Premiers chapitres
Lolita Pille
CRÉPUSCULE VILLE


Lolita Pille, vingt-cinq ans, est l'auteur de deux romans à succès : Hell (Grasset, 2002, 50.000 exemplaires vendus, 150.000 exemplaires vendus en poche) et Bubble Gum (Grasset, 2004, 45.000 exemplaires vendus en poche).
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Il était un peu moins de vingt heures quand Syd Paradine émergea de sa banalisée dans le coup de feu des sorties de bureau, sur Packard Boulevard. La chaleur humide de l'air l'atteignit comme une brûlure. La clim extérieure avait dû planter. Syd inspira profondément. L'oxygène surchauffé charriait des odeurs de bouffe à emporter, d'essence et de sueur. Le feu tardait à passer au rouge. Syd s'engagea dans la mêlée d'employés de bureau qui mordait sur le passage clouté. Sur le trottoir opposé, une mêlée identique lui faisait face, visages étrangers, altérés par la fatigue d'une journée de travail, qu'émaillait çà et là, le flou inquiétant d'un masque à gaz.
Huit heures sonnèrent à l'horloge de la tour Clair-Monde au moment même où le droit de passage fut relayé par les feux et leurs boîtiers vocaux à l'usage des aveugles. Des deux côtés du boulevard, la foule s'élança d'un bloc, comme recrachée par des vannes. Presque tous dégainèrent leur Traceur. C'était l'heure. Syd traversa Packard Boulevard de la démarche incertaine d'un type encore cuit de la veille, avec pour égayer le ressac hallucinatoire qui lui caressait les tympans, le chœur à mille voix de la Confession du soir. L'atmosphère semblait s'alourdir de seconde en seconde. Syd porta la main à son front et y essuya une mince pellicule de sueur. Sous sa veste en cuir, son tee-shirt était trempé entre les omoplates. Il hâta le pas jusqu'au Starbucks.
C'était la chaleur qui l'avait chassé de sa chambre d'hôtel. L'hôtel Nokia-Hilton : un gratte-brouillard aux allures de colombarium au pied duquel se mourait la partie noble de Texaco Boulevard. L'hôtel Nokia-Hilton. Chez lui. Vingt-deux mètres carrés de solitude, déclinée en une palette exhaustive de gris. Vue plongeante sur les embouteillages. Syd s'était réveillé vers dix-sept heures, d'un sommeil perverti par une trop grande quantité d'alcool. Une douche froide, le café médiocre de l'hôtel, un examen prolongé des photos prises la veille, au sommet de la tour Dionysia et la tempête avait recommencé de faire rage sous son crâne, que son esprit embrumé n'avait pas le pouvoir d'apaiser. Il s'était étendu sur le lit et les instants s'étaient égrenés, blancs, industrieux, chacun pesant son poids de vie en moins. Au plafond, le ventilateur agitait ses pales en pure perte, dispersant l'air brûlant sans que la température baissât le moins du monde.
Le Starbucks était bondé et on y causait canicule. Un écran-titan diffusait un tract du ministère de l'Apparence. Syd visa les files d'assoiffés qui se pressaient aux cinq caisses. Le ministère de l'Apparence gaspillait son argent ; au-dessus de Texaco Boulevard, on avait déjà fort bien compris la leçon. La plupart des abonnés en vue étaient déjà passés sur le billard. Des visages reconstruits au scalpel laser dans une tentative bien vaine de ressembler aux Etoiles. Comme sa mère en son temps, comme son épouse en cours. Comme tout le monde en fait. Syd frissonna et porta instinctivement la main à sa joue. Il tâta sa peau râpeuse sous une barbe de deux jours. Lui n'était pas passé sur le billard et il était fermement décidé à se laisser vieillir selon l'ordre naturel. Il avait l'imposture en horreur. Cette foule autour de lui la portait, sculptée sur la figure. Et cette imposture était la digne conséquence d'une série de mensonges. Le droit à la Jeunesse. Le droit à la Beauté… Syd se rendit compte qu'une bonne moitié des individus présents s'étaient déniché une parcelle de vitre où s'observer. Pas un seul d'entre eux ne paraissait plus de vingt-deux ans. Tous avaient les yeux bien fendus et les sourcils si arqués que le reste du visage semblait y être suspendu. Le nez inexistant et les pommettes assignées au renfort des sourcils. Les lèvres hypertrophiées, comparables à des organes. C'était là le visage de l'hyperdémocratie.
Syd commanda deux maxis de café glacé. Il paya avec son implant bancaire. Il lui sembla que le regard de la fille à la caisse obliquait vers son alliance. Il prit ses deux cafés et s'installa à une table avec vue sur la rue où traînait un exemplaire chiffonné du Courrier de l'Urbs. Il sucra sa boisson et déploya le journal. Les gros titres mentionnaient le nouveau veto de l'Exécutant Watanabe aux Trois-Huit. Syd commença à lire quand la porte d'entrée claqua sur une marche martiale et précipitée. Il leva les yeux : aux caisses, les visages des employés étaient convulsés de trouille. Syd sut de quoi il s'agissait avant même de se retourner. Les descentes du S.P.I. étaient de plus en plus fréquentes, même Sub-Texaco. De plus en plus d'abonnés se rendaient coupables d'Activités Anticitadines. Syd regarda. Deux agents en noir appréhendaient un rouquin à peine majeur. Avec son Traceur, l'un d'eux scanna le poignet du môme. Celui-ci protesta et l'autre agent le fit taire d'une baffe. De là où il se tenait, Syd ne pouvait distinguer le visage des agents, dissimulés par de larges visières. Personne ne le pouvait. Personne que le môme. Et le môme se pissait dessus en chialant.
Les deux agents le menottèrent et l'embarquèrent. Syd regarda le fourgon démarrer et filer à toute blinde sur le boulevard. Il tourna le coin de la Vingtième Rue puis disparut et Syd eut la vision prémonitoire d'un corps blême d'adolescent abandonné sur des terres de bannissement.
Son regard s'égara vers le carrefour. Fortune Square et son manège de bolides kamikazes. Derrière, le Bloc du S.P.S. se dressait : archaïque, fuselé, morne comme seuls savaient l'être les locaux administratifs des services publics, avec tout de même cette aura sulfureuse dont étaient revêtus, aux yeux de l'abonné modèle, les commissariats et les prisons.
La Préventive-Suicide occupait les derniers étages. Syd contempla les lumières s'allumer une à une, jetant à travers les strates de brouillard, les signaux d'une mécanique en branle à cette heure vespérale où le quidam se hâtait par la Ville, vers son canapé et sa télécommande. Bien que le jour et la nuit ne fussent plus départagés que par les tranches horaires mises en place par l'Exécutif, les abonnés avaient gardé en eux l'ordonnance séculaire des humeurs, et les comportements clandestins étaient restés fidèles à la nuit. Syd se dit que c'était typiquement le genre de réflexion qu'il lui faudrait taire au cours de l'interview. La télévision venait à neuf heures et il avait écopé du traquenard. Caméra fouille-merde et entretien d'une heure sur ce ton de la confidence que prisait tant l'imbécile de téléspectateur de Clair-News. Manière que Syd comptait bien exploiter pour l'intox : détourner l'attention du fond, en faisant converger tout l'interrogatoire vers le petit bout de lorgnette de sa propre routine.
Une routine qui, sans doute, ne passerait pas le cap des prochaines vingt-quatre heures. Syd finit son café en se demandant s'il pointerait tout à l'heure au Bloc pour être aussitôt cueilli par la conclusion d'enquête des Affaires Internes. Il allait être suspendu, et peut-être même révoqué. Les sanctions des Affaires Internes étaient effectives immédiatement, et dans ce cas, ce serait tant pis pour Sylvia Fairbanks de Clair-News et son maudit cinquante-deux minutes. Syd se demanda à quoi il occuperait son temps quand il ne serait plus flic. Il fit appel à sa raison pour étouffer en lui un nouvel assaut de remords. Il songea à la découverte qui avait découlé de son acte de miséricorde en tentant de lui attribuer les vertus d'une justification.
Il enfouit le poing dans la poche de sa veste et crispa les doigts sur son appareil photo. Son Traceur marquait 20:25 et le dossier n'arriverait pas avant neuf heures moins le quart à son bureau d'altitude, par voie Delivery. Il avait encore un peu de temps devant lui et s'autorisa quelques minutes supplémentaires de larmoiements.
Sa carrière avortée.
Et un tout autre genre de contrat sur le point d'expirer.
Machinalement, il déploya la main où son alliance brillait de l'éclat morne d'une promesse prête à se rompre. Une sorte de loyauté imbécile, non pas envers elle, mais envers sa propre parole, l'avait empêché de l'ôter et de la remiser au fond d'un tiroir jusqu'à la cérémonie d'expiration. Il soupira. Dans quarante-huit heures, il serait libre à nouveau. Ce qui signifiait seul, à nouveau. Un sursaut d'angoisse le traversa, semblable à ceux qui martelaient ses aubes quand il buvait trop, lancinant, incolore et vaguement extralucide. Il entrevit son propre avenir, un chapelet de tranches horaires rigoureusement semblables, prêtes à être dévidées en rond. Les événements de la nuit passée lui revinrent.

...

 



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