Olivier Poivre d'Arvor
Le voyage du fils
Olivier Poivre d'Arvor dirige depuis 1999 l'Association
Française d'Action Artistique (AFAA) devenue, en 2006, "
Cultures France ". Romancier et essayiste, il a déjà
publié une quinzaine d'ouvrages (seul ou en collaboration
avec son frère Patrick) dont, chez Grasset en 1996, Le
club des Momies.
Je voudrais traverser
mais pas de pont sur le fleuve
ntends-tu, Li Mei,
entends-tu mon pas cadencé dans la ville lumière ?
Tu m'as si souvent dit : une mère ne ment jamais ! Toi qui
rêvais d'une belle et grande famille, je suis pourtant ton
unique enfant, ton seul et bon petit soldat. Car j'ai servi dans
l'armée, en t'attendant, l'armée rouge sang, populaire
et de libération, j'ai appris à marcher dans le rang.
Et je marche désormais comme un fou, maman, tout droit, pour
toi, maintenant, si loin du pays natal, je marche au pas.
Je viens d'arriver ce matin, quelque part, au grand ouest de chez
nous, en France, en ce beau pays qu'on dit patrie des droits de
l'homme.
" Une mère ne ment jamais ", disais-tu souvent
en me parlant ou en m'écrivant le miracle de cette ville,
de ta vie, ici, si belle. D'un pied sur l'autre, d'une rime à
l'autre, en appuyant franchement, j'écris cette phrase sur
le pavé glacé de Paris. Entends-moi, maman Li Mei,
là où tu te trouves ! J'ai froid, mais qu'importe
le froid. J'ai faim, mais qu'importe la faim. J'ai mal, mais qu'importe
le mal. J'ai soif, mais que m'importe de boire. Mon poème
est bancal, mais voilà qu'il résonne. Il sonne comme
claque ma chaussure sur le quai, ma semelle sous le pont Alexandre
III. Coule la Seine, voie sur berge, et gare à l'inondation
qui guette ! J'évite les flaques. Je suis l'homme qui marche
sur l'eau ferme et tranquille de ses mots. Je marche, je flotte,
sur le talon, sur la plante, orteils largement déployés
à la recherche des merveilles de Li Mei. Car j'ai foi en
elle, en ce qu'elle m'a dit de la ville. Des lumières, des
avenues, des magasins, des oiselleries et de la grande tour qui
brille toute la nuit. De Paris, qui l'avait accueillie et de sa
vie là-bas, de sa vie sans moi. Elle nous a souvent parlé
au téléphone, à nous, mon père et moi,
qui étions restés incrédules et chinois, et
lointains, et pauvres et sans emploi. Sa voix dans l'appareil résonnait
en nous, un mois durant, le temps qu'elle appelle de nouveau. Nous
rêvions de Paris, nous rêvions d'y retrouver maman.
Un jour, par chance, j'ai reçu le livre, le fameux livre,
qui m'a guidé si bien, à distance, dans la ville.
Paris illustré, version traduite en mandarin, pour les touristes
de passage. Un cadeau qui a mis plus de deux mois à m'arriver
par la poste. Li Mei ne m'avait pas menti ! Ce que dit ta mère
est parole de pierre, rapporte le vieux sage de mon enfance. Gravé
profondément comme la trace du pied de l'Immortel P'ong-tsou
sur le mont Tao-ying. Car moi, Fan Wen Dong, fils de feu Li Mei
et de Fan Peng, du haut de mes bientôt vingt ans, je crois
aux vérités des anciens. L'âge est un Grand
Professeur.
A peine arrivé à Paris, j'ai longé le large
fleuve, j'ai contourné la boucle, passé les ponts
et suivi son cours. J'ai appris la géographie à l'école
et un peu de la littérature du monde. Li Mei disait vrai.
La France est un petit pays, mais Paris est d'une grande beauté.
Mon chemin m'a conduit au pied des monuments. Tant d'images du fameux
guide en chinois, vivantes, enfin offertes à moi ! Les Français
ont le génie de la pierre. J'ai vu leurs temples, leurs dômes,
leurs académies, leurs palais et leurs hôtels. Et comme
Bouddha, à peine né, qui avait mesuré l'univers
en faisant sept pas dans chacune des directions de l'espace, j'étends
mon chemin en marchant.
Je cherche les traces de maman. Pas à pas. Elle me guide,
je redeviens l'enfant. Je suis l'inlassable chercheur. Car les mères
donnent naissance aux fils en marchant dans les empreintes du Souverain
d'en haut. Mais les mères viennent à mourir, cependant.
Un jour, c'est ainsi. Et les sages disent que les fils ne retrouvent
pas les mères au-delà de la Porte du Soleil.
Il fait nuit, Porte du Soleil. De Paris, je veux le cur, pas
le périphérique, ni les boulevards extérieurs.
Je marche pour maman.
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