Premiers chapitres
Annie Proulx
LES CRIMES DE L'ACCORDÉON


E. Annie Proulx vit dans le Wyoming. Elle est l'auteure acclamée de nombreux romans (Nœuds et dénouements en 1997 et Cartes postales en 2001) et nouvelles (Les pieds dans la boue, 2001), qui ont remporté des prix prestigieux parmi lesquels le National Book Award et le Pulitzer Prize.
L'instrument

on œil devenait une oreille : quelque chose y crépitait chaque fois qu'il regardait l'accordéon. L'instrument était posé sur le banc, la laque étincelant comme de la sève humide. La lumière ruisselait sur la nacre et les dix-neuf boutons en os poli, faisant clignoter la paire de petits miroirs ovales bordés de peinture noire - yeux quêtant d'autres yeux, quêtant le regard empoisonné de quiconque possède le malòcchio, et avides de retourner à l'envoyeur son fâcheux message.
La grille, il l'avait découpée dans une plaque de laiton avec une scie de bijoutier, y façonnant un motif de paons et de feuilles d'olivier. Les fermoirs qui attachaient le soufflet aux extrémités de la boîte, les vis de cuivre, la plaque de zinc des anches, l'axe fragile et les anches elles-mêmes en acier, le bois de vieux noyer circassien dont il avait besoin pour la caisse, tout cela, il l'avait acheté. Mais il avait fabriqué et façonné tout le reste : les ressorts en V à l'œil frisé placés sous les touches pour les repositionner quand le doigt les enfonçait, les boutons, les baguettes du clavier. Le soufflet profond, les clapets et les tampons de cuir, les fins goussets en chevreau, le revêtement du clavier venaient d'un chevreau auquel il avait tranché la gorge et dont il avait tanné la peau en se servant de cendre de tilleul, de cervelle et de suif. Le soufflet présentait dix-huit plis. Les parties en bois, du noyer tenace capable de résister à l'humidité sans se gondoler, il les avait sciées, poncées et assemblées, l'opération l'obligeant à inhaler une poussière toxique. Une fois les morceaux ajustés et collés, la caisse avait reposé six semaines avant qu'il ne reprenne le travail. Fabriquer un accordéon ordinaire ne l'intéressait pas. Il avait son idée à lui d'un bel instrument. Avec celui-ci il projetait de faire fortune à la Mérique.
Il l'avait accordé par intervalles de quarte et de quinte avec un diapason et à l'oreille, obtenant ainsi une dissonance d'un charme douloureux. Son oreille était très sûre : il discernait des harmonies dans les grincements d'une charnière. Les boutons s'enfonçaient presque instantanément, leur claquement subtil évoquant les dés cliquetant dans la main d'un joueur. A distance la voix de l'instrument semblait enrouée, pleine de larmes, elle rappelait aux auditeurs les sauvageries de l'amour, les faims de toute sorte. Les notes tombaient, mordantes, tranchantes. On avait l'impression que vous mordait une dent creusée par la souffrance.

...

 



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18