Thomas Piketty
Les hauts revenus en France au XX ème
siècle
Inégalités et redistributions,
1901-1998
Essai
Né en 1971, Thomas Piketty est
ancien élève de l'Ecole Normale
Supérieure, docteur de l'Ecole des Hautes
Etudes en Sciences Sociales et chercheur en
économie au CNRS. Ancien professeur au
département d'Economie du Massachusetts
Institute of Technology (MIT), il est
également membre du Conseil d'Analyse
Economique du Premier Ministre.
CHAPITRE 1
Un pouvoir d'achat " moyen " multiplié par 5
au XXe siècle
vant
d'étudier l'évolution de
l'inégalité des revenus, il est utile
d'avoir présents à l'esprit les
ordres de grandeur et les grandes étapes de
la croissance du pouvoir d'achat " moyen " en
France au cours du XXe siècle. Les faits
présentés dans ce chapitre
préliminaire relèvent de l'histoire
économique générale de la
France au XXe siècle et sont pour la plupart
relativement bien connus, mais il nous a
semblé nécessaire de les rappeler
brièvement afin de mettre en perspective les
résultats originaux présentés
dans les chapitres suivants. Nous commençons
par rappeler les grandes lignes d'évolution
de l'inflation (section 1), de la structure de la
population (section 2), puis de la composition du
revenu des ménages (section 3), avant
d'aborder la question de l'évolution du
pouvoir d'achat " moyen " proprement dite (sections
4 et 5). Le lecteur familier de ces
évolutions générales peut
aisément se contenter d'un survol rapide et
passer directement au chapitre 2.
1. Francs courants et francs constants :
l'inflation en France au XXe siècle
Pour pouvoir comparer les revenus du
passé à ceux de la fin du XXe
siècle, il faut d'abord prendre la mesure
des différents épisodes de la hausse
des prix en France au XXe siècle. En outre,
au-delà de ce problème purement
monétaire et comptable de conversion des
francs courants en francs constants, nous verrons
dans les sections et chapitres suivants que
l'inflation a eu au cours du siècle un
impact important sur la répartition des
revenus réels, et il est donc utile de se
familiariser dès à présent
avec la chronologie.
Entre le début et la fin du
siècle, les prix de détail
payés par les consommateurs ont
été multipliés par environ 2
000, ce qui correspond à un taux d'inflation
annuel moyen de près de 8 % 1. Mais, comme
l'indique le graphique 1-1, sur lequel nous avons
porté l'évolution des taux
d'inflation en France de 1900 à 1998, tels
qu'ils ont été mesurés par la
SGF puis par l'INSEE grâce aux relevés
de prix à la consommation effectués
par ces deux instituts tout au long du
siècle, l'inflation en France au XXe
siècle n'est pas un long fleuve tranquille :
après plusieurs phases d'inflation
élevée au milieu du siècle,
liées notamment aux deux guerres mondiales,
l'inflation a retrouvé à la fin du
siècle le niveau très faible qui la
caractérisait au début du
siècle.
Avant la Première Guerre mondiale,
l'inflation moyenne était très proche
de 0 %. Les prix augmentaient ou baissaient
légèrement suivant les années,
et ces mouvements de faible amplitude se
compensaient souvent en l'espace de quelques
années. Cette stabilité
monétaire durait depuis le début du
XIXe siècle. Entre 1820 et 1914, la
progression totale des prix de détail fut de
l'ordre de 30 %, ce qui correspond à un taux
d'inflation annuel moyen de l'ordre de 0,3 % 2.
Notons cependant la légère
poussée inflationniste de 1910-1911 (avec
une inflation de près de 10 % en 1911),
généralement attribuée
à la récolte catastrophique de 1910
et à la crise marocaine de 1911 3. Mais
c'est la Première Guerre mondiale qui marque
la véritable entrée de la France dans
l'ère de l'inflation " moderne " : entre
1914 et 1918, les prix sont multipliés par
2,1, avec des taux d'inflation annuels de l'ordre
de 20 % durant 4 années consécutives,
ce qui ne s'était jamais vu depuis la
période révolutionnaire. L'inflation
s'accélère en 1919-1920, puis se
transforme en déflation en 1921-1922 durant
la récession liée à la
reconversion des industries de guerre 4. Mais
l'inflation repart avec la reprise
économique au courant de l'année
1922, et elle ne sera véritablement
stoppée qu'avec la stabilisation et la
ponction fiscale opérée par le
gouvernement Poincaré en août 1926 (au
prix d'une nouvelle récession en 1927).
Effective à la fin de l'année 1926,
la stabilisation monétaire devient
légale avec la loi monétaire de juin
1928, qui fixe la nouvelle parité du franc
en or : le " franc Poincaré " a
officiellement remplacé le " franc Germinal
5 ". Deux années se sont à peine
écoulées depuis la stabilisation
légale que la France entre dans la
dépression mondiale et dans
l'expérience traumatisante de la
déflation : les taux d'inflation seront
négatifs pour toutes les années
1931-1935, et la baisse cumulée des prix de
détail entre 1930 et 1935 atteint 25 %. La
hausse des salaires décidée par le
Front Populaire et la dévaluation de
septembre 1936 mettent fin à
l'épisode déflationniste et relancent
l'inflation, inflation qui se poursuit ensuite en
1937-1938, puis pendant toutes les années de
la Seconde Guerre mondiale. Le sommet de
l'inflation française au XXe siècle
est atteint pendant les années de
l'immédiat après-guerre, avec des
taux d'inflation annuels de l'ordre de 50-55 %
durant 4 années consécutives en
1945-1948. La hausse des prix se poursuit à
un rythme plus modéré en 1949-1952
(10-15 % par an), mais ne prend
véritablement fin qu'avec la stabilisation
opérée par le gouvernement Pinay en
mars 1952, à nouveau au prix d'une
récession en 1953, dernière
année d'inflation (légèrement)
négative de la France au XXe siècle.
A l'exception des années 1954-1955,
caractérisées par un retour à
une totale stabilité des prix, et de
l'année 1958, où l'inflation
dépasse 15 % (poussée inflationniste
généralement attribuée
à la guerre d'Algérie, et qui se
conclut par le retour au pouvoir du
général de Gaulle et par une nouvelle
stabilisation Pinay), l'inflation française
se stabilisera durant toutes les années
1950-1960 autour d'un niveau de l'ordre de 5 % par
an. Les années 1970,
caractérisées par de fortes
augmentations de salaires (et notamment du SMIC)
dans la lignée des événements
de mai 1968 et dans un climat social et politique
particulièrement tendu, ainsi que par les
chocs pétroliers de 1973 et 1979,
constituent le dernier épisode d'inflation
élevée de la France au XXe
siècle. Pendant 10 années
consécutives, de 1974 à 1983, le taux
d'inflation sera supérieur (ou très
légèrement inférieur) à
10 %, ce qui constitue l'épisode le plus
important d'une inflation forte et prolongée
en France en temps de paix. La stratégie de
désinflation est mise en place dès
1982-1983, avec le blocage des prix et des salaires
puis la désindexation des salaires sur les
prix décidés par le gouvernement
Mauroy, et l'inflation est " définitivement
" éradiquée dès 1985-1986.
Depuis 1986, le taux d'inflation oscille entre 2 %
et 3 % par an, et la hausse annuelle des prix est
même passée au-dessous de 1 % en 1998.
A la fin du siècle, la France est ainsi
revenue au niveau de l'inflation zéro du
début du siècle.
La conclusion importante qui ressort de cette
brève chronologie de l'inflation en France
au XXe siècle est le rôle central
joué par les deux guerres mondiales et les
immédiats après-guerres. Dans les
deux cas, l'inflation a été
sensiblement plus importante dans les années
suivant immédiatement la guerre que durant
les années de guerre elles-mêmes. Les
prix sont multipliés par 2,1 entre 1914 et
1918, puis par 2,7 entre 1918 et 1927, soit au
total une multiplication des prix par 5,5 entre
1914 et 1927 ; les prix sont multipliés par
2,5 entre 1939 et 1944, puis par 8,7 entre 1944 et
1952, soit au total une multiplication des prix par
22 entre 1939 et 1952 6. On remarquera
également que la Seconde Guerre mondiale a
entraîné une inflation près de
4 fois plus importante que la Première
Guerre mondiale (prix multipliés par 5,5
entre 1914 et 1927, prix multipliés par 22
entre 1939 et 1952). Ces trois faits majeurs
(inflation forte pendant les guerres, inflation
encore plus forte dans les après-guerres, et
Seconde Guerre mondiale plus inflationniste que la
première) peuvent s'expliquer de la
façon suivante.
Tout d'abord, l'inflation se caractérise
toujours par une course-poursuite entre les prix et
les salaires : les prix augmentent, les
salariés demandent des compensations, les
entreprises se rattrapent en augmentant leurs prix,
etc. Cette course-poursuite n'a souvent aucun effet
" réel ", dans le sens où les prix et
les salaires augmentent généralement
dans des proportions à peu près
équivalentes, mais le fait est que personne
n'a intérêt à lâcher
prise tant que les autres ne font pas de
même. Or les années de
désorganisation et de baisse de la
production, de privations et de pénuries que
constituent toujours les guerres sont des moments
particulièrement propices au
déclenchement d'une course-poursuite entre
les prix et les salaires. Les années suivant
immédiatement les guerres sont encore plus
propices que les années de guerre
elles-mêmes, car les uns et les autres
entendent bénéficier rapidement des
dividendes de la paix, et ce bien que la production
mette toujours un certain temps à retrouver
le niveau lui permettant de satisfaire ces
revendications, sans compter que l'effort de
reconstruction exige généralement
qu'une partie anormalement élevée de
la production soit consacrée durant quelques
années à l'investissement et non pas
à la consommation. D'après les
estimations disponibles, il faut attendre 1923 pour
que la production retrouve son niveau de 1913, et
1948 pour que la production retrouve son niveau de
1938 : dans les deux cas, il fallut donc dix ans
pour que la production retrouve son niveau d'avant
guerre 7. De ce point de vue,
l'après-Seconde Guerre mondiale était
objectivement plus propice au déclenchement
d'une très forte inflation que
l'après-Première Guerre mondiale. La
production avait en effet atteint des niveaux
planchers sensiblement plus bas durant la Seconde
Guerre mondiale que durant la première, ce
qui s'explique notamment par le fait que seule une
partie très minoritaire du territoire
national était directement concernée
par les hostilités et les destructions en
1914-1918, alors que les destructions ont
touché l'ensemble du territoire en 1944,
année où le volume de la production
nationale atteint son niveau le plus faible de tout
le XXe siècle 8. En outre, cette chute
particulièrement marquée de la
production durant la Seconde Guerre mondiale
était renforcée par les
prélèvements de l'occupant, source de
pénurie supplémentaire. Par ailleurs,
les pressions inflationnistes à l'issue de
la Seconde Guerre mondiale étaient encore
aggravées par les très fortes
tensions politiques liées à la guerre
froide, qui n'étaient guère de nature
à favoriser la modération salariale
9.
Le second facteur explicatif est que " faire
tourner la planche à billets " est
généralement pour l'Etat la seule
façon viable de financer la guerre, puis de
solder les comptes de la guerre. Durant chacune des
deux guerres mondiales, l'Etat français a
accumulé une dette publique
considérable, et la question du
déficit budgétaire et du
remboursement de cette dette a constitué
dans les deux cas le problème politique
majeur de l'après-guerre. Les dettes
contractées par l'Etat étant le plus
souvent exprimées en francs courants (et non
pas indexées sur l'inflation), c'est
l'inflation qui dans les deux cas a permis à
l'Etat de se débarrasser de cette dette en
la remboursant en monnaie de singe. Là
encore, l'après-Seconde Guerre mondiale
était plus propice à une inflation de
cette nature que l'après-Première
Guerre mondiale. Dans les années 1920, le
souvenir du " franc-or " d'avant 1914 était
encore très proche, et la plupart des hommes
politiques exigeaient le retour à
l'étalon or et le respect de la " parole
sacrée " donnée à ceux qui
avaient prêté pour financer la guerre
en souscrivant massivement aux " Bons de la
Défense Nationale " et autres emprunts
émis par l'Etat. Cette " parole
sacrée " ne fut évidemment jamais
respectée, tant il était inimaginable
que l'on alourdisse démesurément le
poids des prélèvements pesant sur les
actifs pour rembourser les rentiers qui avaient eu
les moyens d'accumuler les titres de la dette
publique. Mais le fait est que les gouvernements
des années 1920 hésitaient à
avoir recours trop massivement et trop ouvertement
à l'inflation. Cet attachement fort à
la stabilité monétaire d'avant 1914
explique d'ailleurs pourquoi, une fois la
stabilité monétaire retrouvée
en 1927-1928, les gouvernements en place
refusèrent obstinément de
dévaluer le franc et de relancer l'inflation
durant la déflation des années 1930.
A l'issue de la Seconde Guerre mondiale,
après l'expérience traumatisante de
la déflation des années 1930, les
gouvernements sont nettement plus
décomplexés vis-à-vis de
l'inflation, et ils y recourent plus largement.
Au total, les épisodes inflationnistes
causés par les deux guerres mondiales
correspondent à des prix multipliés
par plus de 100 (prix multipliés par 5,5
entre 1914 et 1927, et par 22 entre 1939 et 1952).
Autrement dit, sans les guerres, les prix auraient
été multipliés par moins de 20
en un siècle (et non pas par 2 000), soit
une inflation moyenne d'à peine 3 % par an
entre 1900 et 1998 en dehors des périodes
1914-1927 et 1939-1952 10. La hausse des prix par
rapport à l'avant-Première Guerre
mondiale avait atteint de telles proportions dans
les années 1950 que le gouvernement du
général de Gaulle décida
à la fin de l'année 1958 la
création d'un nouveau franc valant 100
anciens francs, mesure monétaire purement
comptable mais qui exprimait de façon
hautement symbolique la volonté de
stabilité et de puissance nationale
exprimée par le nouveau régime :
à partir du 1er janvier 1960, tous les prix,
salaires et revenus sont en principe
exprimés en nouveaux francs. Dans le cadre
de ce livre, lorsque nous exprimerons des
quantités (prix, salaires, revenus,
patrimoines, etc.) " en francs courants ", ou plus
simplement " en francs " (sans autre
précision), cela signifiera que les
quantités sont exprimées en anciens
francs pour les années 1900-1959 et en
nouveaux francs pour les années 1960-1998
(sauf mention contraire). Lorsque nous exprimerons
ces mêmes quantités " en francs de
1998 ", cela signifiera que nous avons
multiplié les quantités en francs
courants des années anciennes par les taux
de conversion en francs de 1998
représentés sur le graphique 1-2,
taux de conversion qui ont été
calculés à partir des taux
d'inflation du graphique 1-1. Le saut
observé en 1960 sur le graphique 1-2
correspond au passage en nouveaux francs 11. Du
fait de ce passage en nouveaux francs, les revenus
du début du siècle exprimés en
anciens francs du début du siècle
doivent être multipliés par un facteur
de l'ordre de 20 (et non pas de l'ordre de 2 000)
pour obtenir des revenus du début du
siècle exprimés en nouveaux francs de
1998. Le taux de conversion en francs de 1998 tombe
à environ 17-18 en 1911-1914 (compte tenu de
la légère poussée
inflationniste de 1910-1911), 5-6 au début
des années 1920, 3-4 pendant les
années 1930. Le taux de conversion en francs
de 1998 est proche de 1 en 1943-1944 : les prix ont
été multipliés par un
coefficient voisin de 100 entre 1943-1944 et 1998,
si bien que le pouvoir d'achat des anciens francs
de 1943-1944 est approximativement
équivalent à celui des nouveaux
francs de 1998. Le taux de conversion tombe
nettement au-dessous de 1 à la fin des
années 1940 et durant les années
1950, années où même les
salariés les plus modestes sont "
millionnaires ", avant que la création du
nouveau franc ne remette les pendules à
l'heure et ne nous ramène à un taux
de conversion supérieur à 1. Le taux
de conversion en francs de 1998 est de l'ordre de
5-6 à la fin des années 1960 et au
début des années 70 : les prix ont
été multipliés par 100 depuis
le début des années 1920, si bien que
l'on retrouve approximativement le même taux
de conversion en francs de 1998. Il serait
évidemment vain de chercher à
mémoriser l'ensemble de ces chiffres,
l'essentiel étant de retenir les ordres de
grandeur caractérisant les principaux
épisodes et de pouvoir se reporter aux
chiffres précis en cas de besoin.
2. Population, ménages, foyers et actifs
: la démographie en France au XXe
siècle
Avant d'étudier l'évolution du
pouvoir d'achat " moyen " au cours du XXe
siècle, il est également utile
d'avoir présents à l'esprit les
ordres de grandeur de la croissance
démographique et les grandes transformations
de la structure de la population de la France au
XXe siècle. Prendre conscience du fait que
le nombre d'habitants, le nombre de ménages
et de foyers et le nombre d'actifs ont connu au
cours du siècle des rythmes de progression
fort différents permet notamment
d'éviter les confusions concernant le rythme
de croissance du revenu " moyen ", revenu " moyen "
qui pourrait a priori être calculé "
par habitant ", " par ménage ", " par foyer
", " par actif ", ou même en combinant ces
différents dénominateurs.
Commençons par le nombre d'habitants. La
population de la France métropolitaine est
passée d'à peine 40 millions
d'habitants au début du siècle
à près de 60 millions à la fin
des années 1990 12, soit une progression de
l'ordre de 50 % en un siècle. Rappelons
également que cette croissance
démographique est entièrement due
à la seconde moitié du siècle
: entre 1900 et 1946, la population ne progresse
que très faiblement, passant d'environ 39
millions au début du siècle à
environ 40 millions en 1946, et ce malgré la
réintégration de l'Alsace-Lorraine au
territoire national à l'issue de la
Première Guerre mondiale. Ce contraste bien
connu entre les deux moitiés du
siècle s'explique à la fois par les
saignées dues aux deux guerres mondiales,
par la reprise de la natalité
française à l'issue de la Seconde
Guerre mondiale (le " baby-boom "), et par un
allongement de la durée de la vie
sensiblement plus rapide durant la seconde
moitié du siècle. Du fait de cet
allongement de la durée de la vie et du
vieillissement de la population, la croissance
démographique n'a évidemment pas
été la même pour toutes les
classes d'âge. La population
âgée de 20 à 60 ans est
passée d'environ 20 millions au début
du siècle à environ 30 millions dans
les années 1990 13, soit une progression
totale de l'ordre de 50 % en un siècle,
très proche du rythme de progression de la
population totale. Autrement dit, tout au long du
siècle, la population âgée de
20 à 60 ans représente
approximativement la moitié de la population
totale (20 millions sur 40 au début du
siècle, 30 millions sur 60 à la fin
du siècle), la seconde moitié se
partageant entre les " jeunes " (moins de 20 ans)
et les " vieux " (60 ans et plus). Mais la part de
ces deux groupes au sein de cette seconde
moitié a profondément
évolué au cours du siècle :
très largement majoritaires au début
du siècle, les " jeunes " sont devenus
minoritaires à la fin du siècle. La
population âgée de 60 ans et plus a
progressé nettement plus vite que la
population totale, passant d'environ 5 millions au
début du siècle à près
de 12 millions à la fin des années
1990 14, soit une progression de l'ordre de 140 %
en un siècle. Inversement, la population
âgée de moins de 20 ans a
progressé nettement moins vite que la
moyenne, passant d'environ 13 millions au
début du siècle à environ 15
millions à la fin des années 1990
(après avoir atteint 17 millions au
début des années 1970 15), soit une
progression totale d'à peine plus de 15 % en
un siècle.
La répartition de la population en
ménages, c'est-à-dire en groupes de
personnes habitant dans un même logement,
indépendamment des éventuels liens de
parenté, tels que les mesurent les
recensements depuis le début du
siècle, a également
profondément évolué. Tout au
long du siècle, la taille moyenne des
ménages n'a cessé de baisser, passant
de près de 3,6 personnes par ménage
au début du siècle à moins de
2,5 à la fin des années 1990 (cf.
graphique 1-3). Le baby-boom de
l'après-guerre a provisoirement permis de
stabiliser la taille moyenne des ménages
durant les années 1950-1960, mais la baisse
historique de la taille des ménages a repris
à un rythme extrêmement rapide depuis
la fin des années 1960. Le nombre de
ménages est ainsi passé d'à
peine 11 millions au début du siècle
à plus de 23 millions à la fin des
années 1990 16, soit une progression totale
de plus de 100 % en un siècle, plus de deux
fois plus rapide que le rythme de progression
totale de la population. Cette évolution
s'explique à la fois par la diminution du
nombre d'enfants par ménage, par la
progression du nombre de personnes
âgées (et donc du nombre de
ménages âgés comptant seulement
un ou deux membres), et par la diminution du nombre
de ménages dits " complexes "
(c'est-à-dire des ménages regroupant
sous un même toit plusieurs
générations ou plusieurs familles
nucléaires). Cette baisse tendancielle de la
taille moyenne des ménages est un
phénomène important à avoir
présent à l'esprit lorsque l'on
s'intéresse à l'évolution des
revenus et du pouvoir d'achat " moyens ",
puisqu'elle implique mécaniquement que le
revenu moyen par habitant tend à progresser
structurellement plus vite que le revenu moyen par
ménage, et par exemple qu'une période
de stagnation du revenu moyen par ménage,
telle que celle que l'on observe dans les
années 1980-1990, voire de
légère baisse du revenu moyen par
ménage, peut en réalité
masquer une période de hausse du revenu
moyen par habitant (cf. section 4 infra).
Dans le cadre de ce livre, nous nous
intéresserons davantage aux foyers fiscaux
(ou plus simplement aux " foyers ") qu'aux
ménages. Le foyer fiscal est une
unité définie par la
législation fiscale : il regroupe toutes les
personnes qui sont tenues par la législation
en vigueur de souscrire en commun une même
déclaration de revenus. Il s'agit d'une
unité plus étroite que le
ménage, et ce pour deux raisons
essentielles. Tout d'abord, seule une famille
nucléaire (c'est-à-dire les parents
et leurs enfants) peut souscrire une même
déclaration de revenus : à de
très rares exceptions près, comme par
exemple le cas de grands-parents infirmes sans
ressources propres, il est impossible de regrouper
sur une même déclaration de revenus
les différentes générations ou
les différentes familles nucléaires
vivant dans un même logement, ni, a fortiori,
les personnes sans lien de parenté vivant
dans un même logement (et qui constituent
pourtant un même " ménage "). Ensuite,
toutes les familles nucléaires ne peuvent
pas souscrire une déclaration de revenus en
commun. D'une part, les enfants majeurs vivant sous
le même toit que leurs parents ne peuvent en
général pas souscrire une
déclaration en commun avec leurs parents,
sauf dans de très rares cas sans grande
importante quantitative, comme par exemple celui
d'enfants infirmes sans ressources propres vivant
à la charge de leurs parents. D'autre part
et surtout, les couples ne peuvent souscrire une
déclaration en commun que s'ils sont
mariés (et, dans ce cas, ils y sont
obligés : une femme mariée n'a pas le
droit de souscrire une déclaration
séparée). Autrement dit, un
ménage constitué de deux concubins
non mariés constitue toujours deux foyers.
Par chance pour le chercheur, toutes ces grandes
règles sont demeurées exactement les
mêmes depuis l'institution de l'impôt
sur le revenu en France par la loi du 15 juillet
1914 et depuis les premières
déclarations de revenus de l'année
1915 déposées par les contribuables
en 1916 17. La conséquence pratique pour
notre travail est que tous les tableaux
statistiques établis par l'administration
fiscale à partir du dépouillement des
déclarations de revenus, et qui
décrivent toujours la répartition des
revenus déclarés au niveau des foyers
(l'administration fiscale a toujours ignoré
la notion de ménage, de même que les
recensements ont toujours ignoré la notion
de foyer), ont bien été
établis sur la base d'une unité
statistique homogène dans le temps, et ce
depuis l'imposition des revenus de 1915. C'est
pourquoi nous adopterons le foyer comme
unité élémentaire d'analyse
pour étudier les inégalités de
revenus et leur évolution : nous parlerons
de la part du revenu total détenue par les
10 % des foyers ayant le revenu le plus
élevé, de la part du revenu total
détenue par les 0,01 % des foyers ayant le
revenu le plus élevé, etc. De
même, quand nous parlerons de " revenu moyen
" (sans autre précision), nous nous
référerons en fait au " revenu moyen
par foyer ".
Pour estimer les niveaux de revenus
déclarés par les 10 % des foyers
ayant le revenu le plus élevé, les
0,01 % ayant le revenu le plus élevé,
etc., ainsi que pour comparer ces revenus au revenu
" moyen " par foyer, nous avons besoin de
connaître l'évolution du nombre total
de foyers (imposables et non imposables 18).
Doit-on s'attendre à ce que le nombre total
de foyers ait progressé plus vite ou moins
vite que le nombre total de ménages au cours
du XXe siècle ? D'une part, la proportion de
ménages complexes a eu tendance à
diminuer, et la proportion de ménages
constitués d'une seule famille
nucléaire a progressé, ce qui
impliquerait que le nombre de foyers par
ménage aurait dû avoir tendance
à diminuer. Mais, d'autre part, le
concubinage a également eu tendance à
progresser, ce qui conduit mécaniquement
à une augmentation du nombre de foyers par
ménage (toutes autres choses égales
par ailleurs). D'après les données
disponibles sur la structure des familles, issues
des recensements menés depuis 1901, ainsi
que des enquêtes " Revenus fiscaux "
organisées par l'INSEE depuis 1956, il
semblerait que ces deux forces allant en sens
contraire se soient à peu près
équilibrées sur longue
période, si bien que le nombre total de
foyers a été tout au long du XXe
siècle de l'ordre de 30 % plus
élevé que le nombre de ménages
19. Autrement dit, chaque ménage compte en
moyenne 1,3 foyer fiscal, et ce tout au long du
siècle, ce qui implique en particulier que
le revenu moyen par ménage a toujours
été de l'ordre de 30 % plus
élevé que le revenu moyen par foyer,
et que le revenu moyen par foyer a progressé
exactement au même rythme que le revenu moyen
par ménage au cours du siècle, et en
particulier à un rythme structurellement
plus faible que le rythme de croissance du revenu
moyen par habitant. Alors que le nombre de
ménages est passé d'à peine 11
millions au début du siècle à
plus de 23 millions à la fin des
années 1990, le nombre total de foyers
(imposables et non imposables) est ainsi
passé d'à peine 15 millions au
début du siècle à plus de 32
millions à la fin des années 1990 20.
Pour les mêmes raisons, la taille moyenne des
foyers a diminué à peu près
dans les mêmes proportions que la taille
moyenne des ménages, passant de plus de 2,7
au début du siècle à moins de
1,9 à la fin des années 1990 (cf.
graphique 1-3). Là encore, ces ordres de
grandeur méritent d'être retenus.
Lorsque nous nous référerons aux 10 %
des foyers ayant le revenu le plus
élevé, cela signifiera qu'il s'agit
approximativement des 1,5 million des foyers ayant
le revenu le plus élevé au
début du siècle, et des 3,2 millions
des foyers ayant le revenu le plus
élevé à la fin des
années 1990. Lorsque nous nous
référerons aux 0,01 % des foyers
ayant les revenus les plus élevés,
cela signifiera qu'il s'agit approximativement des
1 500 foyers ayant les revenus les plus
élevés au début du
siècle, et des 3 200 foyers ayant les
revenus les plus élevés à la
fin des années 1990 21.
Enfin, la dernière grande transformation
démographique de la France du XXe
siècle qu'il est utile d'avoir
présente à l'esprit concerne la
taille de la population active. Le
phénomène majeur à retenir est
que, par comparaison avec la population totale et
le nombre de ménages et de foyers, la
population active occupée n'a pratiquement
pas progressé au cours du siècle,
passant d'environ 19 millions d'actifs
occupés au début du siècle
à environ 22 millions d'actifs
occupés dans les années 1990 : durant
tout le XXe siècle, le nombre total
d'emplois en France a gravité autour de 20
millions (un peu moins au début du
siècle, un peu plus à la fin du
siècle 22), et ce en dépit du fait
que la population âgée de 20 à
60 ans (classe d'âge qui regroupe l'essentiel
de la population " en âge de travailler ")
soit passée de 20 millions à 30
millions entre le début et la fin du
siècle. Une analyse complète des
facteurs démographiques, culturels et
économiques susceptibles d'expliquer cette
baisse historique du " taux d'emploi "
(c'est-à-dire du nombre d'emplois par
habitants en âge de travailler)
dépasserait de très loin le cadre de
ce livre, et nous nous contentons de rappeler ici
les éléments essentiels 23. Tout
d'abord, le taux d'emploi des hommes a
considérablement baissé depuis la
Seconde Guerre mondiale, conséquence de
l'allongement de la durée des études
et de l'abaissement de l'âge à la
retraite, ainsi que de la montée du
chômage dans les années 1980-1990 24.
Ensuite, le taux d'emploi des femmes a beaucoup
moins augmenté qu'on ne l'imagine parfois :
en fait, le taux d'emploi féminin a suivi
une " courbe en U " au cours du XXe siècle,
avec une baisse durant le premier tiers du
siècle, une stabilisation des années
1930 aux années 1960, et une progression "
historique " qui ne commence qu'à la fin des
années 1960 et qui permet tout juste de
retrouver à la fin du siècle le
niveau qui avait déjà
été atteint au début du
siècle 25. En particulier, cette progression
" historique " du travail des femmes a
été sensiblement moins importante que
la baisse du taux d'emploi des hommes
constatée durant le même dernier tiers
du siècle, si bien que le taux d'emploi
global (hommes et femmes réunies) n'a
cessé de baisser tout au long du XXe
siècle (principalement du fait des femmes
durant la première moitié du
siècle, et principalement du fait des hommes
durant la seconde moitié 26). Du point de
vue des revenus, la conséquence importante
de cette baisse tendancielle du taux d'emploi est
que le revenu moyen par actif occupé a
progressé structurellement plus vite que le
revenu moyen par habitant (et a fortiori plus vite
que le revenu moyen par ménage ou par foyer)
au cours du XXe siècle : un actif
occupé fait vivre près de 3 habitants
à la fin des années 1990 (un peu plus
de 20 millions d'actifs occupés pour 60
millions d'habitants), alors qu'il en faisait vivre
à peine plus de 2 au début du
siècle (un peu moins de 20 millions d'actifs
occupés pour 40 millions d'habitants).
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