dans les rapides. Il était heureux d’abandonner la lutte et de se laisser flotter sur le reste du parcours.
Dans le comté de Chopping, il y avait des en-droits qu’il était seul à connaître et qu’il visitait comme les stations de la Croix ; avec ordre, révérence, dans l’attente d’un dénouement. A la fin du mois de mai, il traquait les truites en remontant les torrents étroits réchauffés par le soleil. Sa canne à pê¬che s’insinuait avec habileté à travers les aulnes et il foulait au pied les fougères dont les tiges brisées exhalaient une odeur fugitive et amère. En octobre, les brumes l’enve¬loppaient lorsqu’il traversait les prairies détrempées de boutons d’or pour surprendre les grouses. Et dans le silence opaque de novembre, Hawkheel devenait chasseur de cerfs sur le contrefort de la montagne Antler, adossé contre un bouleau, le métal bleuté de sa carabine orné de filaments de glace.
La chasse au cerf marquait la fin et le couronnement de l’année : le coup de fusil irrévocable, le silence ténu et vibrant qui lui succédait, l’animal couché et immobile, le ciel marbré qui filtrait des flocons de neige plus fins que la poussière, et le sentiment de conclure un cycle alors que le sang refroidi se répandait sur les feuilles mortes.
Bill Stong cherchait tout le temps des histoires. Il y avait toujours eu des étincelles et des flambées de haine entre Hawkheel et lui. Jamais totalement étouffées, elles couvaient faiblement jusqu’à ce qu’un vent de discorde ranime à nouveau les petites flammes.
A l’école, Hawkheel avait été surnommé l’Homme des bois, car c’était un garçon maus-sade et rebelle qui passait son temps à rôder dans la campagne. Stong était quant à lui prétentieux et enclin à la méchanceté. Il chassait en compagnie de son père et de ses frères et tua son premier cerf à l’âge de onze ans. Comment l’aurait-il raté, pensait amèrement Hawkheel élevé par sa mère, quand, assis sur une branche d’un grand pin au-dessus de la piste, Stong avait entendu son père lui murmurer au moment opportun : « Vas-y ! Tire maintenant ! »
Le père de Stong, fermier à ses heures, tenait aussi un magasin de produits agricoles et recevait un salaire d’appoint pour maintenir l’ordre en ville. Il s’inter¬posait dans les bagarres du bal du samedi soir, abattait les chiens qui attaquaient les moutons et ramenait dans le droit chemin les écoliers qui séchaient les cours. Un matin, Hawkheel s’était retrouvé nez à nez avec son visage épais et tavelé tandis qu’il glissait au bas des rochers vers une mare à truites.
— T’as encore l’intention de rater la classe aujourd’hui ? Eh bien, puisque ton paternel n’est plus là pour s’en charger, c’est moi qui vais te donner une leçon que tu n’oublieras pas de sitôt.
Il avait corrigé Hawkheel avec une verge en frêne et l’avait ramené à l’école.
— Et ne t’avise pas de recommencer, mon gars, ou tu auras encore affaire à moi.
De retour dans la salle de classe, le regard de Bill Stong l’avertit qu’il avait été dénoncé. « Je lui réglerai son compte » avait dit Hawkheel à sa sœur Urna à l’heure du déjeuner. « Je trouverai bien un prétexte. Ça lui tombera dessus avant qu’il ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrive. » La guerre était déclarée et cette haine s’imprima en filigrane dans la trame de leur vie.
Fin octobre, le dimanche précédant le quin-zième anniversaire de Stong, sa mère – ménagère négligente et je-m’en-foutiste – provoqua un accident qui décima toute la famille.
Dans le comté de Shopping, les fermiers avaient pour habitude de tremper le blé de semence dans de la strychnine pour tuer les corbeaux criards, friands de grains en germination. L’un des Stong, on ne sut jamais lequel, avait mélangé la solution mortelle dans une grande poêle à frire. Le grain fut semé et l’ustensile souillé posé à même le sol de la remise, sous les plaques en fonte noircies. Elle demeura à cet endroit jusqu’à l’abattage du cochon en automne.
Ce jour-là, il faisait froid et le vent soufflait, l’air turbulent dispersant les dernières chaleurs d’été dans le ciel. La mère de Stong s’empara de la poêle sale et la garnit d’un rôti de porc suffisamment gros pour nourrir toute la famille réunie pour le repas dominical. Aucun des membres n’en réchappa à l’exception de Bill Stong qui s’adonnait honteusement à ses premiers ébats sexuels dans le grenier à foin de Willard Iron. C’est ainsi que l’équation du sexe et de la mort avait entaché toute son adolescence.
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