Patrick Poivre d'Arvor
Fragments d'une femme perdue
Patrick Poivre d'Arvor est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages,
seul ou en collaboration avec son frère Olivier, qui ont
souvent rencontré les faveurs du public.
I.
Eux
est lhistoire
dune petite fille jamais en repos. Tout bouillonnait en elle,
son coeur, beaucoup trop gros pour une enfant de son âge,
mais aussi son sang, dun rouge très clair, qui lui
montait parfois au visage quand elle était amoureuse ou quelle
mentait, et qui pouvait soudainement refluer en elle pour faire
place à une pâleur mortelle.
Son cerveau nétait pas en reste. Une excitation permanente
lanimait jusque dans les instants où elle souhaitait
sabandonner au sommeil. « Cest une pile électrique
», disaiton delle. Pourtant elle eût aimé
se décharger comme une batterie qui a fait son temps.
La petite fille qui jamais nétait en repos avait une
excuse, mais ne le savait pas. Son père avait voulu pour
elle lexcellence. Il se disait quau fond, cétait
pour lui quil la désirait, mais quil était
bien tard et quil ne latteindrait jamais. Alors, il
reportait sur sa fille tous ses espoirs avortés. Il le savait
mais nen était pas moins fort injuste et ne cessait
de lui désigner des horizons inaccessibles. Lorsquelle
était encore très jeune, il sétait un
jour mis en tête den faire une championne du monde de
saut en hauteur, pas moins. Cest un professeur déducation
physique qui avait allumé létincelle, au détour
dune phrase :
« Voilà une petite fille qui ira loin. » Il navait
pas dit quelle irait haut mais le père avait aimé
lidée. Chaque mercredi, il faisait relever la barre
dun centimètre ou deux. Arriva ce qui devait arriver.
Au bout dà peine trois mois de cet exercice forcené,
lenfant se lassa. Les barres chutaient avec constance. Jamais
la petite fille ne remporterait les Jeux olympiques.
Pour dérisoire quil fût, lépisode
troubla le père. Si sa fille se révélait incapable
de surmonter le plus petit obstacle, cest quelle navait
pas assez dambition. Et rater une haie, comme une barre de
saut en hauteur, 12 Fragments dune femme perdue cest
rater un objectif. Rater un objectif, cest rater son existence.
Dès lors, la vie de lenfant devint infernale. Elle
désespérait de faire un jour la fierté de son
père. Plus elle multipliait les entreprises, plus elle échouait,
et prenait conscience de ses cruelles limites. Lentement, elle perdait
pied. Son père attendait trop delle ; jamais elle ne
pourrait lui offrir la réussite par procuration quil
convoitait.
Leurs chemins se séparèrent. Il eut le tort de dire
un peu trop fort ce quil espérait delle, elle
eut le tort de se cabrer. Il en fut malheureux mais ne sut pas comment
la prendre pour autant. Face à ses « Tu devrais
», «A ta place
», « Et pourquoi donc
? », elle se réfugia dans le mutisme. Elle avait perdu
lestime du père, elle perdait désormais son
amour propre. De mois en mois, dannée en année,
elle abandonna toute confiance en elle et se réfugia dans
des tentatives démancipation qui toutes échouèrent.
Vint le jour où il ne lui parla même plus. «
Ta fille », disait-il à sa femme. Lenfant, qui
nen était plus une, en conçut un profond dépit
et se mit à détester sourdement son Fragments dune
femme perdue 13 père. Un soir, ny tenant plus, elle
claqua la porte de sa chambre, puis de la maison et ny revint
plus jamais. Elle avait dix-huit ans révolus.
Furieux de se voir renié, le père réagit violemment.
Il multiplia les démarches auprès de la police, impuissante,
ou auprès des amis de sa fille, qui ne laidèrent
pas. Sa femme, beaucoup plus conciliante toute sa vie, il
lavait trompée et sans doute plus faible et
aimante, tenta de son côté de prendre contact avec
sa fille. Mais lenfant ne revint pas. Bien au contraire, sentant
le souffle des limiers de son père sur ses talons, elle décida
de fuir encore plus loin et de franchir lAtlantique. Tu mas
voulue championne de saut en hauteur, grinçait-elle intérieurement,
jai changé de discipline, ce sera la longueur
Un océan désormais les séparait. Il lui coupa
définitivement les vivres pour essayer de la faire revenir.
Peine perdue. Elle voulait tout oublier, sa famille, son pays, son
malêtre.
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