Premiers chapitres
Annie Proulx

C'est très bien comme ça

Annie Proulx vit dans le Wyoming. Pour Nœuds et dénouements (repris dans les " Cahiers rouges " de Grasset en 2005), elle a remporté les prestigieux Prix Pulitzer et National Book Award. Chez Grasset ont été publiés Les Crimes de l'accordéon (2004), Un As dans la manche (2005), Brokeback Mountain (2006) qui a inspiré le célèbre film d'Ang Lee, et Nouvelles histoires du Wyoming (2007). Elle est considérée comme un des plus grands écrivains américains.
Le sens de la famille

a Maison Mellowhorn est un bâtiment irrégu-lier en rondins à deux étages caractéristique du style de l'Ouest : meubles tendus d'étoffes aux motifs géométriques indiens et abat-jour à fran-ges en peau de daim ; aux murs les trophées de chasse de M. Mellowhorn, des têtes de cerfs à longues oreilles et une grande scie de long.
Bérénice Pann, prenant conscience des périodes sombres du cycle terrestre, songeait que le moment de l'année était mal choisi pour débuter dans un emploi aussi déprimant que le sien - qui consistait à s'occuper de personnes âgées, veufs ou veuves venus de leur ranch. Mais rien d'autre ne s'était offert. Il y avait peu d'hommes dans la maison de retraite, et les femmes se jetaient sur eux avec tant d'ardeur que Bérénice les prenait en pitié. Elle croyait que le désir sexuel s'affaiblissait avec l'âge, or les vieilles biques rivalisaient pour les faveurs de paralytiques aux bras tremblotants. Les hommes, eux, avaient l'embarras du choix entre d'informes robes d'intérieur et des squelettes aux toilettes fleuries.
Trois chiens morts et empaillés occupaient les positions stratégiques : près de la porte d'entrée, au pied de l'escalier et à côté du bar rustique édifié avec d'anciens poteaux de clôture. Des plaquettes de bois, œuvre d'un artiste en pyro-gravure, rappelaient les noms de ces chiens : Joker, Bugs et Henry. Au moins, songea Bérénice en caressant la tête d'Henry, la Maison avait vue sur les montagnes environnantes. Il avait plu toute la journée et maintenant, dans l'obscurité toujours plus dense, des touffes d'herbe surgis-saient comme des mèches de cheveux décolo-rées. Le long d'une ancienne rigole d'irrigation des saules dessinaient une ligne irrégulière rouge sombre et l'étang réservoir au bas de la colline était aussi plat qu'une feuille de zinc. Elle s'approcha d'une autre fenêtre pour voir quel temps s'annonçait. Au nord-ouest, un coin de ciel d'un blanc laiteux chassait devant lui le troupeau de nuages de pluie. Un vieil homme assis devant la fenêtre du salon fixait la grisaille de l'automne. Bérénice connaissait son nom ; elle connaissait les noms de tous les pensionnaires. C'était Ray Forkenbrock.
" Vous avez besoin de quelque chose, monsieur Forkenbrock ? " Elle s'imposait de respecter les formes de la politesse quand elle s'adressait aux résidents, à la différence des autres membres du personnel, qui les appelaient par leurs prénoms comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Ainsi Deb Slaver était d'une familiarité excessive ; elle les traitait en copains : c'étaient des " Sammy ", " Rita " ou " Délia " ponctués par des " ma chérie " ou " ma belle ".
" Ouais ", dit l'homme. Il prenait de longues pauses, égrenant les mots avec une telle lenteur que Bérénice avait envie de finir ses phrases pour lui.
" Sortez-moi d'ici en vitesse, disait-il. Trou-vez-moi un cheval, disait-il. Otez-moi soixante-dix ans, disait M. Forkenbrock.
- Ça, je ne peux pas ; mais je peux vous ap-porter une bonne tasse de thé. Et dans dix minu-tes ce sera l'Heure en société. "
Bérénice avait du mal à soutenir son regard. En dépit de son visage banal, de ses lèvres effacées, de son cou maigre, il était impressionnant. C'étaient ses yeux. Très grands, très ouverts, ils étaient d'un bleu pâle, très pâle, couleur d'un glaçon détaché au pic, un bleu délavé aux rayons cristallins. Sur les photographies ils semblaient blancs comme les yeux des statues romaines ; ce qui les distinguait de ce regard aveugle, c'était le point noir de la pupille. Quand il vous regardait, songeait Bérénice, on ne comprenait pas un mot de ce qu'il disait à cause de ces étranges yeux blancs qui vous fixaient. Elle ne l'aimait pas mais faisait semblant. Les femmes doivent faire semblant d'aimer les hommes et d'admirer ce qui les passionne. Sa propre sœur avait épousé un homme qui s'intéressait aux pierres et maintenant elle devait se traîner derrière lui dans des plaines désertiques ou sur des montagnes escarpées.
Pendant l'Heure en société, les pensionnaires pouvaient boire et manger quelques biscuits tartinés d'une pâte au fromage achetée au Super Wal-Mart où la cuisinière faisait ses courses. Ils picolaient tous, se disputant la bouteille de whis-ky. Rove Mellowhorn, qui avait construit la maison de retraite et en avait édicté le règlement, voulait qu'on profite des dernières années de l'existence. Il encourageait le tabac, la boisson, les programmes polissons à la télé et la consom-mation en abondance d'une nourriture bon mar-ché. La Maison Mellowhorn n'était ni pour les abstinents ni pour les forcenés de la Bible.
Ray Forkenbrock ne répondit rien. Bérénice lui trouvait l'air triste et aurait voulu l'égayer.
" Que faisiez-vous dans la vie, monsieur For-kenbrock ? Aviez-vous un ranch ? "
Le vieil homme la foudroie du regard. " Non, je n'étais pas un de ces fichus propriétaires de ranch. J'étais un employé, dit-il. Je travaillais pour ces salauds. J'ai été cow-boy, j'ai monté des chevaux sauvages, j'ai fait des rodéos, j'ai travaillé sur des terrains pétrolifères, j'ai tondu des moutons, j'ai fait tout et n'importe quoi et j'ai fini sans le sou. Et maintenant le mari de ma petite-fille paie les factures qui me permettent de vivre dans ce nid de vieilles femmes. " Il lui arrivait souvent de souhaiter d'être mort dans les champs, seul, sans embêter personne.
Bérénice continua d'une voix enjouée : " Moi, j'ai fait des tas de métiers depuis la fin de mes études. J'ai été serveuse, assistante sociale, femme de ménage, vendeuse de grand magasin, des trucs de ce genre. " Elle était fiancée à Chad Grills ; ils devaient se marier au printemps et elle avait l'intention de ne continuer à travailler que pendant une courte période pour arrondir les fins de mois. Avant que le vieil homme ait pu répon-dre, Deb Slaver apparut, un verre à la main. Bérénice reconnut l'odeur du whisky. La voix vigoureuse de Deb s'élança en vagues successi-ves de son ample poitrine.
" Tenez, mon chou ! Un bon petit verre pour Ray ! Quittez-moi cette sombre fenêtre et amusez-vous un peu ! Vous ne voulez pas voir Flics avec Visage Poudré ? (C'était le surnom que Deb avait donné à une sorcière peinturlurée aux articulations comme des noisettes dont la bouche s'ouvrait sur des dents couleur fauve.) Ou est-ce que vous êtes d'humeur à regarder par la fenêtre et à broyer du noir ? Vous pensez à vos ennuis ? Mais vous autres retraités, installés avec un bon verre de whisky devant le poste de télé, vous ne savez pas ce que c'est, les ennuis. "
Elle retapa les coussins du canapé. " Les en-nuis, c'est nous qui les avons : les factures, les époux infidèles, les gosses insolents, les pieds douloureux. On se demande où gratter l'argent pour acheter des pneus neige ! Mon mari dit que la sorcière aux dents vertes nous harcèle. Allons, venez, je vais m'asseoir un moment avec vous et Visage Poudré. " Elle tira sur le pull de M. Forkenbrock, le fit s'asseoir sur le canapé et s'installa à côté de lui.
Bérénice quitta la pièce et alla aider la cuisi-nière qui aplatissait des steaks hachés de dinde. Une radio ronronnait sur l'appui de la fenêtre.
" On dirait que le temps s'éclaircit ", dit Béré-nice. Elle avait un peu peur de la cuisinière.
" Ah ! c'est vous. Bien. Prenez les paquets de frites dans le réfrigérateur. Je croyais que j'allais devoir me débrouiller toute seule. Deb était censée m'aider mais elle préfère se consacrer aux vieux. Elle espère qu'ils la mettront sur leur testament. Y en a qui ont des terres ou qui atten-dent des chèques en règlement de leurs droits sur le sous-sol. Vous avez déjà rencontré son mari, Duck Slaver ? " La cuisinière râpait maintenant un chou au-dessus d'un récipient en acier inoxy-dable.
Bérénice savait seulement que Duck Slaver conduisait une dépanneuse pour le compte d'une société. La radio retint soudain l'attention de la cuisinière et elle augmenta le volume pour entendre que le lendemain le ciel serait nuageux avec des éclaircies progressives et que le surlendemain il y aurait des vents violents et des averses de neige.

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