Premiers chapitres
Lolita Pille
Bubble Gum


Lolita Pille, vingt ans, est l'auteur d'un premier roman chez Grasset, Hell, qui s'est vendu à plus de 40 000 exemplaires en librairie et a été traduit dans cinq pays.
I

Terminus

ANON - Tout ce que je ressentais, c'était la faim. Une faim terrible, que j'aurais pu appeler manque, besoin, impuissance, frustration, vide, et qui m'obsédait, me rongeait, m'engloutirait bientôt.
Qui gâchait mes journées, qui pourrissait mes nuits, me tenant éveillée de longues heures maudites, de longues heures de tortures où j'aurais pu trouver un peu de répit, qui décolorait l'aube et le ciel, plombait les musiques les plus gaies, changeait les airs de danses en marches funèbres, les films comiques en tragédies grecques, la nature en désert et mes rêves en poussière.
C'était comme une fièvre, une mauvaise défonce, une crise de manque, cette faim impossible à assouvir dont j'étais possédée.
Je détestais ma vie.
Je détestais Terminus, que j'avais toujours connu, et où mon acte de naissance, avec la déclaration de mon père, dans le grand registre à la mairie désaffectée, attendait simplement qu'on inscrive à sa suite la mention "décédée", sans avoir à changer ni mon nom de jeune fille, ni le lieu, juste la date, négligemment, avant de se refermer. Terminus, ce lambeau de goudron abandonné des hommes, avec sa fontaine et ses bancs sur la place, sa cabine téléphonique à pièces, ses platanes centenaires comme ses habitants, ce réverbère borgne devant la fenêtre de ma chambre, son bistrot, son bistrot qui m'a vue grandir, et qui me verra vieillir dans la même tenue, dans la même posture, avec le même chiffon dans la main qui me sert à essuyer les mêmes tables depuis que j'ai douze ans, qui a vu mourir ma mère, et moi prendre sa place au bar, pour servir les mêmes cafés infects, les mêmes pastis à l'eau aux vieux cons du village, jusqu'à ce que je la rejoigne enfin, au paradis des serveuses de bar.
Je déteste la lumière aveuglante du dehors, le soleil sans pitié qui se réverbère sur la terre battue, la chaleur étouffante, le chant imbécile des cigales qui m'empêche de dormir, et qui me rappelle en permanence quand je parviens à m'en défaire que je suis à Terminus et que j'y resterai. Je déteste la fraîcheur et l'obscurité de ma vieille maison, le rez-de-chaussée pour les clients et l'étage que je partage avec mon père, le sol en argile, les volets toujours fermés, les fausses fleurs, la pendule cassée, la baignoire à pieds, et mes dessins d'enfant dans la salle de bain, écœurants de naïveté, scotchés au-dessus du miroir, à moitié effacés par la vapeur et le temps, que mon père refuse d'enlever.
Je déteste ma chambre, et sa poutre au plafond, et les fissures dans la poutre, que je pourrais dessiner les yeux fermés, l'armoire en bois verni, qui contient mes vêtements et donc à moitié vide, la planche sur des tréteaux qui me sert de bureau, les rideaux à fleurs déchirés, le radiocassette qui marche une fois sur deux, ces posters de stars de ciné qui ne savent même pas que j'existe, mon lit étroit, et l'enfermement, par-dessus tout, l'enfermement : ce plafond bas, cet espace encombré, cette petite fenêtre ridicule, cette petite fenêtre, presque une meurtrière, qui est à elle seule toute mon ouverture sur le monde, et tout ce que je vois du monde, c'est la place de Terminus et la vieille d'en face en train d'agoniser lentement devant sa télé jusqu'à l'aube, et mon soleil à moi, c'est un réverbère borgne.
Je déteste ces vieux devant chez moi, ces vieux qui se laissent crever, assis sur le banc, leurs faciès alignés, comme une galerie de mauvais portraits peints par le même raté, leurs traits vitriolés par les soucis, l'aigreur et la pauvreté, et qui n'ouvrent la bouche de toute l'après-midi que pour se demander aux uns et aux autres ce qu'ils ont bouffé la veille, et ce qu'ils boufferont demain, et pour médire de tout ce qui les dépasse, de tout ce qu'ils n'ont pas vu, pas eu, du vaste monde, dont ils se méfient comme de la peste, du tout qui fout le camp, et moi aussi je veux foutre le camp, et ils me haïssent pour ça, haïssent ma silhouette, mon visage, parce que leurs filles sont épaisses et laides, tout ce que je ne suis pas, parce que leurs filles sont là, à Terminus et ne s'en iront jamais, et ils s'arrogent le droit de me critiquer, me juger, m'accabler, sous prétexte qu'ils m'ont vue grandir et qu'il paraît qu'entre-temps j'ai "changé", et ils le persiflent entre ce qui leur reste de dents, en appuyant haineusement sur la première syllabe, comme si j'avais commis un crime, et c'est vrai que c'est un crime le changement, ici à Terminus.
Je déteste la route qui traverse le village, avec ses bagnoles qui filent à toute allure vers d'autres horizons, et me laissent plantée là, inerte et décoiffée, dans un nuage de poussière sur mon putain de bas-côté, les magazines glacés où la terre entière bronze à Saint-Tropez, pendant que moi j'essuie mes tables toute la journée, la télé du salon, l'unique télé de la maison, grisâtre et bancale sur son meuble à roulettes, encadrée de papier peint fleuri qui se décolle dans les coins, parce qu'elle m'en apprend davantage chaque jour sur le vaste monde et que ce vaste monde, je ne connaîtrai jamais.
Je déteste ces présentateurs pontifiants et bien habillés, qui font des montagnes de fric en rétribution de leur talent pour déchiffrer des prompteurs, parler dans des micros et lécher des bottes, ces jeux à la con où des gens comme moi se ridiculisent chaque jour en répondant à côté à des questions aussi difficiles que "Lequel de ces hommes était un compositeur sourd : a) Mike Tyson, b) Ludwig van Beethoven, c)Vincent Van Gogh, d) Rain Man?", avec ce pseudo-suspense, musique de film d'horreur, silence dans la salle, sourcils froncés du présentateur et coup de fil paniqué à la vieille mère qu'on tire de sa sieste pour qu'elle confirme que oui, c'était bien Mike Tyson qui s'était coupé l'oreille pendant le tournage d'un film avec Tom Cruise, et qui malgré la surdité qui en avait résulté avait tout de même composé la Sonate au Clair de Lune, et cet opéra génial où il était question de tournesols, et non, mauvaise réponse décrète le présentateur bonhomme, le seul ici, à gagner des millions, mauvaise réponse, cassez-vous maintenant, retournez à votre guichet SNCF, à votre guérite de péage, à votre écluse, à votre camion, à votre bordel, et le perdant se désole d'être passé si près du Pérou, et n'éprouve pas un demi-sentiment de honte à propos de son ignorance crasse, et quitte le plateau en titubant, à moitié fou, devant la France affligée, et s'en va retrouver son écluse et sa vieille mère inculte, qu'il insultera jusqu'à ce que mort s'ensuive parce que tout est de sa faute, lui allait dire Beethoven, il le savait, il en était sûr, et toute sa vie, il ne ruminera plus que son quart d'heure de gloire et matera la cassette jusqu'à ce que la bande s'use, et sombrera dans l'alcoolisme pour oublier qu'il n'a pas su saisir sa chance.
Je déteste ces publicités qui se mettent en quatre pour nous donner envie d'acheter un produit à la con dont on n'a même pas besoin, qui te tutoient pour te vendre du Fanta citron, qui te tutoient si t'es un jeune, parce que les jeunes sont cools et arriérés et qu'il faut les tutoyer sinon ils ne comprennent pas ce qu'on leur dit, et la voix off de minette en chaleur des pubs pour le déodorant, le rouge à lèvres et les crèmes dépilatoires, parce que toutes les filles entre quinze et vingt ans sont de toute façon des minettes en chaleur, hystériques et obsédées par la tenue de leur déodorant et nageront dans la joie en apprenant qu'on fabrique maintenant des crèmes dépilatoires en spray qui font effet en trois minutes sans irritation, c'est-à-dire juste le temps que le jeune qu'elles ont ramené d'une quelconque "teuf" se tape un Fanta citron et le début d'une queue pendant qu'elles se désherberont les jambes et la chatte au spray enfermées dans la salle de bain, et pourront donc passer immédiatement à l'action dès qu'elles en sortiront, imberbes et donc baisables, et leur filer un orgasme de coups de boutoir mal assenés, mais pas de ces vilaines maladies vénériennes qui décimaient les prostituées autrefois, mais qui ne vous décimeront pas, toi et tes pareilles, les jeunes minettes en chaleur, grâce aux préservatifs machin, les préservatifs machin : tape-toi la terre entière, suce des queues, pratique le triolisme et la sodomie en plein air, sur des parkings par exemple, puisqu'il n'y a que ça qui t'intéresse. Les préservatifs machin : plus rien ne t'empêche d'être une salope.

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